« Les RaSSelards » : quand l’élite juridique se teste au racisme

Fin septembre 2025, le cabinet Gide Loyrette Nouel met fin aux contrats de quatre stagiaires. Une enquête interne avait révélé un groupe de discussion Teams nommé « Les RaSSelards ». L’affaire est révélée par le collectif Alertes Racisme le 5 octobre, puis documentée par StreetPress.

Ce qu’il y avait dans le groupe

Un stagiaire trouve sur son bureau un montage le représentant dans un avion percutant les tours jumelles, avec la mention « Bienvenue Mohammed ! » – alors qu’il ne porte pas ce prénom. Il signale les faits aux ressources humaines et dépose une plainte. L’enquête interne conduit à la saisie des ordinateurs professionnels. Sur le groupe Teams, d’autres montages : un associé noir représenté enchaîné avec la mention « esclave » sur le front.

Quatre renvois. Le cabinet déclare que ces agissements sont « incompatibles avec le respect dû à chacun et parfaitement contraires aux valeurs et principes de la profession ». HEC, l’ESCP et l’EDHEC ouvrent des enquêtes disciplinaires. Les profils LinkedIn des stagiaires mis en cause disparaissent.

Parmi les quatre, StreetPress identifie Côme de Montaigne de Poncins, étudiant à l’ESCP, issu d’une famille de la noblesse française, ancien président de l’Union nationale inter-universitaire d’Aix-Marseille de 2020 à 2023. L’UNI est un syndicat étudiant connu pour ses liens avec l’extrême droite et des incidents documentés, dont des saluts nazis. Sa présence dans ce groupe n’est pas un accident biographique isolé.

La méritocratie et ses mots

Ces quatre jeunes hommes ont les trajectoires que leurs écoles aiment mettre en avant : HEC, ESCP, EDHEC, grandes écoles de commerce, formations d’élite, cabinets d’affaires internationaux. Le discours méritocratique construit autour de ces parcours suppose qu’ils ont été sélectionnés sur leurs compétences. Ce que cette affaire rend visible, c’est ce qui circule à côté des compétences : une connivence raciale qui sert de ciment social, un entre-soi où rire de « l’autre » est une façon de confirmer qu’on appartient au groupe.

Appeler ça un « dérapage » suppose qu’il y avait une trajectoire normale dont ces personnes se seraient écartées. Les groupes privés où circulent des contenus racistes ne surgissent pas du vide. Ils s’installent dans des espaces où personne, avant la dénonciation, ne les a trouvés suffisamment problématiques pour intervenir. Où le test d’intégration implicite passe par la capacité à rire des autres.

Les rumeurs évoquant l’implication de membres plus haut placés dans la hiérarchie, qui n’auraient reçu qu’un blâme sans mesure disciplinaire comparable, n’ont pas été confirmées. Mais la question qu’elles soulèvent ne disparaît pas : si la sanction est maximale pour les stagiaires et inexistante pour les associés, qu’est-ce que cela dit sur qui peut se permettre quoi dans ce milieu, et avec quelles conséquences ?

Ce que les tribunaux ont déjà vu

L’affaire Gide n’est pas un incident isolé dans une profession par ailleurs saine. En février 2025, StreetPress publie une enquête documentant le racisme systémique à l’intérieur même de la profession d’avocat. Les témoignages recueillis sont précis et répétés.

Seydi Ba, avocat au barreau de Paris, repéré par Vanity Fair comme l’une des « 25 nouvelles têtes qui feront 2025 », raconte avoir été interpellé par un agent pénitentiaire lors d’une visite à un client en maison d’arrêt de Nanterre : « Mais qu’est-ce qu’il fout en dehors de sa cellule celui-là ?! » Un autre jour, un huissier lui lance devant un tribunal : « C’est bien, vous connaissez le vocabulaire. Il ne vous reste plus qu’à faire des études de droit ! » Un président d’audience à la cour d’appel de Paris l’accueille avec : « Ah ! Vous êtes là monsieur l’interprète ! » Il a aussi été pris pour un vigile par un confrère qui lui a présenté sa carte d’identité pour entrer. Il formule lui-même le problème : « Dans la pensée collective, un avocat n’est pas noir. »

Tewfik Bouzenoune, avocat pénaliste, se voit interroger sur son « heure de convocation » à l’entrée des juridictions, traité comme un justiciable avant même d’avoir montré sa carte professionnelle. Une avocate, à son arrivée dans la salle réservée aux avocats d’un tribunal de province, s’est vue refuser l’entrée par des confrères : « Madame, vous ne pouvez pas être là, il faut aller ailleurs. » On lui a aussi reproché de « porter des habits trop traditionnels pour être réellement avocate ».

Selon un rapport du Défenseur des droits publié en 2018, 56,8% des personnes perçues comme noires déclarent avoir déjà été discriminées en raison de leurs origines. 49,6% pour les personnes perçues comme arabes, 23,9% pour celles perçues comme asiatiques. Ces chiffres ne concernent pas la profession d’avocat : ils concernent la population française en général. La profession n’est pas une exception à cette réalité. Elle en est une instance particulièrement visible parce que le droit est censé être le lieu de l’égalité formelle.

Le risque que ça produit

Le tribunal de Paris, la Commission égalité du Conseil national des barreaux, la Commission harcèlement et discriminations du barreau de Paris, la Conférence des bâtonniers : tous contactés par StreetPress, aucun n’a répondu. Ce silence institutionnel est lui-même une donnée.

Quand un avocat noir ou arabe est traité comme un intrus dans son propre tribunal, le problème ne s’arrête pas à lui. Il s’étend à ceux qu’il représente. La promesse du droit est celle de la représentation égale : chacun peut être défendu, chacun a accès à un avocat, l’institution traite tous les justiciables de la même façon. Quand l’avocat lui-même n’est pas reconnu comme avocat par ses propres confrères et par les agents de l’institution, cette promesse se fracture avant même que l’audience commence.

La robe est censée neutraliser. Elle signale l’appartenance au corps, efface l’individu derrière la fonction. Dans les faits, pour une partie des avocats, elle ne suffit pas. La perception raciale précède la robe, la traverse, la court-circuite. Seydi Ba dit avoir « toujours la carte ou la robe bien en évidence » pour éviter les incidents. Adapter son comportement en permanence pour compenser le fait qu’on n’est pas reconnu comme ce qu’on est : c’est exactement ce que la neutralité supposée du droit prétend avoir éliminé.

Les quatre stagiaires de Gide ont été renvoyés. L’affaire est close pour le cabinet. Elle ne l’est pas pour la profession.

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