Entre 2018 et 2021, le sport féminin a représenté 4,5 % des heures de sport retransmises à la télévision française. Le sport masculin en occupait 71,5 %. Ces chiffres viennent d’une étude de l’Arcom, l’autorité publique qui contrôle l’audiovisuel et le numérique en France. Elle a été publiée en janvier 2023.
Quand les athlètes passent à l’écran, la façon de les filmer et de les habiller est elle aussi contestée. L’hypersexualisation des sportives désigne le fait de présenter une athlète comme un objet de désir, et non pour sa performance. L’Union européenne de radio-télévision (UER), qui réunit les médias publics européens, lui a consacré un guide en juin.
En septembre, plusieurs championnes olympiques ont vu dans une publicité un nouvel exemple de l’hypersexualisation des sportives. L’actrice états-unienne Sydney Sweeney y pose nue pour Novig, une plateforme états-unienne de paris sportifs. Depuis 2021, d’autres sportives ont obtenu de nouvelles tenues et de nouveaux cadrages en protestant elles-mêmes.

Des championnes olympiques reprochent à la publicité de Sydney Sweeney d’entretenir l’hypersexualisation des sportives
La campagne s’intitule « Just Sports » (« Juste du sport »). L’agence de presse Associated Press (AP) a recensé les réactions le 15 septembre. La nageuse australienne Ariarne Titmus est quadruple championne olympique. Elle a écrit sur Instagram que cette vidéo la mettait en colère.
La sprinteuse britannique Amy Hunt a réagi le 13 septembre. Elle venait de terminer quatrième du 200 mètres à l’Ultimate Championship, une compétition d’athlétisme organisée à Budapest, en Hongrie. Elle s’est adressée à l’actrice au micro de la BBC, le groupe audiovisuel public britannique. Elle a ensuite cité les muscles, le travail, la sueur, le sang et les larmes.
« Sydney Sweeney, voilà à quoi ressemblent les femmes dans le sport. »
Amy Hunt, sprinteuse britannique, au micro de la BBC, le 13 septembre
D’autres athlètes ont répondu par des images de compétition. L’ancienne gymnaste états-unienne Gracie Kramer écrit avoir passé sa vie dans une discipline où les femmes sont sexualisées à l’excès. L’athlète britannique Lucy Davis a demandé qu’on cesse de sexualiser les femmes dans le sport. Le magazine états-unien Variety, spécialisé dans l’industrie du divertissement, a rapporté leurs messages.
Sydney Sweeney n’a pas répondu directement à ces athlètes. Dans un texte publié sur le site de Novig, elle présente la campagne comme une idée amusante. Selon elle, le concept ramène l’attention sur le sport. Novig n’a pas répondu aux questions d’AP.
Les télévisions publiques européennes ont changé leurs cadrages en juin pour limiter l’hypersexualisation des sportives
Amy Hunt s’était déjà exprimée sur ce sujet un mois plus tôt. Les championnats d’Europe d’athlétisme se sont tenus à Birmingham, au Royaume-Uni, du 10 au 16 août. Ils ont été la première compétition filmée selon le guide de l’UER, intitulé « Raising the Bar » (« Relever la barre »).
Le guide demande aux équipes de réalisation d’éviter les caméras placées sous les athlètes au saut en hauteur et à la perche. Il déconseille les zooms et les ralentis qui n’apportent rien à la compréhension du geste. Pour les courses, il recommande de filmer les athlètes de face.
Trois athlètes ont été consultées, dont la perchiste britannique Holly Bradshaw, médaillée de bronze olympique. Elle a aussi parlé à l’Agence France-Presse (AFP). Selon cette dépêche du 8 août, elle a vu circuler des vidéos déplacées, fabriquées à partir de ces ralentis. Amy Hunt y indique que des sportives avaient signalé les caméras installées dans les starting-blocks à Londres et à Doha.
Ce point de vue de la caméra a été théorisé dès 1975. La théoricienne britannique du cinéma Laura Mulvey l’a décrit dans un article de Screen, une revue universitaire. Elle y explique que le cinéma montre les femmes du point de vue d’un homme hétérosexuel, comme des objets à regarder. Cette notion est connue sous le nom de « male gaze », le « regard masculin ».
En gymnastique et en beach handball, les athlètes ont dû protester elles-mêmes contre l’hypersexualisation des sportives
Avant les cadrages, des athlètes ont contesté les tenues. Le 21 avril 2021, la gymnaste allemande Sarah Voss a concouru aux championnats d’Europe de Bâle, en Suisse, dans une combinaison qui couvrait ses jambes. Sarah Voss a expliqué son choix à la ZDF, une chaîne publique allemande. Elle dit s’être sentie de moins en moins à l’aise dans les tenues courtes à partir de la puberté.

Deux jours plus tard, plusieurs de ses coéquipières ont concouru dans la même tenue. Sarah Voss l’a de nouveau portée aux Jeux olympiques de Tokyo, à l’été 2021. Le Comité olympique allemand lui a remis son prix du fair-play. La ZDF rappelle le contexte de ce geste. Aux États-Unis, le médecin de l’équipe nationale de gymnastique, Larry Nassar, a été condamné en 2018 pour des agressions sexuelles sur de jeunes gymnastes. Sarah Voss précise qu’elle n’a jamais subi de tels faits.
Trois mois après Bâle, des handballeuses ont été sanctionnées pour une démarche comparable. Le 18 juillet 2021, les joueuses norvégiennes de beach handball ont disputé en short un match du championnat d’Europe, en Bulgarie. Le règlement leur imposait un bas de bikini ajusté et échancré. Les hommes, eux, jouaient en short. La commission de discipline de la Fédération européenne de handball leur a infligé une amende de 1 500 euros, soit 150 euros par joueuse.
La Fédération internationale de handball a modifié son règlement à l’automne suivant. La RTÉ, le groupe audiovisuel public irlandais, l’a rapporté. Les joueuses portent depuis un short court et ajusté.
Au patinage artistique, l’hypersexualisation des sportives persiste : une seule patineuse sur trente a concouru en pantalon à Pékin
Au patinage artistique, le pantalon est autorisé depuis des années et presque aucune patineuse ne le porte. Aux Jeux olympiques d’hiver de Pékin, en février 2022, trente femmes ont disputé le programme court. La Suédoise Josefin Taljegård a été la seule à patiner en pantalon. La journaliste Sally Ho l’a relevé dans une enquête d’AP.
La notation explique en partie ce choix des autres concurrentes. Selon AP, la moitié de la note repose sur l’appréciation des juges, qui tient compte du costume. Cheryl Cooky, professeure à l’université Purdue, aux États-Unis, y estime qu’une nouvelle règle ne change pas forcément les attentes quand l’apparence est notée.
Sally Ho a consacré un second article à la pression exercée sur l’apparence des patineuses. Josefin Taljegård y rapporte avoir entendu qu’une patineuse plus mince sauterait plus haut. L’article évoque aussi la Russe Yulia Lipnitskaya, sacrée à 15 ans aux Jeux de Sotchi. Elle a mis fin à sa carrière en raison d’une anorexie.
En France, l’hypersexualisation des sportives s’ajoute à une faible exposition : les commentatrices ont 18 % du temps de parole
En France, les données publiques portent sur l’exposition des sportives, et non sur la façon dont elles sont filmées. L’Arcom a mesuré la couverture des Jeux de Paris 2024 dans une étude publiée le 23 janvier 2025. Le sport féminin a occupé 37 % des heures de retransmission des Jeux olympiques et paralympiques. Cette part atteint 42 % pour les seuls Jeux olympiques, un record. Les commentatrices ont obtenu 18 % du temps de parole en moyenne.
Une athlète française a décrit les mêmes cadrages que ses concurrentes britanniques. La perchiste Marie-Julie Bonnin s’est exprimée dans la dépêche de l’AFP du 8 août. Elle y déclare qu’elle fait du sport et qu’elle ne veut pas que les caméras filment ses fesses. Il lui arrive de demander la suppression d’images aux organisateurs et aux photographes.
Le public du sport féminin, lui, augmente. L’Euro féminin de football 2025, disputé en Suisse, a attiré 657 291 spectateur·rices en 31 matchs, un record pour cette compétition. En France, la finale olympique de basket féminin contre les États-Unis a réuni 6,4 millions de téléspectateur·rices en moyenne, selon l’Arcom.