Deliveroo montre une livreuse qui choisit ses courses. Ses vrais livreurs font 63 heures par semaine pour 880 euros
Ce que la vidéo montre
Le format s’appelle UGC, User Generated Content. Une vidéo qui ressemble à du contenu spontané, filmée au smartphone, avec les codes du lifestyle : routine matinale, café, flexibilité. Le principe : faire comme si une vraie livreuse partageait son quotidien. La réalité : la plupart du temps, une commande publicitaire déguisée en authenticité.
Dans la vidéo Deliveroo, la livreuse passe par une salle de sport privée avant de se connecter. Quand elle ouvre l’application, elle choisit les courses qui l’arrangent. Le message : livrer avec Deliveroo, ça ressemble à un choix de vie. Un side hustle flexible qui s’insère dans un quotidien déjà bien rempli. La vidéo vend une fiction sur le travail.
Ce que l’enquête révèle
Le 31 mars 2026, l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Institut national d’études démographiques (Ined), en partenariat avec Médecins du Monde, publient l’enquête Santé-Course. C’est la première étude de cette ampleur en France sur les livreurs de plateformes. 1004 livreurs ont été interrogés à Paris et à Bordeaux entre janvier et juillet 2025.
Les livreurs d’Uber Eats, Deliveroo et Stuart travaillent en moyenne 63 heures par semaine pour un revenu brut mensuel de 1480 euros, soit un revenu horaire moyen inférieur à 6 euros, la moitié du SMIC. Une fois déduits les frais de location de compte (528 euros en moyenne par mois), les cotisations et le matériel, leur salaire net tombe entre 840 et 880 euros. Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, qualifie la situation : « on est face à une forme d’esclavage moderne. »
L’enquête dresse un portrait sociodémographique qui n’a rien à voir avec la vidéo de Deliveroo. 98% des livreurs interrogés sont des hommes. 98% sont des personnes immigrées. 68% n’ont pas de titre de séjour. Trois quarts d’entre eux sont contraints de louer un compte à un tiers pour pouvoir travailler, une pratique illégale mais répandue. 91% déclarent que la livraison est leur unique source de revenus. Pas un side hustle. Pas un complément. Leur seul moyen de manger.
Le corps paie. 59% des livreurs interrogés ont déjà eu un accident dans le cadre de leur activité. Parmi les accidentés à vélo, 78% rapportent avoir été blessés. Plus d’un tiers souffre de douleurs dorsales chroniques. Des troubles urinaires liés au fait de ne pas avoir accès aux toilettes pendant leur journée de travail sont documentés chez plus d’un livreur sur trois. L’enquête rapporte aussi que 48% des livreurs parisiens ont passé au moins une journée entière sans manger, par manque d’argent, au cours de l’année précédente.
Pourquoi la vidéo choque
La vidéo de la livreuse qui va à la salle de sport avant de se connecter à Deliveroo ne choque pas parce qu’elle montre un mode de vie agréable. Elle choque parce que la personne qui a filmé cette vidéo n’a visiblement rien en commun avec les gens qui font ce travail. Quand 98% des livreurs sont des hommes immigrés, souvent sans papiers, montrer une femme qui « choisit ses courses », c’est remplacer la réalité par son exacte inversion.
Le marketing UGC fonctionne sur l’illusion d’authenticité. Il mime les codes du contenu organique, celui que les gens publient spontanément sur leurs réseaux. Mais quand l’écart entre la mise en scène et la réalité devient si radical, le procédé s’effondre. La vidéo vend bien plus qu’un service de livraison pratique pour les clients. Elle vend l’idée que travailler pour Deliveroo, c’est cool, libre, compatible avec une vie équilibrée. Que ce travail ressemble à ce qu’on voit dans la vidéo.
L’enquête Santé-Course documente l’inverse : 63 heures par semaine, six à sept jours sur sept, pour un revenu très inférieur au seuil de pauvreté. Des livreurs qui ne mangent pas parce qu’ils n’ont pas d’argent. Des corps qui cassent. Des accidents, des douleurs chroniques, une détresse psychologique documentée : 45% éprouvent une détresse psychologique, 45% présentent des symptômes d’anxiété, 49% des signes de dépression.
Ce que le cinéma a montré
Le réalisateur Boris Lojkine a passé des semaines aux côtés de livreurs pour écrire L’Histoire de Souleymane, sorti en octobre 2024. Le film raconte 48 heures dans la vie d’un jeune Guinéen sans papiers qui pédale dans Paris en sous-louant le compte d’un autre livreur. L’acteur principal, Abou Sangaré, 23 ans, était lui-même sans papiers et mécanicien à Amiens avant le tournage. Son parcours personnel a partiellement inspiré le scénario.
Le film a été présenté au Festival de Cannes 2024 dans la section Un Certain Regard, où il a remporté trois prix : ceux du jury, du meilleur acteur et le prix FIPRESCI de la critique internationale. Il a reçu deux prix aux European Film Awards, dont celui du meilleur acteur. Aux César 2025, il a obtenu huit nominations et remporté quatre récompenses : meilleure révélation masculine pour Abou Sangaré, meilleure actrice dans un second rôle pour Nina Meurisse, meilleur scénario original et meilleur montage.
Dans son discours aux César à l’Olympia, Abou Sangaré a déclaré : « Je ne me considérais pas comme un être humain. » Cette phrase résume ce que le film montre et ce que la vidéo Deliveroo cache : la déshumanisation structurelle de ce travail. La caméra de Lojkine suit Souleymane dans sa course contre la montre entre les livraisons, les appels au 115 pour trouver un toit, la préparation de son entretien à l’OFPRA. Le film capte l’épuisement, les galopades pour attraper le métro, les humiliations ordinaires, l’indifférence généralisée.
Boris Lojkine ne fait pas du misérabilisme. Il filme simplement ce qui existe : un quotidien invisible pour ceux qui commandent leurs repas sur ces applications. Les livreurs traversent les quartiers aisés, entrent dans les halls d’immeubles, déposent les sacs, repartent. Personne ne les regarde vraiment. La vidéo Deliveroo fabrique une version acceptable de ce métier. Le film de Lojkine documente sa violence.
Ce que la justice a tranché
Pendant que Deliveroo finançait des vidéos UGC montrant la livraison comme un mode de vie, la justice française avait déjà tranché. En avril 2022, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Deliveroo France à 375 000 euros d’amende pour travail dissimulé, la peine maximale. Le tribunal a estimé que la plateforme avait fait travailler des livreurs sous un « habillage juridique fictif » d’indépendants alors qu’ils étaient de fait subordonnés. Deux anciens dirigeants ont écopé de douze mois de prison avec sursis. En septembre 2022, le tribunal judiciaire de Paris a condamné Deliveroo à verser 9,7 millions d’euros d’arriérés de cotisations à l’Urssaf.
Les juges ont identifié un « lien de subordination permanent » entre les livreurs et la plateforme. Deliveroo avait dissimulé 2286 emplois de livreurs en Île-de-France entre avril 2015 et septembre 2016, permettant au groupe d’éviter des millions d’euros de cotisations sociales. L’Urssaf estimait qu’entre avril et décembre 2015 seulement, Deliveroo avait économisé 964 136 euros de cotisations grâce au travail dissimulé.
Deliveroo a fait appel des deux condamnations. L’entreprise contestait l’existence d’un lien de subordination et défendait son modèle comme une simple plateforme de mise en relation entre clients, restaurateurs et livreurs indépendants. Mais les faits documentés par l’enquête judiciaire, les témoignages de plus d’une centaine de livreurs à la barre et les éléments rassemblés par l’inspection du travail ont convaincu les juges : le modèle Deliveroo reposait sur un contournement systématique du droit du travail.
Ce qui reste après le rachat
En octobre 2025, Deliveroo a été rachetée par le géant américain DoorDash pour 3,4 milliards d’euros (2,9 milliards de livres). L’opération a été finalisée le 2 octobre après approbation par la Haute cour britannique. La transaction a rapporté des millions aux actionnaires et aux dirigeants. Dans une lettre ouverte publiée après l’acquisition, Tony Xu, PDG et cofondateur de DoorDash, a tenu à rassurer : « L’application et les produits Deliveroo que vous connaissez et aimez ne vont pas disparaître. Vous pourrez toujours commander vos plats préférés, gérer vos restaurants et commerces et exercer une activité via la plateforme comme vous le faites aujourd’hui. »
La marque reste, l’application reste, le modèle reste. DoorDash met la main sur 130 000 livreurs indépendants, 178 000 commerçants partenaires et une présence dans neuf nouveaux pays, principalement en Europe. Le rachat permet au groupe américain, qui détient près de deux tiers du marché américain, de s’implanter massivement sur le Vieux Continent. Les livreurs qui font tourner ce modèle, eux, n’ont rien touché. Ils continuent à pédaler 63 heures par semaine pour 880 euros.
Trois milliards quatre cents millions d’euros changent de mains. Les actionnaires empochent leur prime. Les dirigeants touchent leurs bonus. Et pendant ce temps, 48% des livreurs parisiens passent au moins une journée entière sans manger par manque d’argent. La vidéo UGC montre une femme qui va à la salle de sport avant de choisir ses courses. L’enquête Santé-Course documente des hommes qui n’ont pas accès aux toilettes pendant leur journée de travail et souffrent de troubles urinaires chroniques.
Ce que la vidéo vend et ce que la réalité impose sont deux choses différentes. La première est une commande publicitaire. La seconde est documentée par l’IRD, l’Ined, Médecins du Monde, les tribunaux français et un film césarisé. Entre les deux, il y a la distance exacte qui sépare le marketing de ce qu’il dissimule.
