Pour décrire Instinct, le troisième album d’Angèle sorti le 16 octobre, l’hebdomadaire Le Nouvel Obs écrit que sa pop électronique sonne « trop souvent comme une Wejdene dark-yéyé à gros budget », selon la revue de presse publiée le jour même par l’édition belge de Paris Match. La critique utilise le nom de Wejdene, chanteuse de RnB née en 2004 à Saint-Denis, pour désigner les défauts de l’album. Le « yéyé » désigne la pop française des années 1960.
Le Nouvel Obs compare l’album d’Angèle à « une Wejdene dark-yéyé à gros budget », alors que la presse est partagée sur Instinct
Selon la même revue de presse, la critique du Nouvel Obs estime qu’Angèle « hésite sans cesse entre l’être et le gnangnan » et que l’album « manque de fantaisie ». Elle ajoute qu’« au-delà du CM2, l’écoute peut entraîner des douleurs cervicales », tout en reconnaissant « malgré tout quelques pépites ». La critique associe ainsi le disque à un public d’enfants, et c’est dans ce registre qu’elle convoque le nom de Wejdene.
« […] trop souvent comme une Wejdene dark-yéyé à gros budget. »
Critique d’Instinct publiée par l’hebdomadaire Le Nouvel Obs, citée par Paris Match Belgique, 16 octobre
Angèle, de son nom complet Angèle Van Laeken, est une chanteuse belge née en 1995 à Uccle, près de Bruxelles. Son premier album, Brol, sorti en 2018, est certifié double diamant en France par le Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP), l’organisme qui délivre les certifications de ventes. Instinct sort sur son propre label, Angèle VL Records, avec Sony Music, et compte parmi ses producteurs le duo français Justice et le groupe belge Soulwax.

Le reste de la presse française est partagé sur l’album. D’après le quotidien luxembourgeois L’essentiel, le quotidien Libération parle d’« un album laborieux et terriblement artificiel » et le quotidien Le Parisien lui attribue la note de 5 sur 10, alors que Le Monde salue une « urgence nouvelle » et un éloignement des « ambiances primesautières de ses débuts ».
Les premières ventes de l’album sont en baisse par rapport au disque précédent. Selon le site de divertissement Purebreak, Instinct a pris la première place du Top Albums avec 16 296 exemplaires en première semaine, dont 10 913 en physique, contre environ 30 000 pour Nonante-Cinq en 2021.
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Wejdene cumule trois singles de diamant, et son nom sert pourtant de repère négatif dans une critique musicale
Le nom retenu par Le Nouvel Obs pour qualifier l’album est celui d’une artiste parmi les plus certifiées de sa génération en France. Wejdene, de son vrai nom Wejdene Chaïb, est née le 23 avril 2004 à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, et elle est d’origine tunisienne. Elle a grandi à Brunoy, dans l’Essonne, et a signé ses débuts chez le label Guette Music, selon Purebreak en juin 2020.

Son titre « Anissa », sorti en avril 2020 alors qu’elle avait 16 ans, s’est diffusé sur l’application TikTok à travers le #AnissaChallenge, qui comptait plus de 160 000 vidéos en juin 2020, toujours selon Purebreak. La chanson a atteint la troisième place du classement des singles en France. D’après la base des certifications du SNEP, « Anissa » est devenu single de diamant le 4 février 2021, suivi de « Coco » le 1er août 2024 et de « Je t’aime de ouf » le 8 janvier. Son premier album, 16, est certifié double platine depuis le 2 octobre 2025.
Depuis ses débuts, la chanteuse fait face à des moqueries qui visent sa langue et sa personne. En juin 2020, des auditeurs et auditrices ont relevé une faute de grammaire dans une phrase d’« Anissa », et Wejdene a répondu dans un entretien rapporté par Purebreak.
« Je ne savais pas que ce n’était pas français. Pour moi, c’était français. »
Wejdene, chanteuse, à propos d’une phrase d’« Anissa », citée par Purebreak, 17 juin 2020
En mars 2022, à 17 ans, elle a présenté son single « La Meilleure » comme un titre sur le harcèlement subi au lycée et a écrit sur Instagram que ses « années lycée ont été très difficiles », selon le site Purepeople. En juillet 2022, elle a répondu à des internautes qui critiquaient son physique et visaient aussi ses origines, d’après Purebreak. Le Nouvel Obs reprend ainsi le nom d’une artiste visée par ces attaques depuis ses 16 ans.
Le RnB, associé au féminin et au populaire, reste l’un des genres les plus illégitimes, et la recherche relie ce rejet à l’image de son public
Le choix de Wejdene comme contre-modèle s’inscrit dans une hiérarchie des genres musicaux que la sociologie analyse avec la notion de légitimité culturelle, c’est-à-dire le prestige social attaché à un goût.
En 2022, le service statistique du ministère de la Culture (DEPS) et les Presses de Sciences Po ont publié 40 ans de musiques hip-hop en France, sous la direction de Karim Hammou, chargé de recherche au CNRS, et de Marie Sonnette-Manouguian, maîtresse de conférences en sociologie à l’université d’Angers. Dans le chapitre consacré à la légitimation de ces musiques, les deux chercheur·ses classent le RnB, le genre de Wejdene, parmi les genres musicaux les moins reconnus.
« Quant au RnB, cumulant l’illégitimité de ses associations au commercial, au féminin et au populaire, il demeure l’un des genres musicaux les plus illégitimes […] »
Karim Hammou et Marie Sonnette-Manouguian, sociologues, dans 40 ans de musiques hip-hop en France, DEPS et Presses de Sciences Po, 2022
Selon les deux chercheur·ses, le RnB est dévalorisé par l’image sociale de son public, « réputé être composé de jeunes femmes des classes populaires ». Le même chapitre montre que le rap a gagné en reconnaissance auprès du grand public, puisqu’il était rejeté par 48 % de la population en 2008 contre 32 % en 2018, d’après les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français du ministère de la Culture. Le RnB n’a pas connu la même progression, et sa part parmi les genres préférés a reculé de 4 % à 2 %, selon le même chapitre.
Le chapitre s’appuie aussi sur l’enquête de la chercheuse Marion Dalibert, publiée dans la revue Mouvements en 2018, sur le traitement du rap par la presse généraliste française entre 2000 et 2018. Elle y constate que la représentation médiatique des rappeurs est « avant tout associée à l’ethnicité, à la racialisation et à la classe sociale ». Ces critères d’origine et de classe sociale recoupent le profil de Wejdene, chanteuse de RnB d’origine tunisienne née en Seine-Saint-Denis, dont Le Nouvel Obs associe le nom à un album qu’il renvoie au niveau du CM2.
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Les attaques contre Aya Nakamura en 2024 ont montré comment la langue d’une chanteuse noire devient un argument politique, comme pour Wejdene
Cette manière de disqualifier une chanteuse par sa langue a déjà pris une dimension politique en 2024, avec Aya Nakamura. Née à Bamako, au Mali, et élevée à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, la chanteuse a été visée par l’extrême droite dès que sa participation à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris a été évoquée, au début du mois de mars 2024, rapporte la radio Europe 1.

Le groupe identitaire d’extrême droite Les Natifs a alors déployé au bord de la Seine une banderole qui proclamait « Y’a pas moyen Aya, ici c’est Paris, pas le marché de Bamako », d’après le site Demotivateur. Sur BFMTV, Marion Maréchal, tête de liste du parti d’extrême droite Reconquête aux élections européennes, a déclaré « on aime ou on n’aime pas, elle ne chante pas en français ». Sur France Inter, Marine Le Pen, présidente du groupe du Rassemblement national, parti d’extrême droite, à l’Assemblée nationale, a jugé que « ce n’est pas un beau symbole », selon Europe 1.
Selon Europe 1, Marion Maréchal conteste ainsi la légitimité d’Aya Nakamura à représenter la France en raison de la langue de ses chansons. En 2020, des internautes avaient déjà reproché à Wejdene une phrase d’« Anissa » jugée incorrecte en français. Un sondage de l’institut Odoxa réalisé les 6 et 7 mars 2024 pour le site de paris sportifs Winamax et la radio RTL auprès de 1 001 personnes indiquait que 73 % des personnes qui connaissaient Aya Nakamura estimaient qu’elle ne représentait pas bien la musique française. Après un signalement de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) reçu le 13 mars 2024 et visant des publications racistes contre la chanteuse, le parquet de Paris a ouvert une enquête confiée à son pôle national de lutte contre la haine en ligne, selon Europe 1.
Treize militant·es âgé·es de 20 à 31 ans ont été jugé·es à Paris en juin 2025 pour provocation publique à la haine. Le 17 septembre 2025, le tribunal a condamné dix d’entre eux et elles pour injure à des amendes allant jusqu’à 3 000 euros et en a relaxé trois, rapporte Demotivateur. Aya Nakamura a finalement chanté le 26 juillet 2024 avec la Garde républicaine, et un mois plus tard, lors d’un direct sur TikTok rapporté par le site spécialisé Puremédias, elle a décrit ce qu’elle avait subi.
« En tant qu’artiste noire, j’ai pris pour tout le monde. »
Aya Nakamura, chanteuse, lors d’un direct sur TikTok, citée par Puremédias, 27 août 2024
Depuis, le clip de « Djadja », sorti en 2018, a dépassé le milliard de vues sur YouTube, ce qui fait d’Aya Nakamura « la plus jeune chanteuse française à atteindre cette performance », selon le média en ligne Brut.
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