En France, 27 % des titres les plus diffusés à la radio sont chantés par une femme. Ce chiffre porte sur les 400 chansons les plus programmées en 2023 par 65 stations. Il vient de l’étude « La place des femmes dans la filière musicale », publiée en 2025 par le Centre national de la musique (CNM). Le CNM est l’établissement public chargé de soutenir ce secteur.
Theodora fait partie de ces chanteuses peu nombreuses en haut des classements. À 22 ans, elle a déjà enregistré avec les rappeurs Disiz, Jul et Gims. Dans le rap, ces duos s’appellent des « feats », de l’anglais featuring. Début septembre, le rappeur Niro a raconté que Theodora avait décliné celui qu’il lui proposait. Des internautes ont alors reproché à la chanteuse de prendre les autres de haut. Aya Nakamura avait été traitée de « hautaine » en 2024, après un échange avec le rappeur Booba.


Niro raconte que Theodora a décliné un feat et dit respecter l’artiste : les injures sont venues des commentaires
Le récit vient d’un direct de Niro avec ses fans, diffusé en ligne début septembre. Generations, une radio parisienne consacrée au rap et au R&B, en a publié les propos le 2 septembre. Niro y explique qu’il a voulu collaborer avec Theodora parce qu’il aimait son état d’esprit. Un proche lui a transmis la réponse. Theodora n’était pas intéressée, car les deux artistes ne seraient pas de la même génération.
Niro dit ne pas comprendre cet argument. Il rappelle que Theodora a enregistré avec Gims, qu’il place dans sa propre génération. Leur duo, « SPA », est sorti le 16 janvier. Le motif du refus n’est connu que par ce récit de seconde main. Theodora ne l’a pas confirmé.
« J’en veux à personne moi, tranquille. Je respecte l’artiste qu’elle est. »
Niro, lors d’un direct avec ses fans, début septembre, cité par la radio Generations
Les attaques sont venues ensuite, dans les commentaires. Un compte d’actualité du rap a relayé l’extrait sur X, où il a été vu 1,3 million de fois. La RTBF, le service public audiovisuel de la Belgique francophone, a décrit la suite le 4 septembre. Des internautes ont demandé à Theodora de « redescendre ». D’autres l’ont injuriée. La journaliste Malaïka Mukaz y précise que Niro, lui, n’a cherché aucun affrontement. À cette date, Theodora n’avait pas réagi publiquement.
Avant Theodora, Aya Nakamura et Rihanna ont vu leur refus d’un feat commenté en public par Gims et Booba
D’autres chanteuses ont vu leur refus raconté en public par l’artiste qui les avait sollicitées. En janvier, Gims a affirmé dans une interview avoir proposé son titre « La Parisienne » à Aya Nakamura. Elle a décliné, et il l’a enregistré avec le rappeur La Mano 1.9. Gims a commenté ce refus en disant qu’elle n’avait « pas eu la vision ». Le site Info.fr, qui a repris ses propos le 21 janvier, ne rapporte aucune réponse de la chanteuse.
Aya Nakamura avait déjà été visée en septembre 2024, dans un entretien de Booba au quotidien Le Parisien. Purebreak, un site d’actualité du divertissement, en a repris les termes. Le rappeur y qualifie la chanteuse de « hautaine, surcotée ». Il explique avoir « eu le malheur d’essayer de discuter avec elle ». Il écarte toute idée de duo. Aya Nakamura n’avait pas répondu à ces déclarations.
Le cas de Rihanna est plus ancien. En décembre 2015, Booba raconte dans une vidéo de son site avoir tenté d’obtenir un feat de la chanteuse barbadienne. Il affirme qu’on lui a demandé un demi-million d’euros. Il y voit « peut-être une façon de dire non ». Il ajoute qu’il est « dans le tur-fu », le futur en verlan, et qu’elle est « dans le trou noir de la galaxie ». Purebreak a rapporté ces propos le 16 décembre 2015.

Quand Orelsan ou Booba refusent un feat, leur non est présenté comme un choix de carrière, ce que les commentaires n’ont pas accordé à Theodora
Les médias spécialisés rapportent les refus des rappeurs comme des décisions professionnelles. Orelsan a décliné, vers 2010, un titre proposé par le label de Childish Gambino, rappeur et acteur états-unien. Il l’a confirmé en 2022 dans FloodCast, un podcast d’humour animé par Florent Bernard et Adrien Ménielle. Il ne connaissait pas l’artiste et préparait alors un album. Il se dit aujourd’hui « dégoûté » d’avoir dit non. Generations a écrit que ce n’était « sans doute pas la meilleure de ses décisions ».
Booba a lui aussi refusé un feat, celui du rappeur Ninho. En avril 2021, il écrit sur Instagram qu’il a déjà décliné cette collaboration plusieurs fois. Il assure qu’elle « n’aura jamais lieu ». Il avance une raison : Ninho a travaillé avec plusieurs de ses « ennemis ». Generations y a vu un rare moment de retenue de la part de Booba. Aucun de ces deux articles ne juge le caractère du rappeur qui refuse.
Le reproche fait à Theodora rejoint un résultat de la recherche : une femme qui défend ses intérêts est jugée moins aimable qu’un homme
Des chercheuses ont mesuré cette différence de jugement dans le monde du travail. En 2007, la revue Organizational Behavior and Human Decision Processes, spécialisée en psychologie des organisations, a publié leur étude. Hannah Riley Bowles enseigne à la Kennedy School, l’école d’affaires publiques de l’université Harvard. Linda Babcock et Lei Lai travaillaient à l’université Carnegie Mellon, à Pittsburgh. Leur article porte sur la négociation salariale. Son sous-titre signifie « Parfois, demander fait du tort ».
Les trois chercheuses ont mené quatre expériences. Des participant·es y évaluent des candidat·es à un emploi, dont certain·es demandent un salaire plus élevé. Les évaluateurs masculins pénalisent davantage les femmes qui négocient que les hommes qui négocient. Les évaluatrices pénalisent les deux. Les candidates qui négocient sont perçues comme moins aimables et trop exigeantes. Selon les autrices, cette perception explique une grande part de la sanction.
L’étude ne porte pas sur la musique. Elle mesure ce qu’il en coûte à une femme de faire valoir son intérêt. La RTBF dresse un constat proche pour les chanteuses. Selon Malaïka Mukaz, celles qui déclinent une collaboration sont souvent qualifiées de « hautaines » ou d’ingrates.
Theodora est l’artiste féminine de l’année dans une filière où les femmes chantent 18 % des titres les plus écoutés en streaming
Theodora reçoit ces reproches au moment où elle domine les palmarès français. Le 23 avril, elle a remporté cinq trophées aux Flammes, la cérémonie consacrée au rap et aux musiques qui en sont proches. Elle y a été désignée artiste féminine de l’année. Son album « Méga BBL » a reçu le prix de l’album de l’année, remis avec la plateforme Spotify.
Peu de chanteuses occupent une telle position, d’après l’étude du CNM. L’établissement a analysé les 10 000 titres les plus écoutés en 2023 sur six plateformes, dont Spotify, Deezer et YouTube. Dans les cinq genres musicaux les plus écoutés, 18 % des titres sont portés par une voix féminine. La part est de 17 % dans les listes de lecture créées par les utilisateurs et utilisatrices. Elle atteint 20 % dans celles que composent les plateformes.