Même les stylistes d’Hollywood s’inquiètent de la pression à la minceur sur les tapis rouges

Même les stylistes d’Hollywood s’inquiètent de la pression à la minceur sur les tapis rouges

Le 15 mars dernier, Page Six, la rubrique people du New York Post, publie une enquête sur la pression à la maigreur dans l’industrie hollywoodienne. Le tabloïd recueille les témoignages de stylistes, de dermatologues et de nutritionnistes qui travaillent directement avec des actrices pendant la saison des prix. Plusieurs d’entre eux décrivent la même chose : des actrices qui s’injectent des micro-doses de médicaments anti-diabète pour perdre du poids, des couturières qui reprennent en urgence des robes taille 36 parce qu’elles sont trop larges, des nutritionnistes qui identifient sur les tapis rouges des marqueurs cliniques de dénutrition.

Quand les professionnels tirent la sonnette d’alarme

Ces derniers mois, la maigreur des actrices à Hollywood est devenue un sujet de préoccupation pour de nombreuses personnalités publiques. Jameela Jamil, actrice britannique de 40 ans, connue pour la série The Good Place, et qui a publiquement évoqué son propre combat contre les troubles alimentaires, a publié un message sur Instagram après la cérémonie des BAFTAs à Londres en février dernier.

Elle y dénonce une minceur effrayante, une « fragilité spécifique » qu’elle observe chez les femmes présentes sur le tapis rouge. Elle pointe l’obéissance de son industrie face à cette norme. Et s’inquiète de l’impact sur celles et ceux qui regardent ces cérémonies depuis chez eux. « Les femmes aux BAFTAs étaient effrayamment fines, d’une manière qui me rappelle les images de mon enfance. Où tout le monde a l’air de pouvoir se briser. Je ressens de la rancœur face à cette norme de beauté imposée à tous, je ressens de la rancœur face à l’obéissance de mon industrie, et je crains l’impact sur les personnes influençables à la maison qui pensent que la seule façon d’être acceptée passe par là. »

Là où Jameela Jamil dénonce ce qu’elle voit en tant qu’actrice, Jess Baker le confirme en tant que professionnelle de santé. Nutritionniste spécialisée dans le suivi de célébrité, dans Page Six, elle décrit des marqueurs de fonte musculaire qu’elle n’observait pas auparavant chez ces personnes : tempes creusées, clavicules saillantes, omoplates apparentes.

Chaque corps est différent, certaines personnes sont naturellement minces, et le but ici n’est pas de pointer du doigt chaque personne qui présente ces caractéristiques. Seulement de souligner que quand ces signes apparaissent de manière aussi généralisée, sur un nombre aussi important de personnes en même temps, cela correspond en milieu médical à des marqueurs de dénutrition, des signaux indiquant que le corps ne reçoit plus suffisamment de nutriments pour fonctionner normalement.

L’accélérateur GLP-1

Les témoignages recueillis par Page Six pointent tous vers le même accélérateur : les médicaments GLP-1. Ozempic (Novo Nordisk), Wegovy, Mounjaro (Eli Lilly). Ces traitements injectables ciblent le diabète de type 2 à l’origine. Ils réduisent la faim, régulent le sucre et provoquent une perte de poids rapide.

En 2024, les ventes d’Ozempic atteignent 40,6 milliards de dollars, en hausse de 25% sur un an. En 2025, 18% des adultes américains déclarent avoir utilisé un GLP-1, selon la fondation KFF. Dans son enquête, Page Six révèle que des actrices s’injectent des « baby doses », des quantités inférieures aux seuils approuvés par la FDA. Un dermatologue hollywoodien confirme que ses clientes microdosent depuis longtemps, et que le body positive s’est effondré le jour où ces médicaments ont inondé le marché.

Ce que disent les podiums

On ne peut pas parler de maigreur à Hollywood sans parler de la pression que les femmes, et notamment les actrices qui sont extrêmement médiatisées et visibles, subissent en permanence pour suivre les standards de l’industrie de la mode. Et les chiffres de l’industrie sont accablants.

En octobre 2024, Vogue Business analyse 8 763 looks présentés aux fashion weeks de New York, Londres, Milan et Paris pour la saison printemps-été 2025. 94,9% des mannequins portent entre un US 0 et un US 4. 0,8% sont grande taille. Six mois plus tard, automne-hiver 2025 : 97,7% taille standard, 0,3% grande taille. Sur 198 défilés, 12 marques incluent un mannequin grande taille. Milan : zéro. Des agents de casting témoignent dans ce même rapport avoir vu des mannequins qui présentaient des signes visibles de sous-nutrition.

Ces chiffres marquent l’effondrement d’un mouvement qui semblait pourtant s’installer. En 2022, les mannequins grande taille représentent 2,4% des défilés, selon The Fashion Spot, un record. En 2025 : 0,3%. Old Navy réduit son offre grande taille. Reformation coupe 50% de sa gamme étendue. Les ventes L à XXL chutent de 11% dans le commerce de détail américain, selon Impact Analytics. Le New York Times titre que la révolution de la diversité corporelle semble terminée.

En décembre 2025, le magazine Polyester publie un long papier intitulé « How 2025 Killed Body Positivity ». Sa thèse : le mouvement n’avait pas de structure politique. L’industrie l’a porté comme un argument de vente, puis l’a abandonné dès qu’un produit plus rentable est arrivé.

La logique financière derrière la maigreur

Ce retour de la maigreur comme norme est avant tout financier. Kate Young, styliste de Margot Robbie et Dakota Johnson, l’explique à Vanity Fair : les sociétés de production ne financent presque plus la promotion des films, les actrices doivent décrocher elles-mêmes des contrats avec les maisons de luxe pour exister médiatiquement.

Hoza Rodriguez, styliste de SZA et Gwen Stefani, va également dans ce sens dans Page Six. Elle raconte que les maisons de mode n’offrent la plateforme « curvy » qu’à une ou deux personnes à la fois, et la minceur extrême des années 2000 est de retour. Autrement dit, les corps deviennent autant des tendances que les vêtements qu’on pose dessus.

Pour rentrer dans les échantillons des maisons de luxe, pour décrocher les partenariats qui financent leur présence médiatique, les actrices doivent correspondre à une taille précise. La norme s’impose par la logique du marché. Les marques ne produisent pas de vêtements dans plusieurs tailles pour les tapis rouges. Elles produisent une taille. Les actrices ajustent leurs corps en conséquence.

Au-delà des médicaments, la chirurgie

Au-delà des médicaments et de la pression économique, un troisième levier agit : la chirurgie. L’ancienne rédactrice de Vogue interviewée par Page Six décrit un phénomène récent : des actrices de 20 ans recourent à la bichectomie, une intervention qui retire les boules de Bichat, les coussinets graisseux naturels entre la pommette et la mâchoire, pour sculpter le visage.

Un acte qui n’est pas sans conséquences. Le chirurgien plasticien new-yorkais Darren Smith prévient sur CNN : retirer une structure permanente du visage sans connaître son évolution à long terme représente un pari irréversible. Le visage change avec l’âge. Retirer de la graisse faciale à 20 ans peut créer un vieillissement prématuré à 40 ans. Mais la pression est telle que ces considérations à long terme pèsent peu face à l’urgence de correspondre à la norme actuelle.

L’impact sur la population générale

Ces standards de maigreur ne restent pas confinés aux tapis rouges et aux podiums, ils circulent massivement sur Instagram et TikTok. Patricia J. Conrod, professeure en psychiatrie à l’Université de Montréal, mène une étude de cinq ans auprès de 3 800 adolescents. Résultat : plus un adolescent utilise les réseaux sociaux, plus le risque de troubles alimentaires augmente et persiste l’année suivant.

En 2024, une étude de Griffiths et al. démontre que l’algorithme de TikTok augmente l’exposition des personnes souffrant de troubles alimentaires à des contenus qui aggravent leurs symptômes. Les images de corps très minces sur les tapis rouges sont reprises, commentées, analysées, reproduites. Elles deviennent des références. Des objectifs. Des normes que les adolescents tentent d’atteindre.

L’actrice Jameela Jamil va plus loin dans son analyse. Elle écrit sur Instagram : « Je suis triste que la force ne soit plus un idéal. Je suis triste que la fragilité soit devenue un standard de beauté à l’ère du féminisme. » Elle pointe une dimension politique : « Il existe une raison politique délibérée pour laquelle on souhaite que les femmes soient frêles, affamées, fatiguées et faciles à blesser. »

Elle continue : « Si nous refusions toutes collectivement de nous affamer, elles devraient se plier à nous. Mais nous nous précipitons pour nous plier en premier, à n’importe quel prix pour notre santé mentale et physique, et celle de la prochaine génération qui regarde. Soyez de la taille que vous voulez, mais essayez d’être aussi forte que vous le pouvez physiquement. Soyez difficile à voler, à battre, à briser. Ils veulent que nous soyons faciles à porter, à poursuivre, à battre. La guerre contre les femmes exige des combattantes. »

Une course sans fin

L’ancienne rédactrice de Vogue interrogée par Page Six pose une question directe : quand est-ce que mince devient trop mince ? Elle répond elle-même : dans cette industrie, la course ne s’arrête jamais. Chaque année, la norme se resserre un peu plus. Ce qui était acceptable l’année précédente devient insuffisant. Le corps devient un terrain de compétition où la minceur se mesure en centimètres, en kilos, en tailles de vêtement qui rétrécissent.

Les stylistes, les nutritionnistes, les dermatologues qui travaillent avec ces actrices voient ce que le public ne voit pas toujours : l’épuisement, la dénutrition, les marqueurs physiques de la privation. Quand même les professionnels de l’industrie tirent la sonnette d’alarme, quand même ceux qui bénéficient de ce système expriment leurs inquiétudes, le mécanisme est déjà profondément ancré.

Le retour de la maigreur extrême comme norme à Hollywood marque l’échec du body positive en tant que mouvement de transformation structurelle. Il révèle que tant que la logique économique récompense la minceur, tant que les contrats publicitaires dépendent de la capacité à rentrer dans une taille précise, tant que les algorithmes amplifient les images de corps dénutris, le système se perpétue.

Anorexie Boulimie Info écoute : 0 810 037 037
FFAB : ffab.fr

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *