Sur les 55 pays d’Afrique, seuls 13 permettent à leurs habitant·es de toucher une part des revenus publicitaires de YouTube. La liste compte l’Algérie, l’Égypte, le Ghana, le Kenya, la Libye, le Maroc et le Nigeria. Elle comprend aussi le Sénégal, l’Afrique du Sud, la Tanzanie, la Tunisie, l’Ouganda et le Zimbabwe. Ces pays figurent sur la page d’aide de YouTube qui recense les pays où son programme de rémunération est ouvert.
La monétisation YouTube désigne le partage des recettes publicitaires entre la plateforme et les chaînes qui publient des vidéos. Elle passe par le Programme Partenaire YouTube. Pour y entrer, une chaîne doit résider dans un pays où ce programme est disponible.
Fin septembre, le rappeur Tiakola a publié le clip de « Caméléon » sur X, l’ancien Twitter, et pas sur YouTube. Il voulait dénoncer cette règle de la plateforme. Le clip avait dépassé trois millions de vues sur X le 25 septembre, selon la radio hip-hop Générations.

Tiakola sort « Caméléon » sur X pour réclamer la monétisation YouTube des clips afro-francophones, un combat qu’il mène depuis juin
Ce choix de X prolonge une campagne commencée au début de l’été. Tiakola, de son vrai nom William Mundala, est né en 1999 à Bondy, en Seine-Saint-Denis, dans une famille d’origine congolaise. Il a grandi à la cité des 4000 de La Courneuve et s’est fait connaître dans le groupe 4Keus.
Le 12 juin, il a sorti « Mélo Décalé », un titre de coupé-décalé. Ce genre musical a été popularisé en Côte d’Ivoire dans les années 2000. Selon le site musical Volum, édité par Purebreak, le morceau contient un interlude adressé aux plateformes. Tiakola y demande à YouTube de monétiser les clips des artistes afro-francophones.
Son deuxième album studio, WpointM, est sorti le 25 septembre. « Caméléon » en est extrait. D’après Générations, le clip rend hommage à l’Afrique, et surtout à la République démocratique du Congo (RDC). Il mêle rap, gospel et rumba congolaise.
Le 22 septembre, Tiakola avait publié sur X un message de deux mots, « VISIT CONGO ». Sur sa chaîne YouTube officielle, il a affiché la phrase « Monétisez les clips afro francophones », rapporte la radio.
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La monétisation YouTube n’est ouverte que dans 13 pays d’Afrique, et le Sénégal est le seul pays d’Afrique subsaharienne francophone de la liste
Cette exclusion touche surtout l’Afrique francophone. Parmi les 13 pays éligibles, quatre se trouvent en Afrique francophone, selon la radio-télévision publique belge RTBF. Il s’agit de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie et du Sénégal.
Le Sénégal est le seul pays d’Afrique subsaharienne francophone à y figurer. Google, propriétaire de YouTube, y a ouvert son programme le 19 août 2013. Le Ghana, le Nigeria et l’Ouganda ont été ajoutés le même jour, selon le site d’information béninois Benin Web TV.
YouTube n’explique pas pourquoi certains pays sont éligibles et d’autres non. Interrogée par la RTBF en juin, l’entreprise n’a pas souhaité faire de commentaire.
Les seuils d’entrée sont pourtant les mêmes partout. Une chaîne doit réunir 1 000 abonné·es et 4 000 heures de visionnage sur douze mois. Elle peut aussi cumuler 10 millions de vues de Shorts, les vidéos verticales courtes, en 90 jours. Ces règles figurent dans le centre d’aide de YouTube.
Une chaîne de Kinshasa ou d’Abidjan peut donc atteindre ces seuils et rester exclue du programme. La condition de résidence suffit à l’écarter.
La RDC et la Côte d’Ivoire, privées de monétisation YouTube, fournissent les trois quarts des artistes certifiés d’Afrique francophone
Les pays laissés hors du programme pèsent lourd dans la musique de la région. La RTBF cite les données de l’organisme de classements musicaux Africa Music & Charts (AMC). Près de la moitié des artistes certifiés en Afrique francophone viennent de RDC, soit 48 %.
Plus d’un artiste certifié sur quatre vient de Côte d’Ivoire, soit 28 %. Le Sénégal, seul pays de la zone ouvert à la monétisation YouTube, n’en fournit que 5 %. Les deux pays exclus réunissent ainsi 76 % des artistes certifiés.
Ces artistes sont surtout écoutés gratuitement. Selon AMC, 91 % à 98 % de l’écoute de musique en Afrique francophone passe par des plateformes gratuites. YouTube concentre 71 % de cette écoute, dite freemium (une offre gratuite financée par la publicité, doublée d’une option payante).
Les maisons de disques reconnaissent la perte. Warner Music, que la RTBF présente comme l’une des plus grosses maisons de disques au monde, a répondu à la RTBF.
« La non-monétisation de ces territoires représente un important manque à gagner. »
Warner Music, interrogée par la RTBF, en juin
Selon la même source, les grandes maisons de disques se mobilisent. Le gouvernement ivoirien a de son côté inscrit la monétisation des contenus numériques parmi ses priorités pour 2026. De premières réunions avec les plateformes ont eu lieu en février. Abidjan dit travailler à une structure dédiée et à des règles sur le droit d’auteur.
Même avec la monétisation YouTube, mille vues rapporteraient cinq à dix fois moins au Sénégal qu’en Europe de l’Ouest
L’ouverture du programme ne règle pas tout. Le Sénégal, seul pays d’Afrique subsaharienne francophone éligible, montre un second écart, celui de la valeur des publicités.
Un entretien publié en juin 2025 par le magazine CIO Mag, consacré au numérique en Afrique, chiffre cet écart. Le revenu pour mille vues (ce que touche une chaîne pour mille vues de ses vidéos) y est estimé entre 0,10 et 0,15 euro au Sénégal. Il atteint 0,80 à 1 euro en Europe de l’Ouest.
Ces chiffres sont cités par Benin Web TV. L’entretien prend aussi l’exemple du titre « Coup du marteau » de l’artiste Tam Sir. Le clip aurait rapporté environ 971 euros de revenus publicitaires pour plus de dix millions de vues.
La France fait partie des pays où la monétisation YouTube est ouverte. La demande de Tiakola porte sur les artistes d’Afrique francophone, et en particulier sur ceux de RDC, le pays d’origine de sa famille.
Avant le combat pour la monétisation YouTube en Afrique, Kalash et Jahyanai ont dénoncé l’absence de Spotify aux Antilles et en Guyane
L’accès aux plateformes s’est aussi posé dans les territoires ultramarins français. En septembre 2021, il était encore impossible d’ouvrir un compte Spotify depuis la Martinique, la Guadeloupe ou la Guyane, selon le site d’information ultramarin Outremers360.
Le rappeur Kalash, de son vrai nom Kévin Valleray, a grandi à Sainte-Luce, en Martinique. Il a lancé une campagne pour la visibilité et la rémunération des artistes antillais et guyanais, rapporte Générations en septembre 2021.

L’association Hit Lokal, qui décerne des prix de musique antillo-guyanaise, a saisi le député de Guyane Lénaïck Adam. Le 15 septembre 2021, il a réuni des artistes ultramarins, l’association et la direction de Spotify France.
« Les artistes se retrouvent lésés dans les classements puisqu’ils ne pouvaient pas être streamés. »
Lénaïck Adam, alors député de Guyane, cité par Outremers360, septembre 2021
Kalash a ensuite annoncé sur Twitter que Spotify serait disponible dans les territoires des Caraïbes avant la fin de l’année. Gladys Kerhel, présidente de Hit Lokal, estimait alors le retard de la région à « sept ou huit ans » dans le streaming. Elle citait le prix des abonnements et le déploiement de la 4G.
Le chanteur guyanais Jahyanai, de son vrai nom Wendy Torvic, a pointé un autre problème dans le même article de Générations. Selon lui, les labels se fient aux statistiques du streaming, qui étaient biaisées pour les artistes de ces territoires. Son titre « Who Mad Again », avec la chanteuse Bamby, a été certifié single d’or en 2018.

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