Le lundi 19 octobre, une cinquantaine de personnes se sont rassemblées à l’appel du RPPRAC sur le parking de l’hypermarché de Dillon, à Fort-de-France, pour relancer la mobilisation contre la vie chère en Martinique, selon le site d’information antillais St Martin Week. Peu avant 14 heures, neuf fourgons de police sont arrivés devant le magasin, dont plusieurs rideaux étaient baissés, tandis que des militant·es interpellaient les client·es pour les appeler au boycott.
Le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC) avait fixé cette date comme ultimatum à l’État, à la CTM (Collectivité territoriale de Martinique) et aux signataires du protocole contre la vie chère du 16 octobre 2024, qu’il avait refusé de signer. Dans un communiqué daté du 2 septembre et publié par le site martiniquais Fondas Kréyol, le collectif estimait que « les prix restent inacceptables et de nombreux engagements annoncés ne sont toujours pas pleinement appliqués ».
Du 17 au 19 octobre, la colère contre la vie chère passe de Paris à La Réunion et en Guadeloupe, puis revient en Martinique
Le rassemblement de Dillon a eu lieu deux jours après la journée nationale du 17 octobre, lancée début septembre par des collectifs de gilets jaunes puis rejointe par des syndicats, selon le site d’information européen Euronews. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a compté environ 550 000 manifestant·es en France, d’après l’agence de presse belge Belga.
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À Paris, des pancartes du cortège rappelaient la situation des territoires ultramarins, comme « Crise de l’eau en Guadeloupe, silence criminel de l’État », relevée par le site d’information antillais ZayActu. À La Réunion, environ un millier de personnes ont défilé à Saint-Pierre et d’autres à Saint-Denis contre la répression policière, les conditions d’études et la vie chère, selon la chaîne publique Réunion La 1ère. En Guadeloupe, le collectif Nou Las Palé bloque des routes depuis le 14 octobre pour dénoncer le prix des carburants, les difficultés d’accès à l’eau potable et le coût de la vie, rapporte St Martin Week.
Les mouvements martiniquais et guadeloupéens s’étaient rapprochés avant ces journées. Le 4 octobre, au stade Georges-Gratiant du Lamentin, une centaine de personnes ont répondu à l’appel du RPPRAC, en présence de Ludovic Tolassy, porte-parole de Moun Gwadloup et représentant de Nou Las Palé, selon la radio martiniquaise RCI. Rodrigue Petitot, président du RPPRAC, y a défendu l’union des territoires de la Caraïbe.
« Pendant deux ans, on a attendu les retombées de leur pseudo-protocole. »
Rodrigue Petitot, président du RPPRAC, au Lamentin le 4 octobre, cité par RCI
La reprise du 19 octobre a été précédée d’une nuit de barrages. Dans la nuit du 18 au 19 octobre, plus d’une vingtaine de barrages ont été dressés dans 18 communes, six personnes ont été interpellées et cinq vols à main armée ont été commis au Lamentin et à Fort-de-France, selon la préfecture citée par RCI, sans lien établi avec le collectif. Sept collèges et lycées ont fait cours à distance, d’après St Martin Week. Un couvre-feu de 22 heures à 5 heures a ensuite été instauré pour 48 heures dans six communes, dont Fort-de-France, à partir du 20 octobre, selon le suivi en direct de RCI.
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Sur le parking de Dillon, Gwladys Roger, vice-présidente du RPPRAC, a annoncé que le mouvement continuerait, sans donner de calendrier. Gérard Dorwling-Carter, auteur de la chronique « Le Regard de Gdc » dans l’hebdomadaire martiniquais Antilla, détaille les exigences du collectif, qui réclame le départ du préfet, la démission du président du conseil exécutif de la CTM et un interlocuteur gouvernemental doté d’un vrai mandat.
Le protocole contre la vie chère promettait 20 % de baisse sur 6 000 produits, et la DGCCRF mesure 11,3 % deux ans plus tard
Le texte que le RPPRAC accuse de ne pas avoir tenu ses promesses a été signé six semaines après le blocage du Grand port maritime par le collectif, le 1er septembre 2024, selon le média en ligne Brut. Le préfet de l’époque, Jean-Christophe Bouvier, Serge Letchimy, président du conseil exécutif de la CTM, l’Observatoire des prix, des marges et des revenus (OPMR), les importateurs et les distributeurs se sont accordés sur 27 des 28 points discutés, d’après RCI.
L’objectif était une baisse moyenne de 20 % des prix de 54 familles de produits, soit environ 6 000 références, grâce à la suppression de la TVA et de l’octroi de mer (taxe locale sur les marchandises importées, dont les recettes reviennent aux collectivités) et à un effort des distributeurs sur leurs marges. Le RPPRAC, qui réclamait une baisse sur l’ensemble de l’alimentaire, soit environ 40 000 références, a refusé de signer.
Les premières mesures des prix ont été publiées six mois après la signature. En avril 2025, la préfecture annonçait une baisse moyenne d’environ 8 %, mesurée sur le seul mois de janvier, selon RCI. Le cinquième bilan, établi par la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) et publié fin juillet, mesure de janvier à avril une baisse moyenne de 11,3 % sur les 54 familles exonérées de TVA et d’octroi de mer, d’après le site d’information économique Economie Matin. Les marges sont restées stables ou ont baissé pour 75 % des références, et les 71 contrôles menés en magasin en avril n’ont relevé aucune irrégularité.
Ces baisses ne concernent que le panier du protocole, alors que le comparateur de prix Kiprix, fondé par Robeen Simeon, relève sur 24 mois une hausse moyenne de 0,2 % sur environ 6 566 produits, rapporte RCI le 19 octobre. Les prix à la consommation ont augmenté de 0,9 % sur un an en Martinique en août, selon l’Insee cité par le site lepetitjournal.com.
« Il ne sent pas que son pouvoir d’achat a augmenté ou s’est maintenu. »
Eric Bellemare, président de l’AFOC (Association Force ouvrière consommateurs), à propos du consommateur martiniquais, sur RCI, 19 octobre
Deux des quatre leviers du protocole n’ont pas été activés, alors que les frais d’approche pèsent un tiers du coût des produits importés
Pour atteindre ces 20 %, le protocole reposait sur quatre leviers, la suppression de l’octroi de mer, la TVA à zéro, une compensation des frais d’approche et le retour à des prix « export » négociés auprès des centrales d’achat européennes. Selon Gérard Dorwling-Carter, dans Antilla, seules les deux mesures fiscales ont été appliquées, alors que le protocole arrive à échéance fin 2027.
Patrick Plantard, président de l’OPMR, dit voir « plutôt le verre à moitié plein » et estime qu’« on pourra atteindre l’objectif de 20 % » une fois les deux autres leviers mis en œuvre, selon RCI. L’économiste Michel Branchi, ancien commissaire de la concurrence et des prix, considère au contraire qu’« il peut apparaître une baisse artificielle », et attribue le retard à l’État.
« L’État n’a pas rempli ces engagements. »
Michel Branchi, économiste, ancien commissaire de la concurrence et des prix, sur RCI, 19 octobre
Ces frais sont au centre de l’avis 26-A-01 rendu le 10 février par l’Autorité de la concurrence, saisie par le gouvernement en janvier 2025. Elle calcule que les frais d’approche représentent 33,3 % du coût d’achat des produits importés en Martinique, contre 28 % dans une étude de 2019, dont 10,9 % pour le seul transport maritime.
Sur les marges, l’Autorité mesure une marge nette de 1,2 % pour les hypermarchés et une marge négative pour les supermarchés, mais de 28,8 % pour les centrales de référencement (structures qui négocient avec les fournisseurs l’entrée de leurs produits en rayon). Parmi ses neuf recommandations figurent des moyens propres pour l’OPMR, l’ouverture des approvisionnements à la région Caraïbe et la publication régulière et obligatoire des prix et des marges, groupe par groupe et territoire par territoire.
La loi contre la vie chère dans les Outre-mer attend l’Assemblée nationale depuis un an, après le retrait de la péréquation des frais d’approche
La réponse nationale promise après la crise de 2024 est restée bloquée au Parlement. Le projet de loi de lutte contre la vie chère dans les Outre-mer a été déposé le 30 juillet 2025 par Manuel Valls, alors ministre d’État chargé des Outre-mer, et adopté en première lecture par le Sénat le 28 octobre 2025, selon le dossier législatif du Sénat. Les sénateurs et sénatrices ont retenu un plafonnement des marges arrière (sommes versées par les fournisseurs aux distributeurs), et l’extension du bouclier qualité-prix (panier de produits à prix négocié avec la grande distribution) à des services. Ils et elles ont en revanche écarté la péréquation (mécanisme de répartition des coûts) qui devait réduire les frais d’approche des produits de première nécessité, rapporte le site d’information des collectivités Maire-info.
Naïma Moutchou, qui a succédé à Manuel Valls au ministère des Outre-mer, a elle-même jugé le texte « quelque peu vidé de sa substance ». Le 19 février, elle a reporté son examen à l’Assemblée nationale à l’été pour le renforcer, mais il n’a pas été inscrit à la session extraordinaire de juillet et aucune date n’est fixée, selon le site d’information 24matins. D’après RCI, Naïma Moutchou a promis de remettre le texte en discussion.

En Martinique, 40 % des membres des familles monoparentales tenues par une femme vivent sous le seuil de pauvreté, alors que le panier du protocole exclut le logement et l’énergie
Ces écarts de prix touchent une population plus exposée à la pauvreté que celle de l’Hexagone. Selon une étude de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) publiée en mai 2022, 27,4 % des Martiniquais·es vivaient sous le seuil de pauvreté en 2019, près de deux fois plus que dans l’Hexagone (14,5 %). Les familles monoparentales regroupent 31 % de la population de l’île et leur taux de pauvreté atteint 38,6 %. Quand le parent est une femme, 40 % des membres de la famille vivent sous le seuil de pauvreté, contre 30 % quand c’est un homme.
L’alimentation est le premier facteur de l’écart de prix entre les départements d’Outre-mer et l’Hexagone, selon l’enquête de l’Insee sur les prix de 2022, et les produits alimentaires coûtaient en moyenne 40,2 % plus cher en Martinique cette année-là, d’après les données de l’Insee reprises par l’Autorité de la concurrence. Le panier du protocole ne couvre ni le logement, ni l’énergie, ni les carburants, ni les billets d’avion, souligne Gérard Dorwling-Carter, et RCI cite un prix de 2,10 euros le litre de carburant.
« Les Martiniquais n’attendent plus des intentions, mais des actes. »
Gwladys Roger, vice-présidente du RPPRAC, citée par RCI, 4 septembre
Patrick Plantard a par ailleurs indiqué sur RCI que les professionnel·les de l’épicerie avaient déjà annoncé des hausses de prix pour 2027, liées au coût du pétrole et de l’énergie. Le RPPRAC, qui rappelait dans son ultimatum du 2 septembre que plus de 120 recommandations du Sénat et de l’Autorité de la concurrence restaient inappliquées, selon RCI, n’a annoncé ni calendrier ni forme pour la suite de sa mobilisation.