Critiquer Rachida Dati, oui. Comme ça, non.

Le 23 décembre 2025, le député LFI Carlos Martens Bilongo sous-entend sur YouTube que Rachida Dati a « couché » pour réussir en politique. Les excuses sont venues trois jours plus tard. Mais la séquence dit quelque chose de plus large sur ce qu’on tolère quand la cible est une femme racisée.

Le 23 décembre 2025, Carlos Martens Bilongo participe à une émission de « La Librairie Africaine » sur YouTube. La discussion porte sur la réussite des personnalités afro-descendantes en politique française. On parle de Rama Yade, qualifiée de « quota » par un animateur. Puis la conversation glisse vers Rachida Dati. Et là, quelque chose se passe qui mérite qu’on s’y arrête.

Bilongo déclare que certaines personnes sont arrivées au poste de ministre « par promotion canapé ou en couchant avec des hommes ». Il ajoute, sous les rires complices des animateurs : « Rachida, elle survit grâce à autre chose, chacun ses moyens. » La vidéo est visionnée plus de 650 000 fois sur X avant d’être retirée. Trois jours plus tard, le 26 décembre, les excuses arrivent sur X : « Je regrette les propos sexistes que j’ai employés, qui ne reflètent absolument pas les principes qui doivent être les nôtres. En tant qu’homme, socialisé dans une position de domination, je dois prendre la pleine mesure de l’impact de mes paroles. »

Les excuses sont formulées correctement. La question n’est pas là.

Ce que la séquence rend visible

Il faut d’abord poser une chose clairement : critiquer Rachida Dati sur sa politique sécuritaire, ses positions conservatrices, son bilan ministériel, c’est de la politique. C’est sain, c’est nécessaire, c’est démocratique. Personne ne demande une immunité à Rachida Dati parce qu’elle est une femme racisée.

Mais « promotion canapé », c’est autre chose. Ce n’est pas une critique de ses idées. C’est une attaque sur son droit même d’exister dans l’espace politique. Le message est : tu n’as pas ta place ici par tes mérites, tu n’as pas ta place ici par ton intelligence ou ton travail, tu l’as par ton corps. C’est une violence qui vise à disqualifier, pas à débattre.

Et cette violence-là a une particularité : elle frappe les femmes racisées avec une force redoublée. Dans l’imaginaire sexiste et raciste hérité de décennies de représentations coloniales, les femmes arabes et noires sont hypersexualisées, soupçonnées d’user de leur corps pour progresser socialement. Le mythe de la « promotion canapé », quand il est appliqué à une femme racisée, active ce double registre simultanément : le sexisme ordinaire, et le racisme qui chosifie les corps.

Une insinuation qu’on a déjà entendue

Ce n’est pas la première fois. En 2014, Najat Vallaud-Belkacem, femme racisée et ministre de l’Éducation nationale, se voit demander par l’élu UMP Franck Keller « quels atouts elle a utilisé pour convaincre Hollande de la nommer ». La même insinuation. Le même sous-entendu. Le même message : une femme arabe qui réussit a forcément « usé » de son corps pour y arriver.

Ce que les deux épisodes ont en commun, au-delà du profil des victimes, c’est que dans les deux cas la question du corps sert à court-circuiter la question des compétences. Plutôt que de débattre du bilan de Vallaud-Belkacem à l’Éducation ou de la trajectoire politique de Dati, on sexualise. On réduit. On efface le travail pour ne laisser que le corps.

Sarah Legrain, députée LFI de Paris, l’a formulé précisément en réponse aux excuses de son collègue : « Parler de ‘promotion canapé’, c’est attaquer la légitimité de n’importe quelle femme, et en particulier des femmes racisées, à accéder au pouvoir. »

Ce que les chiffres disent du milieu politique

Les propos de Bilongo ne sont pas un accident isolé dans un milieu par ailleurs exemplaire. Le réseau Élues locales a publié une étude sur 966 femmes élues : 74% déclarent avoir été confrontées à des remarques ou comportements sexistes dans l’exercice de leurs fonctions. 47% ont été interrompues lors de leurs prises de parole. 46% ont subi des comportements paternalistes. 5% ont été victimes de harcèlement. 1% ont subi des violences physiques.

Et voici le chiffre qui mérite d’être souligné : 82% de ces actes proviennent de collègues élus. Pas de citoyens en colère sur les réseaux. Pas d’électeurs hostiles. De leurs pairs. De ceux avec qui elles siègent, débattent, votent au quotidien.

Le Haut Conseil à l’Égalité qualifie régulièrement le milieu politique de « bastion du sexisme » et de « chasse gardée des hommes ». Les femmes politiques y sont « considérées comme des intruses, sujettes à des disqualifications et incivilités, notamment sous forme d’interruptions de leurs prises de parole, objets de comportements paternalistes et confrontées aux violences sexistes et sexuelles. » Ce n’est pas une lecture radicale de la situation. C’est la formulation officielle d’une institution publique.

Pourquoi ça, même à gauche

La question qui gêne, c’est celle-là : comment un élu qui se revendique d’une gauche féministe et antiraciste peut tenir ce genre de propos ? Et la réponse honnête, c’est que la socialisation dans des rapports de domination n’épargne personne selon son étiquette politique. Bilongo l’a lui-même formulé dans ses excuses : « En tant qu’homme, socialisé dans une position de domination, je dois prendre la pleine mesure de l’impact de mes paroles. »

C’est vrai. Et c’est précisément pour ça que l’incident ne peut pas se clore sur les excuses, aussi bien rédigées soient-elles. Parce que si LFI « fait de la lutte contre le sexisme et le racisme un pilier de son identité politique », comme le note Planet.fr, alors ce type de séquence n’est pas une anomalie à corriger : c’est une contradiction à travailler, en profondeur, collectivement.

Raquel Garrido, ancienne députée LFI, a dit l’essentiel dès le 24 décembre : « Ce rire autosatisfait d’hommes croyant savoir que Rachida Dati aurait ‘réussi’ par la ‘promotion canapé’ est dégueulasse, machiste et parfaitement déplacé. On peut reprocher bien des choses à Rachida Dati, mais pas ça. »

Voilà la ligne. Elle n’est pas compliquée à tenir. Elle demande juste de la mettre en pratique, même quand la cible est politique adverse.

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