{"id":3794,"date":"2026-05-03T15:06:45","date_gmt":"2026-05-03T13:06:45","guid":{"rendered":"https:\/\/adelphitefrance.com\/?p=3794"},"modified":"2026-05-03T15:12:00","modified_gmt":"2026-05-03T13:12:00","slug":"sans-les-lesbiennes-la-communaute-lgbtqia-naurait-surement-pas-autant-survecu-au-sida","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/adelphitefrance.com\/?p=3794","title":{"rendered":"Sans les lesbiennes, la communaut\u00e9 LGBTQIA+ n&rsquo;aurait s\u00fbrement pas autant surv\u00e9cu au sida"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Cette semaine, pour la Lesbian Visibility Week, un tweet de la militante Jasmine (@jasmineuphorie) rappelle une histoire que peu de gens racontent : celle des lesbiennes qui ont pris soin des hommes gays mourant du sida dans les ann\u00e9es 1980. Le post a d\u00e9pass\u00e9 les 3 millions de vues et d\u00e9clench\u00e9 des centaines de t\u00e9moignages. Pour beaucoup, cette invisibilisation des lesbiennes dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie de sida n&rsquo;est pas un oubli isol\u00e9, mais un marqueur de la misogynie qui traverse la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re, et qui n&rsquo;\u00e9pargne pas la communaut\u00e9 LGBTQIA+ elle-m\u00eame.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;abandon institutionnel<\/h2>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 80, l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie tue par milliers, et l&rsquo;abandon est total. Aux \u00c9tats-Unis, le pr\u00e9sident Ronald Reagan ne prononce pas publiquement le mot \u00ab SIDA \u00bb avant 1985, alors que la maladie a d\u00e9j\u00e0 tu\u00e9 plus de 5 000 \u00e9tats-uniens. \u00c0 l&rsquo;h\u00f4pital San Francisco General, en 1981-1983, une partie du personnel soignant refuse de soigner les malades du SIDA. Les plateaux-repas s&#8217;empilent dans les couloirs et les draps souill\u00e9s ne sont pas chang\u00e9s pendant des jours.<\/p>\n\n\n\n<p>En juillet 1983, l&rsquo;infirmier Cliff Morrison, qui est gay, p\u00e9titionne pour ouvrir Ward 5B, le premier service hospitalier d\u00e9di\u00e9 aux malades du SIDA aux \u00c9tats-Unis. Le service est compos\u00e9 enti\u00e8rement de volontaires : infirmi\u00e8res, m\u00e9decins, agents d&rsquo;entretien, beaucoup sont lesbiennes et gays. La nurse manager s&rsquo;appelle Alison Moed.<\/p>\n\n\n\n<p>Au m\u00eame moment, \u00e0 800 km au sud, \u00e0 San Diego, le collectif des Blood Sisters lance le 16 juillet 1983 la premi\u00e8re de ses douze collectes de sang d\u00e9di\u00e9es aux malades du SIDA, les hommes gays \u00e9tant alors interdits de don. Barbara Vick, co-fondatrice du collectif, explique : \u00ab Tout le monde ressentait une impuissance, mais la communaut\u00e9 lesbienne semblait \u00e9pargn\u00e9e par la maladie. Je ne dirais pas qu&rsquo;on culpabilisait, mais on regardait des gens comme nous porter ce fardeau pour rien. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, les femmes avaient moins \u00e0 donner \u00e9conomiquement, mais le sang, la chose la plus basique qu&rsquo;on puisse offrir. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les lesbiennes en premi\u00e8re ligne<\/h2>\n\n\n\n<p>L&rsquo;infirmi\u00e8re lesbienne Helen Schietinger fonde dans la foul\u00e9e le Residence Program du Shanti Project, premier programme de logement pour les malades expuls\u00e9s par leurs familles. Cette mobilisation lesbienne ne se limite pas aux femmes blanches qu&rsquo;on retient le plus souvent. \u00c0 San Francisco, Pat Norman, lesbienne afro-am\u00e9ricaine, devient en 1978 la premi\u00e8re employ\u00e9e ouvertement gay du D\u00e9partement de Sant\u00e9 Publique. Quand l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie frappe la ville en 1982, elle coordonne une partie de la r\u00e9ponse et alerte sur un fait que personne ne veut entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s 1986, 60% des femmes am\u00e9ricaines atteintes du SIDA sont afro-am\u00e9ricaines. Elle pr\u00e9side ensuite le Black Coalition on AIDS jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 2000. Et parmi les femmes effac\u00e9es du r\u00e9cit, il y a une autre couche d&rsquo;invisibilisation. Aux \u00c9tats-Unis, d\u00e8s 1986, 51% des femmes atteintes du SIDA \u00e9taient noires, alors que les m\u00e9dias continuaient de pr\u00e9senter l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie comme \u00ab la maladie des hommes gays blancs \u00bb. En France, les Antilles et la Guyane sont parmi les territoires les plus durement frapp\u00e9s, mais leur \u00e9pid\u00e9mie reste marginale dans la couverture nationale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">En France aussi<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"622\" height=\"550\" src=\"https:\/\/adelphitefrance.com\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-5.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-3795\" style=\"width:840px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/adelphitefrance.com\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-5.png 622w, https:\/\/adelphitefrance.com\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-5-300x265.png 300w, https:\/\/adelphitefrance.com\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-5-600x531.png 600w\" sizes=\"(max-width: 622px) 100vw, 622px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>En France, il faut attendre 1987 pour que la ministre Mich\u00e8le Barzach autorise la vente libre des seringues en pharmacie, des ann\u00e9es apr\u00e8s les premiers cas, alors que les usagers de drogue mouraient en se partageant du mat\u00e9riel contamin\u00e9. Et l&rsquo;affaire du sang contamin\u00e9 \u00e9clate en 1991 : des milliers de personnes sont contamin\u00e9es, apr\u00e8s que les autorit\u00e9s sanitaires fran\u00e7aises ont sciemment distribu\u00e9 des lots de sang non chauff\u00e9s en 1984-1985. Les h\u00f4pitaux refusent les malades et des familles ne r\u00e9cup\u00e8rent pas les corps de leurs proches.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Paris aussi, des lesbiennes prennent les chambres d&rsquo;h\u00f4pital quand personne d&rsquo;autre n&rsquo;y va. Act Up-Paris, l&rsquo;association de lutte contre le sida fond\u00e9e en 1989 sur le mod\u00e8le new-yorkais, devient leur principal terrain de mobilisation. Plusieurs des militantes lesbiennes de l&rsquo;association ont d&rsquo;ailleurs inspir\u00e9 certains des personnages f\u00e9minins de 120 battements par minute, le film de Robin Campillo (2017).<\/p>\n\n\n\n<p>Gwen Fauchois, vice-pr\u00e9sidente d&rsquo;Act Up-Paris en 1995-1996, rappelle dans la revue La D\u00e9ferlante (d\u00e9cembre 2025) qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque l&rsquo;association comptait \u00ab environ 150 personnes, dont 80 membres actifs \u00bb, parmi lesquelles environ une douzaine de lesbiennes. D\u00e8s 1984, le Groupe Sant\u00e9 Lesbienne (GSL) s&rsquo;organise \u00e0 Paris au sein du r\u00e9seau Saphonie. Sans financement, ni reconnaissance institutionnelle. Les militantes diffusent des listes de soignantes lesbiennes, organisent des consultations gyn\u00e9co au Planning familial, montent en 1988 la conf\u00e9rence \u00ab Lesbiennes et sida \u00bb, l&rsquo;une des premi\u00e8res conf\u00e9rences sur le sujet en France.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;invisibilisation syst\u00e9matique<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette histoire a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9e pendant longtemps, et elle s&rsquo;inscrit dans un sch\u00e9ma plus large : l&rsquo;invisibilisation syst\u00e9matique des femmes dans l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie de sida. La premi\u00e8re \u00e9tude fran\u00e7aise sur les femmes et le VIH date de 1992, onze ans apr\u00e8s les premiers cas. Aux \u00c9tats-Unis, jusqu&rsquo;en 1993, la d\u00e9finition du SIDA ne prenait pas en compte les sympt\u00f4mes sp\u00e9cifiques aux femmes (infections vaginales chroniques, cancer du col de l&rsquo;ut\u00e9rus).<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudra attendre janvier 1993 et la mobilisation du Women&rsquo;s Caucus d&rsquo;ACT UP pour que la d\u00e9finition soit \u00e9largie. Le nombre de femmes recens\u00e9es comme atteintes du SIDA aux \u00c9tats-Unis augmente de 150% dans certains \u00c9tats, non parce qu&rsquo;elles tombaient soudainement malades, mais parce qu&rsquo;on acceptait enfin de les compter.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ce qui a disparu avec elles<\/h2>\n\n\n\n<p>Le savoir de pr\u00e9vention construit par les lesbiennes et les militants des ann\u00e9es 80 n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 aux politiques publiques de sant\u00e9 sexuelle. Le Groupe Sant\u00e9 Lesbienne dispara\u00eet en 1998, faute de financements p\u00e9rennes. Et l&rsquo;\u00e9ducation \u00e0 la sexualit\u00e9, cens\u00e9e prendre le relais, n&rsquo;arrivera jamais : la loi Aubry de 2001 impose trois s\u00e9ances annuelles \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, au coll\u00e8ge et au lyc\u00e9e, mais selon le Conseil \u00e9conomique, social et environnemental (CESE), en 2024, moins de 15% des \u00e9l\u00e8ves en b\u00e9n\u00e9ficient r\u00e9ellement, et 25% des \u00e9tablissements n&rsquo;ont jamais rien mis en place.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 25 novembre 2025, le Bulletin \u00e9pid\u00e9miologique hebdomadaire de Sant\u00e9 publique France mesure le r\u00e9sultat : entre 2014 et 2023, les d\u00e9couvertes de s\u00e9ropositivit\u00e9 au VIH chez les 15-24 ans ont augment\u00e9 de 41%, alors qu&rsquo;elles baissaient de 15% chez les 25-49 ans. En 2024, on comptabilise 5 100 nouveaux diagnostics par an. Chez les jeunes concern\u00e9s par les rapports anaux avec des hommes, 8% seulement des moins de 21 ans recourent \u00e0 la PrEP, contre 23% de leurs a\u00een\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une solidarit\u00e9 qui d\u00e9passait les fronti\u00e8res<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans son livre Ce que le sida m&rsquo;a fait, la critique d&rsquo;art \u00c9lisabeth Lebovici documente comment les militantes lesbiennes ont syst\u00e9matiquement \u00e9tendu leur solidarit\u00e9 aux usag\u00e8res de drogue, aux travailleuses du sexe et aux femmes trans qui mouraient dans les m\u00eames h\u00f4pitaux et que personne ne comptait. Les lesbiennes des ann\u00e9es sida ne se sont pas mobilis\u00e9es pour une seule lettre de l&rsquo;acronyme.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ce sont les m\u00eames personnes qu&rsquo;en 1983 qui paient le prix de cet oubli. Selon Act Up-Paris, le risque de transmission du VIH est aujourd&rsquo;hui 35 fois plus \u00e9lev\u00e9 chez les travailleuses du sexe, 13 fois plus \u00e9lev\u00e9 chez les femmes trans, 4 fois plus \u00e9lev\u00e9 chez les femmes migrantes que dans la population g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pourquoi cette histoire a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p>L&rsquo;invisibilisation des lesbiennes dans l&rsquo;histoire du sida r\u00e9v\u00e8le plusieurs m\u00e9canismes qui se cumulent. D&rsquo;abord, la misogynie. Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le travail des femmes est syst\u00e9matiquement sous-valoris\u00e9, le soin donn\u00e9 par les lesbiennes \u00e9tait per\u00e7u comme normal, pas comme h\u00e9ro\u00efque. Ensuite, le racisme. Les lesbiennes noires comme Pat Norman ont \u00e9t\u00e9 doublement effac\u00e9es : en tant que femmes et en tant que personnes racis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rocentrisme de la m\u00e9moire collective. L&rsquo;histoire du sida est souvent racont\u00e9e comme une histoire d&rsquo;hommes gays blancs, parce que ce sont eux qui occupaient d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;espace m\u00e9diatique et politique. Les lesbiennes, les femmes trans, les usag\u00e8res de drogue, les travailleuses du sexe disparaissaient du r\u00e9cit au moment m\u00eame o\u00f9 elles tenaient les mains des mourants.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ce que \u00e7a dit de maintenant<\/h2>\n\n\n\n<p>Si le L est la premi\u00e8re lettre de LGBTQIA+, l&rsquo;histoire montre pourquoi. Les lesbiennes ont pris soin de toute la communaut\u00e9 avant m\u00eame qu&rsquo;elle s&rsquo;appelle communaut\u00e9. Elles ont donn\u00e9 leur sang quand personne d&rsquo;autre ne le faisait. Elles ont pris les chambres d&rsquo;h\u00f4pital quand les familles refusaient de venir. Elles ont fond\u00e9 les premiers programmes de logement, les premi\u00e8res collectes de sang, les premi\u00e8res conf\u00e9rences de pr\u00e9vention.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant qu&rsquo;elles faisaient tout \u00e7a, elles savaient qu&rsquo;elles ne seraient probablement pas reconnues. Elles l&rsquo;ont fait quand m\u00eame. Parce qu&rsquo;on ne laisse pas mourir des gens seuls. Parce qu&rsquo;on ne regarde pas une \u00e9pid\u00e9mie en se disant \u00ab \u00e7a ne me concerne pas \u00bb. Parce que la solidarit\u00e9 ne se calcule pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, quand on c\u00e9l\u00e8bre la Lesbian Visibility Week, on ne c\u00e9l\u00e8bre pas seulement la visibilit\u00e9 actuelle. On rappelle aussi cette histoire. Celle des femmes qui ont sauv\u00e9 une g\u00e9n\u00e9ration en train de mourir, et qu&rsquo;on a oubli\u00e9es d\u00e8s que la crise s&rsquo;est calm\u00e9e. Celle des lesbiennes qui ont construit les fondations de la lutte contre le sida, sans lesquelles la communaut\u00e9 LGBTQIA+ n&rsquo;aurait probablement pas surv\u00e9cu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette semaine, pour la Lesbian Visibility Week, un tweet de la militante Jasmine (@jasmineuphorie) rappelle une histoire que peu de gens racontent : celle des lesbiennes qui ont pris soin des hommes gays mourant du sida dans les ann\u00e9es 1980. Le post a d\u00e9pass\u00e9 les 3 millions de vues et d\u00e9clench\u00e9 des centaines de t\u00e9moignages. 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