Brigitte Bardot : ce que les hommages ont choisi de taire

Depuis sa mort le 28 décembre 2025, les tributs affluent pour l’icône de la cause animale. Certains utilisent même cet engagement comme contre-argument face à ses condamnations pour racisme. Mais son animalisme et son racisme ne sont pas deux choses séparées. Ils forment une seule et même logique.

Brigitte Bardot est morte le 28 décembre 2025. Dès les premières heures, les hommages soulignent son engagement pour les phoques du Canada, sa fondation, son combat pour les animaux. Certains commentaires vont plus loin : ils utilisent cet engagement comme bouclier face aux condamnations pour racisme. Comme si l’amour des animaux pouvait racheter, ou du moins équilibrer, l’expression publique et répétée d’une haine raciste. Cette comptabilité mérite d’être examinée.

Elle aimait les animaux. Elle a combattu pour eux avec une constance documentée, une énergie réelle, un sacrifice financier personnel. Ces faits ne sont pas en cause.

Ce qui est en cause, c’est l’argument qui circule depuis sa mort : que cet engagement constituerait une atténuation ou un contrepoids à ses condamnations pour racisme. Que Brigitte Bardot serait deux personnes : l’iconique défenseuse des bêtes d’un côté, la femme aux propos condamnés de l’autre. Et que la première effacerait ou nuancerait la seconde.

Ce découpage est faux. Pas moralement : analytiquement.

Ce que les textes condamnés révèlent

En 2019, Brigitte Bardot écrit au préfet de La Réunion pour dénoncer des pratiques envers les animaux. Elle y affirme que les Réunionnais auraient « gardé leurs gènes de sauvages » et parle d’une « population dégénérée ». Elle est condamnée par la justice pour ces propos.

Ce n’est pas un accident de formulation dans un texte sur la cause animale. C’est la cause animale qui sert de véhicule au propos raciste. La souffrance des animaux devient la preuve que certaines populations seraient génétiquement inférieures. L’un est le prétexte de l’autre.

Le même procédé revient dans ses autres textes condamnés. Sur l’Aïd, elle glisse de l’égorgement des moutons à « on nous égorgera un jour ». Sur l’immigration, elle emploie le vocabulaire de la « porcherie humaine ». Sur le métissage, elle compare les personnes métisses aux « bâtards » laissés dans les fourrières. Le registre animal est partout : mais pas n’importe lequel. Elle choisit systématiquement le vocabulaire de l’élevage, de la saleté, de la dégénérescence.

Ce vocabulaire ne coexiste pas avec son engagement pour les animaux. Il en découle directement. Il en utilise les mêmes catégories, renversées : élever certains animaux moralement tout en abaissant certains humains au rang d’animaux « inférieurs ». C’est une seule et même hiérarchie.

Antoine Dubiau, spécialiste de l’écofascisme, l’a formulé précisément pour le média Vert : il y a « une imbrication de son racisme et de son animalisme dans une seule et même posture ».

Une posture politique cohérente

Lire ses engagements animalistes sans ses affiliations politiques, c’est couper quelque chose qui tient ensemble.

Brigitte Bardot est proche de Jean-Marie Le Pen depuis les années 1950. Elle épouse en 1992 Bernard d’Ormale, conseiller de Le Pen. L’avocat de sa fondation est Jean-Louis Bouguereau, figure du Front National dans le Var. En 2021, elle déclare qu’Éric Zemmour serait « une très belle chose pour la France ». Ses obsèques, le 7 janvier à Saint-Tropez, rassemblent parmi les invités plusieurs cadres du Rassemblement National.

Ces connexions ne sont pas périphériques à son engagement pour les animaux. Elles en font partie. L’extrême droite française entretient depuis des décennies un rapport particulier à la cause animale : comme frontière civilisationnelle, comme marqueur d’identité culturelle, comme argument contre certaines pratiques religieuses présentées comme « barbares ». Bardot mobilise exactement ce registre dans ses textes condamnés.

La longue histoire de l’animalisation

Pour comprendre pourquoi ce couplage fonctionne, il faut revenir sur ce qu’a historiquement signifié animaliser des humains.

Entre la fin du XIXe siècle et les années 1930, des « zoos humains » ont exposé des personnes issues des colonies aux côtés d’animaux sauvages dans les capitales européennes. À Paris, le Jardin d’Acclimatation a présenté des êtres humains derrière des barreaux. Ces spectacles ne relevaient pas de l’ignorance naïve : ils construisaient activement une représentation visuelle de la hiérarchie entre populations, en plaçant certains humains du côté du règne animal.

La sociologue et écrivaine Kaoutar Harchi, dans Ainsi l’animal et nous, montre que les catégories « humain » et « animal » ne sont pas seulement biologiques. Elles sont politiques. Les femmes ont été animalisées pour justifier leur exclusion politique : trop « émotives », trop « instinctives ». Les populations colonisées ont été animalisées pour légitimer la colonisation : « sauvages », « primitives ». Les personnes LGBTQ+ ont été animalisées pour justifier leur répression : « contre-nature ». Dans chaque cas, la même opération : désigner un groupe comme insuffisamment humain pour justifier de ne pas lui accorder les droits accordés aux humains.

Ce n’est pas une métaphore que Bardot utilise accidentellement. C’est un héritage discursif qu’elle mobilise avec une précision notable.

Ce que l’antispécisme a à dire

Tout cela ne signifie pas que la cause animale soit intrinsèquement raciste. Il existe des traditions de pensée qui articulent précisément le contraire : la lutte contre l’exploitation animale comme extension d’une même logique de domination, et non comme version supérieure de celle-ci.

Brigitte Gothière, cofondatrice de L214, l’organisation qui documente et dénonce les conditions d’élevage industriel en France, a toujours maintenu une distance claire avec la fondation Bardot. Elle explique : « Quand on se revendique de l’antispécisme, c’est prendre en considération tous les individus, les animaux des autres espèces, mais aussi ceux de sa propre espèce. »

L214 et Bardot représentent deux lectures opposées de la question animale. L’une part de la cohérence : si l’on s’oppose à la hiérarchie qui place certains êtres au-dessous des autres, cette opposition vaut pour toutes les hiérarchies. L’autre part de l’exception : certains animaux valent plus que certains humains, et ce « certains » suit exactement les contours du racisme.

Ce qu’on choisit de taire en rendant hommage

Les hommages à Brigitte Bardot ne sont pas neutres. Insister uniquement sur les phoques et les refuges, c’est choisir. Utiliser cet engagement comme contre-argument à ses condamnations, c’est participer à une réécriture.

La question n’est pas de refuser tout hommage à une femme morte. Elle est de refuser la falsification. De refuser l’idée que l’amour des animaux et la déshumanisation des personnes racisées soient deux chapitres séparés d’une même vie. Ils forment un seul système, avec sa cohérence interne, son vocabulaire partagé, ses affiliations politiques assumées.

Ce système mérite d’être nommé. Pas dans une note de bas de page après les hommages. Dans les hommages eux-mêmes.

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