Un teaser du Diable s’habille en Prada 2 suscite de nombreuses réactions sur la représentation des femmes asiatiques à l’écran

Un teaser du Diable s’habille en Prada 2 suscite de nombreuses réactions sur la représentation des femmes asiatiques à l’écran

Le 16 avril, 20th Century Studios publie un extrait du Diable s’habille en Prada 2 sur X. La scène montre Andy Sachs (Anne Hathaway) qui rencontre pour la première fois son assistante Jin Chao, jouée par Helen J. Shen. En quelques jours, le clip dépasse 26 millions de vues. Mais les réactions ne célèbrent pas le retour d’Andy : elles dénoncent un empilement de stéréotypes racistes sur les femmes asiatiques. Ces scènes vous rappellent quelque chose ? Elles restent encore très fréquentes dans la représentation des femmes asiatiques au cinéma hollywoodien.

Ce que montre la scène

Dans la scène, Jin Chao se présente à Andy en énumérant ses diplômes : Yale, GPA 3,86, soprano des Whiffenpoofs (le groupe a capella de l’université), score ACT de 36 du premier coup. Elle est décrite comme sur-qualifiée pour un poste d’assistante. Elle porte une chemise à col claudine évoquant une tenue d’écolière, des lunettes rondes, et se tient dans une posture effacée face à Andy, qu’elle admire ouvertement. « Si vous ne voulez pas de moi, vous pouvez interviewer quelqu’un d’autre, je ne m’en soucie pas », dit-elle avant de débiter ses qualifications.

Les internautes nomment précisément les stéréotypes empilés dans la scène : le trope « Asian and Nerdy » (lunettes, tenue infantilisante, diplômes énumérés comme identité), celui de la « submissive Asian woman » (effacement, admiration déférente face à une femme blanche), et le nom « Jin Chao » dont la sonorité évoque « Ching Chong ».

Le problème du nom

Jin (周) est un vrai nom de famille chinois, le dixième le plus courant en Chine continentale, porté par plus de 25 millions de personnes. Le nom lui-même ne pose aucun problème. Ce que les internautes interrogent, c’est le choix précis de cette combinaison par un studio américain : à l’oreille anglophone, « Jin Chao » évoque phonétiquement « Ching Chong », une expression utilisée depuis le XIXe siècle aux États-Unis pour se moquer des ouvriers chinois employés dans les mines et les chemins de fer.

Sur X, un utilisateur basé en France écrit en chinois : « Je ne comprends pas comment le nom Zhao Jin finit par être prononcé comme ‘Chin Chao’. On est en 2026, et on fait encore des allers-retours sur les questions de discrimination raciale, je n’arrive pas à comprendre. » Un autre utilisateur japonais ajoute : « On dirait la façon dont les Asiatiques étaient représentés dans les films hollywoodiens d’il y a 20 ans. »

La comparaison avec Cho Chang, le personnage asiatique d’Harry Potter, revient systématiquement. « Cho » est un nom de famille coréen, « Chang » un nom de famille chinois. Les deux ne se retrouveraient jamais ensemble dans la réalité, et leur combinaison sonne comme une invention maladroite signée par quelqu’un qui ne connaît rien aux conventions de nommage asiatiques.

Le trope de la « model minority »

La sociologue Yuko Kawai documente en 2005 dans le Howard Journal of Communications le stéréotype dont ces tropes visuels découlent : celui de la « model minority ». L’Asiatique studieuse, diplômée, polie, effacée. Cette figure sert à désigner une « bonne minorité » à opposer implicitement à une « mauvaise », elle organise la hiérarchie entre les groupes racisés aux États-Unis. Le compliment apparent (studieuse, sérieuse, performante) est précisément le mécanisme. Jin Chao coche chacun de ses critères.

Avant la « model minority », Hollywood avait déjà codifié deux figures pour représenter les femmes asiatiques à l’écran : la « Lotus Blossom », fragile, soumise, amoureuse tragique d’un homme blanc, et la « Dragon Lady », manipulatrice, sexuellement dangereuse. La chercheuse et réalisatrice américano-japonaise Renée Tajima-Peña, aujourd’hui professeure à UCLA, les a nommées en 1989 dans son essai Lotus Blossoms Don’t Bleed. Ces deux figures sont les deux versants d’une même logique : à l’écran, la femme asiatique existe en rapport au désir ou à la peur des personnes blanches, notamment masculines.

Un costume qui parle

Pendant que les autres employées de Runway Magazine portent des tenues chics et minimalistes, Jin Chao apparaît dans une tenue corporatiste décalée : chemise à col claudine, lunettes rondes, imprimés mixtes. Son look détonne complètement avec l’univers mode du magazine. Sur X, un utilisateur écrit : « En 2026, ils utilisent encore les vieux stéréotypes Asiatiques = nerds/ennuyeux. Son nom, sa tenue et son style sont wtf. »

Le contraste est délibéré. Dans le premier Diable s’habille en Prada (2006), les assistantes portaient déjà des vêtements à la mode, même au début du film. Elles évoluaient dans le milieu de la mode et s’habillaient en conséquence. Jin Chao est codée comme l’étrangère, celle qui ne comprend pas les codes, qui reste coincée dans sa tenue d’étudiante appliquée.

Ce que ça révèle de Hollywood

La question que posent les internautes asiatiques n’est pas celle de l’intention du studio, mais celle de la composition des équipes qui écrivent ces personnages : combien de scénaristes, de producteurs, de consultants sino-américains ont travaillé sur cette scène avant qu’elle n’arrive à l’écran. Quand personne, en interne, ne reconnaît un trope vieux de près d’un siècle, cette absence produit le résultat.

Un utilisateur sud-coréen écrit sur X : « Tous les Est-Asiatiques sont furieux, et le fait que quelques citations de ceux qui vivent en Occident transforment ça en ‘flocons de neige trop sensibles’ est la touche finale parfaite. » Un autre ajoute : « Hollywood est tellement déconnecté que c’en est embarrassant. On est en 2026 et C’EST votre représentation asiatique ? »

Helen J. Shen, l’actrice qui joue Jin Chao, a participé l’année dernière à la comédie musicale originale de Broadway Maybe Happy Ending, acclamée par la critique et le public. Dans sa vie, elle ne ressemble en rien au personnage qu’on lui fait jouer. Mais Hollywood continue de caster des acteurs et actrices asiatiques dans des rôles stéréotypés, même quand ces personnes ont prouvé qu’elles pouvaient incarner bien autre chose.

Une réaction internationale

Le clip a déclenché des réactions virulentes en Chine, au Japon, en Corée du Sud, à Hong Kong. Le South China Morning Post de Hong Kong, le Sankei Shinbun au Japon, le Chosun Daily, le Korea JoonAng Daily et le Korea Times en Corée du Sud ont tous couvert la polémique. Des appels au boycott du film ont commencé à circuler avant même sa sortie prévue le 1er mai.

Sur Reddit, dans le forum r/asianamerican, un commentateur écrit : « Le nom sonne comme ce qu’une personne blanche pense qu’un nom chinois devrait ressembler. » Un autre utilisateur basé en Asie du Sud tweete simplement : « On est en 2026, qu’est-ce qui leur a fait penser qu’on trouverait ce genre de racisme drôle ? »

Un pattern qui se répète

Ce choix promotionnel révèle que le studio ne voyait aucun problème avec la scène. Pire, il l’a jugée assez forte pour vendre le film. Jusqu’à ce que 26 millions de vues et des milliers de commentaires en colère lui rappellent que les spectateurs asiatiques existent, qu’ils regardent ces films, et qu’ils en ont assez de voir les mêmes stéréotypes recyclés décennie après décennie.

À la date de publication de cet article, ni le studio ni l’équipe du film n’ont publiquement réagi à la polémique. Le film sort le 30 avril en Chine et le 1er mai dans le reste du monde. Les internautes asiatiques attendent de voir si l’arc complet du personnage de Jin Chao nuance ce que le teaser a montré. Mais beaucoup ont déjà décidé de ne pas aller voir le film.

Ce qu’on pourrait faire à la place

Les personnages asiatiques à l’écran n’ont pas besoin d’être parfaits. Ils peuvent être maladroits, studieux, porter des lunettes. Le problème n’est pas qu’un personnage asiatique ait ces caractéristiques. Le problème, c’est quand ces caractéristiques sont systématiquement les seules qu’on donne aux personnages asiatiques. Quand elles s’empilent pour former un catalogue de stéréotypes centenaires. Quand le nom choisi évoque phonétiquement une insulte raciste. Quand personne dans l’équipe de production ne lève la main pour dire : attendez, on est en train de refaire exactement ce qu’Hollywood fait depuis 100 ans.

La représentation asiatique à l’écran ne manque pas de talents. Elle manque de décideurs asiatiques dans les salles où ces décisions se prennent. Elle manque de scénaristes, de producteurs, de consultants qui peuvent dire : ce nom sonne mal, cette tenue est codée, cette posture active un trope. Et quand ces voix sont absentes, Hollywood continue de produire des Jin Chao.

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