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Édition du samedi 24 octobre 2026
Culture · Société
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Fiche S : Kalash publie le document qui le rattacherait à « l’ultra-gauche radicale », alors qu’il avait été reçu à l’Élysée en pleine crise de la vie chère en Martinique

Le rappeur et chanteur Kalash a diffusé un document présenté comme sa fiche S, qui le lierait à la « mouvance d'ultra-gauche radicale ». Son avocat relie ce fichage à l'engagement de l'artiste contre la vie chère en 2024, une mobilisation née d'un écart de 40 % sur les prix alimentaires entre la Martinique et l'Hexagone. Une fiche S ne repose sur aucune décision de justice, et la personne visée n'est pas censée en connaître l'existence. Que permet ce fichier, et pourquoi l'avocat de Kalash le relie-t-il à la contestation de la vie chère ?

Kalash Décryptage
Kalash, en 2018. Dalia Del Arte / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Le 19 octobre, le site d’information martiniquais Bondamanjak a relayé une vidéo publiée sur Snapchat par Kalash, dans laquelle l’artiste montre un document présenté comme sa fiche S. Kalash, de son vrai nom Kevin Valleray, est un rappeur et chanteur d’origine martiniquaise né en 1988, auteur notamment de l’album Mwaka Moon (2017). Le 12 juin, il a réuni environ 40 000 personnes à Paris La Défense Arena, où il est le premier artiste antillais à se produire en solo, selon la radio martiniquaise RCI.

Kalash
Kalash, en 2018. Dalia Del Arte / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Kalash publie une fiche S qui le rattacherait à « l’ultra-gauche radicale », et son avocat la relie à la lutte contre la vie chère

Dans sa vidéo, Kalash affirme que cette fiche S lui a été attribuée à cause de ses prises de position pendant la crise de la vie chère en Martinique. Il raconte être placé dans une pièce isolée et contrôlé à chacun de ses déplacements depuis deux ans, rapporte Bondamanjak.

« Le gouvernement m’a collé une fiche d’extrémiste par rapport à mes prises de position dans le combat contre la vie chère. »

Kalash, rappeur, dans une vidéo publiée sur Snapchat, citée par Bondamanjak, 19 octobre

Le document se présente comme un extrait du fichier des personnes recherchées (FPR), géré par le ministère de l’Intérieur. D’après RCI, il porte un code S13 et la consigne d’un « contrôle approfondi », et le type de recherche renvoie aux « troubles à l’ordre public ». Le motif indiqué lierait la personne à la « mouvance d’ultra-gauche radicale », selon le site d’information Zayactu. Les autorités n’avaient pas réagi publiquement au moment de ces publications.

Le 20 octobre, Eddy Arneton, avocat de Kalash, a publié un communiqué pour contester cette inscription. Selon ce texte, cité par Zayactu, les contrôles répétés dans les aéroports ont commencé en décembre 2024 et découleraient des positions publiques de l’artiste pendant le mouvement de 2024. Eddy Arneton estime que cette surveillance porte atteinte à la liberté d’expression, au droit de manifester et à la liberté d’aller et venir. Il a saisi l’autorité compétente pour vérifier le fondement du fichage. Kalash parle de deux ans de contrôles, alors que son avocat date les premiers de décembre 2024.

La fiche S signale une personne aux policier·es lors des contrôles, sans décision de justice et sans qu’elle en soit informée

Le fichier dont Kalash a montré un extrait est encadré par le décret du 28 mai 2010 et placé sous la responsabilité du ministère de l’Intérieur, explique la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Parmi ses vingt et un sous-fichiers, la lettre S désigne la sûreté de l’État. Le FPR comptait environ 642 000 fiches actives concernant environ 580 000 personnes, d’après les chiffres de la CNIL repris par le site de la chaîne parlementaire Public Sénat, qui les date de 2019.

« Ce fichier n’est ni un indicateur de la dangerosité des personnes, ni destiné au suivi de la radicalisation. »

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), citée par Public Sénat, 16 octobre 2023

Les fiches S ne représentent qu’une petite partie du FPR. Un rapport du Sénat en dénombrait 30 787 au 11 décembre 2018, selon Public Sénat. Quatre services peuvent en émettre, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), le Service central du renseignement territorial (SCRT), la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP) et la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN).

Yoann Nabat, chercheur à l’université de Bordeaux, détaille ce fonctionnement dans un article republié par la revue de géopolitique Conflits. Il rappelle que les consignes prévoient souvent de ne pas alerter la personne pendant un contrôle. Pour savoir si elle figure dans ce fichier, une personne doit passer par le droit d’accès indirect, une procédure conduite par la CNIL, indique la Commission.

« Il ne s’agit pas d’une condamnation, ni même d’une décision judiciaire. »

Yoann Nabat, chercheur à l’université de Bordeaux, dans Conflits, 6 décembre 2023

Les prix alimentaires sont 40 % plus élevés en Martinique que dans l’Hexagone, et Kalash a rejoint la mobilisation de 2024

Le mouvement auquel l’avocat de Kalash rattache la fiche S est né d’un écart de prix mesuré par la statistique publique. En 2022, les produits alimentaires coûtaient en moyenne 40,2 % plus cher en Martinique que dans l’Hexagone, et l’ensemble des prix 13,8 % plus cher, selon une étude publiée en juillet 2023 par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).

Le 1er juillet 2024, le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC) a demandé l’alignement des prix martiniquais sur ceux de l’Hexagone, rappelle le site d’information juridique Le Club des juristes. La mobilisation contre la vie chère a commencé le 1er septembre 2024 avec une marche de plusieurs centaines de personnes vêtues de rouge, partie de Carrefour Dillon vers le Grand Port, selon RCI. Un couvre-feu partiel a été imposé du 18 au 26 septembre 2024 après des nuits de violences, d’après le site d’information ultramarin Outremers360.

Reportage de la chaîne d’information internationale France 24 sur une semaine de mobilisation contre la vie chère en Martinique

Kalash a pris part publiquement aux négociations de l’automne 2024. Le 14 octobre 2024, il a été reçu à l’Élysée par François de Kerever, conseiller Outre-mer du président Emmanuel Macron, en présence de son avocat Eddy Arneton, selon RCI. L’artiste a expliqué avoir obtenu ce rendez-vous par l’intermédiaire de Brigitte Macron. Le 16 octobre 2024, il est arrivé à la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) pendant une suspension de la septième table ronde, a échangé avec les membres du RPPRAC puis s’est joint aux discussions, rapporte la radio.

Le même jour, l’État, la CTM, les parlementaires et les acteurs de la distribution ont signé un protocole d’objectifs et de moyens de lutte contre la vie chère. Le texte vise une baisse moyenne de 20 % des prix de 54 familles de produits, soit environ 6 000 produits, grâce à une TVA à taux nul et à la suppression de l’octroi de mer (une taxe locale sur les marchandises qui entrent dans les territoires d’Outre-mer) sur ces familles, détaille RCI. Le RPPRAC a refusé de signer, car il demandait une baisse sur l’ensemble des produits alimentaires, soit environ 40 000 références.

« Pas assez de produits concernés et pas assez de garanties. »

Le RPPRAC, pour expliquer son refus de signer le protocole du 16 octobre 2024, cité par RCI, 1er septembre 2025

Lire aussi Mobilisation du 17 octobre, les prix de l’alimentation en Outre-mer

Rodrigue Petitot, président du RPPRAC, a été condamné deux fois en première instance, et la Cour de cassation a annulé l’un des arrêts d’appel

Après la signature du protocole, le principal porte-parole du mouvement a été poursuivi dans plusieurs affaires. Rodrigue Petitot, président du RPPRAC, a été condamné le 2 décembre 2024 par le tribunal correctionnel de Fort-de-France à dix mois de prison ferme aménageables pour intimidation envers des élu·es, selon RCI. Lors d’un direct sur TikTok, il avait exigé que les maires de l’île ferment leurs mairies, sous peine d’être « attaqués » par ses soutiens, rapporte Outremers360, qui reprend une dépêche de l’Agence France-Presse. Le 12 juin 2025, la cour d’appel de Fort-de-France a ramené la peine à six mois sous bracelet électronique.

La deuxième affaire remonte au 11 novembre 2024. Ce jour-là, pendant la visite du ministre des Outre-mer François-Noël Buffet, Rodrigue Petitot et trois autres militant·es sont entrés sans autorisation dans la résidence du préfet de l’époque, Jean-Christophe Bouvier, selon Outremers360. Condamné le 24 janvier 2025 à un an de prison avec sursis et 500 euros d’amende, il a vu sa peine devenir en appel, le 21 août 2025, douze mois de prison sous bracelet électronique, d’après RCI.

Le 6 octobre, la chambre criminelle de la Cour de cassation a annulé cet arrêt « en toutes ses dispositions » pour un motif de procédure. Les avocat·es des parties civiles avaient été entendu·es à l’audience d’appel alors que seul le volet pénal était contesté, explique RCI. Rodrigue Petitot sera rejugé par la cour d’appel de Basse-Terre, en Guadeloupe, et les dispositions civiles du jugement de janvier 2025 restent définitives.

Lire aussi Les postes de magistrat·es vacants en Guadeloupe

Deux ans après le protocole, les prix ciblés ont baissé de 11,3 %, et la fiche S de Kalash circule en pleine reprise de la mobilisation

Le protocole d’octobre 2024, au cœur de la contestation, fait l’objet d’un suivi sur 36 mois. Son cinquième bilan, établi par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et publié par la préfecture en juillet, mesure une baisse moyenne de 11,3 % sur les 54 familles exonérées de TVA et d’octroi de mer entre janvier 2025 et avril dernier, par rapport aux six mois qui ont précédé la signature, selon RCI. La baisse est de 4,7 % sur 15 autres familles, exonérées seulement de TVA. Ces deux résultats restent sous l’objectif de 20 % fixé par le protocole, d’après les données de quatre groupes de la grande distribution qui détiennent près de 80 % du marché.

Ces résultats n’ont pas satisfait le RPPRAC. Le 2 septembre, tout en reconnaissant certaines avancées comme les baisses de taxes et les contrôles, Rodrigue Petitot et la vice-présidente du collectif, Gwladys Roger, ont adressé un ultimatum aux autorités et aux acteurs économiques, en réclamant des résultats « concrets, vérifiables et visibles dans les prix payés par la population » avant le 19 octobre, selon la revue Conflits. Après une mobilisation à Carrefour Dillon le 19 octobre, le collectif a appelé à une nouvelle action le lendemain contre le Groupe Bernard Hayot (GBH). Le préfet de Martinique, Étienne Desplanques, a interdit les rassemblements le 20 octobre à Fort-de-France, au Lamentin et à Ducos, en invoquant notamment des tirs visant les forces de l’ordre à Ducos, d’après RCI.

Un couvre-feu de 22 heures à 5 heures a ensuite été instauré pour 48 heures dans six communes, dont Fort-de-France et Le Lamentin, selon Outremers360. La vidéo de Kalash a été relayée le 19 octobre, le jour où expirait l’ultimatum du RPPRAC. La démarche d’Eddy Arneton auprès de l’autorité compétente est toujours en cours, et aucune décision officielle sur la légalité de l’inscription de Kalash au fichier des personnes recherchées n’a été publiée, indique Zayactu.

Les sources de cet article

  1. RCI, « Kalash inscrit au Fichier des personnes recherchées : son avocat conteste les raisons de son fichage S », 22 octobre 2026
  2. Bondamanjak, « Kalash est-il dans le collimateur de la France ? », 19 octobre 2026
  3. CNIL, « FPR : Fichier des personnes recherchées »
  4. Insee Première n° 1958, « En 2022, les prix restent plus élevés dans les DOM, en particulier pour les produits alimentaires », 11 juillet 2023
  5. RCI, « Vie chère en Martinique : que prévoit le protocole d'accord signé sans le RPPRAC ? », octobre 2024
  6. RCI, « Intrusion à la résidence préfectorale : la cour de cassation désavoue la cour d'appel, Rodrigue Petitot sera rejugé », 6 octobre 2026
  7. RCI, « Vie chère en Martinique : les produits concernés par le protocole restent moins chers, selon la préfecture », 24 juillet 2026

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