Quand la politique vole vos chansons
Le 29 novembre 2025, Jordan Bardella utilise Melodrama de Theodora dans un TikTok sans lui demander. Le 12 décembre, Theodora répond. Cette séquence n’est pas anecdotique : elle dit quelque chose de précis sur la façon dont la culture est mobilisée comme outil politique, et sur ce qui se joue quand les artistes refusent.

Un montage de déplacements politiques. Un drapeau français en légende. Et en fond sonore, Melodrama, feat entre Disiz et Theodora qui cumule des millions de streams. Jordan Bardella n’avait pas demandé. Theodora n’avait pas attendu pour répondre.
Le message publié le 12 décembre sur Instagram est direct. Theodora s’adresse « à toutes les personnalités qui utilisent ma musique ou mon image pour promouvoir une politique d’extrême droite » : « Je ne peux pas comprendre que vous, qui ne me considérerez jamais comme pleinement française, tiriez profit de mon travail pour défendre des positions que je combats et auxquelles je n’ai jamais voulu être associée. Expliquez-moi : pourquoi associer vos idées à une œuvre créée par une immigrée congolaise ? » Elle ne cite pas Bardella nommément. Elle n’en a pas besoin.
Ce que Bardella cherchait à faire
Le choix de Melodrama dans ce TikTok n’est pas le fruit du hasard ou d’une playlist aléatoire. La vidéo montre Bardella en déplacement, au contact des gens, agrémentée d’un émoji drapeau français. Le tout rythmé par un tube pop récent, porté par une artiste associée à une génération jeune, progressiste, aux univers mêlant diaspora congolaise, amapiano et rap français.
Ce n’est pas un fond sonore. C’est une stratégie d’image. Utiliser la musique de Theodora, c’est tenter de glisser dans des codes culturels contemporains pour moderniser l’image du RN, lisser la radicalité de son projet politique par une esthétique familière. L’œuvre est mobilisée pour ce qu’elle produit symboliquement, la modernité, la jeunesse, la proximité, tout en évacuant ce qu’elle dit politiquement, à savoir exactement l’inverse de ce que défend le parti qui l’utilise.
La réponse de Theodora nomme cette contradiction de façon cinglante : vous utilisez l’œuvre d’une immigrée congolaise pour défendre un projet politique qui nie l’appartenance française des personnes comme elle.
Le même mécanisme aux États-Unis
Cette séquence s’inscrit dans une série de refus similaires, de plus en plus publics et de plus en plus incarnés.
Aux États-Unis, ces derniers mois, l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), agence fédérale chargée du contrôle migratoire sous l’administration Trump, a intégré des chansons pop dans des contenus institutionnels montrant arrestations, expulsions et opérations de contrôle. La musique reconfigurait la perception de la violence d’État, la rendant plus facilement consommable.
SZA, dont le titre Big Boy a été utilisé dans une publicité anti-migrants de l’ICE, a répondu publiquement : « La Maison Blanche provoque volontairement la colère des artistes pour faire de la promotion gratuite, c’est le comble du mal. » Elle nomme le mécanisme : la polémique elle-même est devenue un outil de visibilité pour l’administration.
En France, Zaho de Sagazan avait adressé la même demande à Emmanuel Macron après l’utilisation de La Symphonie des éclairs dans des communications institutionnelles. Elle demandait au président de ne pas utiliser « les mots des artistes » s’il n’agit pas « pour les vies qu’ils défendent ». Theodora, dans sa réponse à Bardella, cite Zaho de Sagazan « avec la même gravité » et élargit le propos à l’ensemble de la classe politique.
Ce qui a changé dans la façon de refuser
Lorsque Ronald Reagan utilisait Born in the U.S.A. de Bruce Springsteen dans les années 1980, ou lorsque Trump diffusait Rockin’ in the Free World de Neil Young, les artistes réagissaient principalement par des voies juridiques. Les labels envoyaient des lettres de cessation. Les avocats intervenaient. Le conflit restait cantonné au droit d’utilisation, loin des écrans et des audiences grand public.
Ce qui change aujourd’hui, c’est que le refus devient public, direct, incarné. Les artistes ne cherchent plus seulement à retirer leurs chansons du dispositif. Ils et elles utilisent l’instrumentalisation elle-même pour désigner les politiques qui s’en emparent, leur logique, et la contradiction fondamentale qu’elle révèle. Theodora ne dit pas « retirez ma chanson ». Elle dit : expliquez-moi pourquoi vous utilisez l’œuvre d’une femme que vous ne considérez pas pleinement française pour défendre un projet politique qui nie son appartenance.
La fiction de la musique apolitique
Face à ces prises de parole, certains invoquent encore l’idée selon laquelle la musique n’aurait rien à voir avec la politique. Cette position repose sur une fiction : celle d’une œuvre dont le sens serait fixé au moment de sa création et resterait inchangé quels que soient ses usages.
Or une chanson devient politique non par l’intention initiale de l’artiste, mais par son usage. Lorsqu’un parti ou une institution mobilise une œuvre dans un dispositif de communication, il lui assigne une fonction précise : accompagner un message, produire de l’adhésion, rendre acceptable une politique. À partir de ce moment, la chanson agit. Elle participe à un rapport de pouvoir.
Dire « je ne fais pas de politique » n’est donc pas une absence de position. C’est un choix situé. Un choix qui bénéficie aux acteurs déjà en position de force, puisqu’il leur laisse l’initiative de fixer le sens de l’œuvre. Le refus de se positionner n’annule pas la politisation : il la déplace au profit de ceux qui utilisent la musique comme outil.
Theodora a choisi autre chose. Elle a rendu visible le mécanisme, nommé la contradiction, et transformé la récupération en occasion de dire clairement ce qu’elle défend. Ce faisant, elle a privé Bardella de ce qu’il cherchait : utiliser son image sans avoir à en assumer les implications.
