Depuis le 16 octobre, une soixantaine de cœurs en béton aux couleurs pastel sont posés à Marks Park, entre les plages de Bondi et de Tamarama, à Sydney, et chacun porte une phrase qui sert à minimiser les violences faites aux femmes, rapporte le magazine féminin australien New Idea. L’installation s’appelle Sweethearts, du nom des bonbons en forme de cœur, les « sweetheart lollies », dont elle reprend la forme, et elle est exposée jusqu’au 2 novembre dans le cadre de Sculpture by the Sea, une exposition gratuite de sculptures en plein air qui fête ses 30 ans. Selon le site culturel australien The AU Review, l’édition réunit cette année 100 œuvres sur environ deux kilomètres de côte et attend plus de 450 000 visiteurs et visiteuses en 18 jours. Elle s’ouvre alors que l’Australie compte 56 femmes tuées par la violence depuis janvier, selon le décompte des féminicides tenu par le projet Australian Femicide Watch.
À Sydney, l’installation « Sweethearts » inscrit sur des cœurs en béton les phrases qui excusent les violences, choisies avec des travailleuses des refuges pour femmes
L’œuvre a été conçue par Philippa Lysaght, qui a travaillé dans le plaidoyer et l’action humanitaire auprès des Nations unies, et par Omi McCurdie, artiste, deux amies de longue date. Selon le site d’information australien Women’s Agenda, qui a détaillé le dispositif le 19 octobre, les sculptures se partagent 20 phrases différentes, sélectionnées après des échanges avec des intervenantes de terrain et des refuges pour femmes. Parmi elles figurent « he was drunk » (il était ivre), « boys will be boys » (les garçons restent des garçons), « she coulda left » (elle aurait pu partir), « asked for it » (elle l’a cherché), « barely pushed her » (il l’a à peine poussée), « 2 way street » (les torts sont partagés) et « not our place » (on n’a pas à s’en mêler). New Idea cite aussi « behind closed doors » (derrière des portes closes).
« On voulait inscrire sur ces cœurs de vraies phrases, ce que les gens ont réellement dit. »
Omi McCurdie, artiste, coautrice de Sweethearts, dans New Idea, 21 octobre (traduit de l’anglais)
Le nombre de cœurs a été pensé en fonction du décompte des victimes. D’après New Idea, les deux artistes en ont fabriqué 60, parce qu’elles s’attendent à ce que le nombre de femmes tuées dépasse 56 avant la fin de l’exposition. Philippa Lysaght précise pourtant qu’elle a « fait très attention à ne pas faire correspondre un cœur à une femme ». Les bénéfices de la vente des grandes sculptures iront à l’association Women’s Community Shelters.
Ces phrases reprennent le « victim blaming », alors qu’un quart des Australien·nes jugent en partie responsable une femme qui ne quitte pas son partenaire violent
Philippa Lysaght a expliqué à Women’s Agenda pourquoi elle a choisi ces phrases. Selon elle, la prévention manque d’outils pour s’adresser aux pairs des auteurs de violences, c’est-à-dire à leur entourage. Elle considère que l’œuvre aura réussi si une seule personne dénonce un jour des violences au lieu de reprocher à une femme de ne pas être partie. Omi McCurdie pense d’abord aux jeunes femmes qui entrent dans leurs premières relations.
« Pour moi, le vrai manque portait sur la façon de mobiliser les pairs des auteurs de violences. »
Philippa Lysaght, artiste, coautrice de Sweethearts, dans Women’s Agenda, 19 octobre (traduit de l’anglais)
« Je veux que les jeunes femmes qui vivent leurs premières relations comprennent que ce n’est pas normal. »
Omi McCurdie, artiste, coautrice de Sweethearts, dans Women’s Agenda, 19 octobre (traduit de l’anglais)
Les phrases de Sweethearts correspondent à des opinions mesurées en Australie. L’enquête nationale sur les attitudes face aux violences faites aux femmes (National Community Attitudes Survey), menée en 2021 auprès de 19 100 personnes de 16 ans et plus par ANROWS, l’organisme national de recherche sur la sécurité des femmes, montre que le victim blaming reste répandu. D’après la chaîne publique australienne SBS, une personne interrogée sur quatre estime qu’une femme qui ne quitte pas un partenaire violent est en partie responsable de la poursuite des violences, ce qui correspond à la phrase « she coulda left » inscrite sur les cœurs. Plus d’un tiers des répondant·es pensent que les accusations d’agression sexuelle servent souvent à se venger des hommes. En 2021, 41 % jugeaient aussi que les hommes et les femmes commettent autant de violences conjugales, contre 23 % en 2009.
56 féminicides recensés depuis janvier par une journaliste, alors que le taux de femmes tuées par un partenaire atteint son deuxième plus haut niveau en dix ans
Le chiffre de 56 victimes, mis en avant autour de l’installation, est tenu par Australian Femicide Watch, un projet de recensement des femmes et des enfants tué·es par la violence, dont les recherches sont menées par la journaliste Sherele Moody, fondatrice du Red Heart Movement. Le site présente ce chiffre comme celui des Australiennes « perdues à cause de la violence », sans le limiter aux victimes d’un partenaire, et recense aussi 27 enfants tué·es depuis janvier. Interrogée par SBS en novembre 2024, Sherele Moody expliquait que son décompte inclut aussi les Australiennes tuées à l’étranger, et que le nombre de victimes avait augmenté chaque année, à l’exception de 2021.
Les statistiques officielles australiennes portent, elles, sur les homicides conjugaux. L’Institut australien de criminologie (AIC), qui pilote le programme national de suivi des homicides, indique que le taux de femmes tuées par un partenaire intime est passé de 0,32 à 0,43 pour 100 000 habitant·es entre 2022-2023 et 2023-2024, soit le deuxième niveau le plus élevé des dix dernières années. En 2022-2023, 34 femmes avaient été tuées par un partenaire, un taux en hausse de 28 % sur un an, selon LSJ, le magazine de la Law Society de Nouvelle-Galles du Sud. La même année, le taux de femmes autochtones victimes d’homicide atteignait 3,07 pour 100 000, contre 0,45 chez les autres femmes.
L’enquête Personal Safety Survey du Bureau australien des statistiques (ABS), publiée le 15 mars 2023, mesure les violences conjugales au-delà des homicides. Elle établit que près d’une femme sur quatre a subi des violences d’un partenaire intime depuis l’âge de 15 ans. Une femme sur quatre a aussi subi des violences psychologiques d’un partenaire avec qui elle vivait, et au total 27 % des femmes ont connu des violences ou des abus psychologiques ou économiques de la part d’un conjoint cohabitant.
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L’Australie promet de mettre fin aux violences en une génération, mais les féminicides conjugaux augmentent depuis le lancement de son plan national
Cette hausse est mesurée alors que le gouvernement australien s’est fixé, en octobre 2022, un objectif chiffré dans le temps. Le plan national pour mettre fin aux violences contre les femmes et les enfants 2022-2032 vise à éliminer les violences fondées sur le genre en une génération, selon le communiqué de la ministre des Services sociaux, Amanda Rishworth. Il s’organise autour de quatre axes, la prévention, l’intervention précoce, la réponse aux violences et l’accompagnement des victimes.
Les moyens ont été renforcés en 2024, après les manifestations qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans tout le pays en avril. Le 1er mai 2024, le Premier ministre Anthony Albanese a annoncé 925,2 millions de dollars australiens sur cinq ans pour pérenniser le Leaving Violence Program, qui verse jusqu’à 5 000 dollars aux personnes qui quittent un partenaire violent. En septembre 2024, le Conseil national, qui réunit le Premier ministre et les dirigeant·es des États et territoires, a validé une enveloppe de 4,7 milliards de dollars, dont 3,9 milliards sur cinq ans pour les services juridiques de première ligne, rapporte SBS. Entre 2021-2022, l’année qui précède le plan, et 2023-2024, le taux de féminicides conjugaux mesuré par l’AIC est passé de 0,25 à 0,43 pour 100 000. Ces dernières données publiées s’arrêtent en juin 2024, avant le démarrage du Leaving Violence Program prévu à la mi-2025 selon le communiqué du gouvernement.

« C’est une tragédie, et notre honte nationale. »
Patty Kinnersly, directrice générale de l’organisation de prévention Our Watch, au sujet des femmes tuées en 2024, sur SBS, 12 novembre 2024 (traduit de l’anglais)
En France, les féminicides conjugaux ont fait 111 victimes en 2025, et le 3919 a traité plus de 100 000 appels en 2024
En France, contrairement à l’Australie, l’État publie chaque année un décompte officiel des morts violentes au sein du couple. L’étude nationale de la délégation aux victimes du ministère de l’Intérieur, publiée le 13 octobre selon le quotidien Les Nouvelles Calédoniennes, recense 111 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2025, contre 107 en 2024. D’après la chaîne d’information européenne Euronews, les femmes représentent 82 % des victimes, et 445 tentatives d’homicide ont été enregistrées. Parmi les femmes tuées, 37 % avaient déjà subi des violences de la part de leur partenaire, et 61 % d’entre elles les avaient signalées à la police ou à la gendarmerie. Ces féminicides ont laissé 106 enfants mineur·es orphelin·es d’un parent ou des deux.
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En France, le 3919, Violences Femmes Info, est le numéro national d’écoute pour les femmes victimes de violences. Il a été créé en 1992 et il est géré par la Fédération nationale Solidarité Femmes, qui regroupe 83 associations spécialisées. L’appel est gratuit et anonyme, et la ligne est ouverte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, avec une écoute possible dans plus de 200 langues. Selon l’observatoire de la fédération, le 3919 a pris en charge 100 448 appels en 2024, un nombre qui dépasse les 100 000 pour la première fois. Le numéro est destiné aux femmes victimes de violences, à leur entourage et aux professionnel·les concerné·es, et il ne remplace pas un numéro d’appel d’urgence.