Voir un Noir parler normalement dans Astérix : plus irréaliste que la potion magique
Dans le nouvel album Astérix en Lusitanie, Baba n’a plus de grosses lèvres rouges et prononce ses « r ». Les auteurs ont résolu le problème en quelques cases. Une partie du public ne s’en est toujours pas remise. Ce que cette réaction révèle vaut la peine d’être examiné.

Ce que Baba était
Baba est apparu dans Astérix gladiateur en 1964, directement inspiré du personnage du même nom dans Barbe-Rouge, la série de Charlier et Hubinon. L’original ne prononce pas les « r » en raison de son accent. Goscinny et Uderzo ont conservé ce trait et y ont ajouté des lèvres rouges et épaisses, un physique décrit par la professeure Marion Duval du Collège de Wooster comme présentant des « caractéristiques simiesques », renforcées par sa position en haut du mât, séparé du reste de l’équipage. Lilian Thuram l’a qualifié de « figure caricaturale et dévalorisante pour les Noirs ».
Ces codes graphiques et langagiers ne sont pas des inventions de Goscinny et Uderzo. Ils remontent aux blackfaces des cabarets coloniaux et à l’iconographie des affiches « Banania », qui associaient le visage noir à des lèvres épaisses, un sourire béat et un langage enfantin ou bégayant. Ce n’étaient pas des choix esthétiques neutres : ils avaient une fonction. Maintenir la distance entre celui qui rit et celui dont on rit. Rendre la présence noire inoffensive, distrayante, décorative, inférieure.
Depuis quelques albums, Didier Conrad avait commencé à atténuer la couleur rouge vive des lèvres. Les éditeurs américains avaient signalé des problèmes, dit Conrad dans une interview à France Info. « On a été obligé d’en tenir compte. Du coup, ça a mis la vigie Baba au placard. » Fabcaro a décidé de sortir Baba du placard en résolvant le problème plutôt qu’en l’esquivant.
Ce que la réaction dit
Sous les posts relayant la nouvelle, les commentaires ont afflué en milliers de variations sur les mêmes quelques arguments. « Tout le monde est caricaturé dans Astérix. » « Et le nez d’Astérix ? Et le poids d’Obélix ? » « On ne peut plus rien dire. » « Les obsédés de la dénonciation du racisme ne foutront jamais la paix à personne. » « Baba est mort, Fabcaro l’a tué. »
La comparaison entre le nez d’Astérix et les lèvres de Baba mérite un regard direct. Le nez d’Astérix est un trait burlesque, une exagération graphique qui n’est pas le signe d’une hiérarchie raciale. Il ne renvoie à aucun discours historique de domination, à aucune idéologie qui aurait utilisé la forme de nez comme marqueur d’infériorité ou de bestialité. Les lèvres de Baba, elles, s’inscrivent dans une iconographie précise, documentée, dont la fonction historique était de désigner les Noirs comme moins humains. Mettre les deux sur le même plan n’est pas un argument : c’est une façon de noyer la distinction dans un relativisme qui empêche de regarder ce qui est là.
L’argument « tout le monde est caricaturé » est plus subtil et mérite plus de soin. Les Anglais ont un flegme, les Belges ont leurs références, les Gaulois se chamaillent entre eux. Fabcaro l’a dit lui-même : « J’ai essayé de respecter l’héritage de Goscinny et Uderzo. Avec un regard impertinent sur les autres cultures et, en miroir sur les Gaulois, toujours les premiers égratignés pour leur comportement à l’étranger. » Pour Astérix en Lusitanie, il a refusé de représenter les Portugais avec une pilosité abondante. Conrad confirme : « On aurait aussitôt été accusés de faire du bodyshaming ! » La caricature a des codes qui évoluent. Ce qui change avec Baba, c’est que les codes qu’il portait avaient une origine coloniale et raciste que les autres caricatures nationales n’ont pas.
« On ne peut plus faire du Michel Leeb »
Fabcaro a dit une chose précise dans sa réponse à la polémique : « Je ne me permettrai pas de corriger mes grands maîtres. Cependant, les temps ont changé. On n’a plus le droit de faire du Michel Leeb. Heureusement. »
Cette formulation dit quelque chose d’important sur ce que signifie « l’humour qui a évolué ». Michel Leeb, dans les années 1980 et 1990, faisait ses imitations avec des accents, des déformations de langage, une phonétique caricaturée selon l’origine ethnique supposée. Ces imitations passaient. Elles ne passent plus, ou moins bien, ou différemment selon les publics. Pas parce qu’une police de la pensée interdit l’humour. Parce que les personnes concernées ont eu accès à des espaces publics d’expression et ont dit que ça les blessait. Parce que le lien entre ces codes comiques et l’iconographie coloniale est devenu lisible pour plus de monde.
Le réflexe « on ne peut plus rien dire » s’observe à chaque tentative de ce type. La Petite Sirène avec Halle Bailey, les relectures des romans de Roald Dahl, Apu dans Les Simpsons. Dans chaque cas, l’argument est identique : la culture populaire prise en otage par une minorité moralisatrice qui effacerait l’humour, la légèreté, le patrimoine. Mais ce qu’on défend sous le mot « humour » est le droit de produire des représentations dégradantes d’un groupe sans que ce groupe puisse répondre. Baba est présenté comme quelqu’un qu’on aime et qu’on défend. Il redevient à travers cette défense exactement ce qu’il était : une figure noire dont la présence est admise à condition qu’elle soit distrayante.
Ce que rire a toujours fait
L’humour n’est pas un espace sans politique. En France, on apprend à admirer la satire comme tradition : Molière qui égratigne les faux dévots, Voltaire qui tourne la religion en dérision, les caricaturistes du XIXe siècle qui faisaient vaciller les rois. Cette irrévérence est célébrée parce qu’elle vise le pouvoir.
La question que pose Baba est différente : de qui rit-on, et depuis quelle position ? Depuis les origines de la série, les Gaulois riaient des autres peuples depuis une position d’irréductibles supérieurs. Baba, le Noir dont on reproduisait les codes coloniaux, n’était pas dans la même position que les Belges un peu lents ou les Anglais flegmatiques. Il était dans la case de ceux qui ont été représentés comme inférieurs par une idéologie qui a fait des millions de morts et dont les effets continuent.
Fabcaro a décidé qu’il pouvait faire autrement. L’album se vend à cinq millions d’exemplaires. Baba est de retour. La solution a pris une case.
