Le monde a compté 1,52 milliard de touristes internationaux en 2025. C’est 4 % de plus qu’en 2024. Ces chiffres viennent d’un bilan publié le 20 janvier par ONU Tourisme, l’agence des Nations unies chargée du secteur.
À Bali, une île d’Indonésie, cette hausse se mesure chaque mois. L’institut statistique de la province, le BPS, a recensé 6 948 754 arrivées directes de visiteur·ses étranger·es en 2025. Des chercheur·ses nomment « gentrification touristique » ce qui arrive alors à certains quartiers. Les commerces et les logements s’y tournent vers une clientèle de passage, plus aisée que la population locale.
Un club de course à pied a donné un exemple concret de gentrification touristique cet été. Entourage Bali a été fondé par deux Néerlandais à Canggu, une station balnéaire du sud de l’île. Des Indonésien·nes l’accusent d’avoir refusé leurs inscriptions tout en acceptant celles d’étranger·es. Le 24 juillet, l’Indonésie a interdit aux deux fondateurs de revenir sur son territoire.
À Bali, un club de course est accusé d’avoir écarté des Indonésien·nes : l’affaire relance le débat sur la gentrification touristique
Entourage Bali s’adresse aux « digital nomads », des personnes qui travaillent à distance et changent souvent de pays. Le club organisait des courses collectives dans des lieux publics. Le mercredi 22 juillet, il a tenu à Canggu une « silent disco run », une course en musique où chacun·e porte un casque audio.
Les jours suivants, des captures d’écran ont circulé sur les réseaux sociaux. Elles montrent des demandes d’inscription déposées avec un nom indonésien et un numéro en +62, l’indicatif téléphonique du pays. Ces demandes sont restées en attente ou ont été refusées. Une Indonésienne raconte que son dossier a été retardé. Celui de son mari, déposé avec un nom et un numéro occidentaux, a été accepté aussitôt. Lepetitjournal.com, un site destiné aux Français·es de l’étranger, a rapporté ce témoignage.
Une élue a porté l’affaire devant les autorités. Ni Luh Djelantik représente Bali au Conseil représentatif des régions, la chambre haute du Parlement indonésien. Elle a saisi les services de l’immigration et la police, selon l’agence de presse publique indonésienne Antara. Elle a déclaré que l’hospitalité de Bali ne devait pas être prise pour une autorisation de manquer de respect à ses habitant·es.
L’Indonésie interdit de territoire les deux organisateurs : face à la gentrification touristique, les autorités invoquent le respect de la loi
L’État indonésien a réagi deux jours après la course. Hendarsam Marantoko, le directeur général de l’immigration indonésienne, a tenu une conférence de presse à Jakarta le 24 juillet. Il a annoncé que les deux organisateurs, âgés de 35 et 37 ans, étaient interdits de retour en Indonésie. Ils avaient déjà quitté Bali pour Singapour. Les autorités ne les ont désignés que par leurs initiales.
« Il ne doit pas y avoir d’État dans l’État. »
Hendarsam Marantoko, directeur général de l’immigration indonésienne, à Jakarta, le 24 juillet
L’administration leur reproche deux infractions. Ils auraient organisé un événement sans les autorisations requises. Ils auraient aussi eu des pratiques discriminatoires envers des citoyen·nes indonésien·nes.
Entourage Bali conteste toute volonté de discriminer. Dans un message publié sur Instagram le 24 juillet, le club présente ses excuses et dit assumer l’entière responsabilité des faits. Il attribue les refus à des erreurs de son système automatique d’admission dans ses groupes WhatsApp. Il affirme que les Indonésien·nes formaient le premier groupe de sa dernière course, avec 23,4 % des billets vendus. Ce chiffre vient du club lui-même, d’après le site d’information Bali.live. Toutes ses activités sont suspendues.
Le gouverneur de Bali, Wayan Koster, a contesté une partie des accusations. Le 28 juillet, il a assuré que des Indonésien·nes avaient participé à la course. Il a ajouté qu’il n’existait plus aucun club réservé aux étranger·es sur l’île, rapporte Antara. L’office du tourisme du district de Badung, où se trouve Canggu, a annoncé un contrôle des événements organisés dans l’espace public.
La gentrification touristique a été décrite en 2005 à La Nouvelle-Orléans, où les loyers ont fait partir les habitant·es les plus modestes
La gentrification touristique est étudiée en sciences sociales depuis vingt ans. Kevin Fox Gotham est sociologue à l’université Tulane, à La Nouvelle-Orléans, aux États-Unis. En juin 2005, il a publié un article dans Urban Studies, une revue universitaire consacrée à la ville. Il y étudie le Vieux Carré, le quartier historique de la ville, sur une cinquantaine d’années.
Il la définit comme la transformation d’un quartier en enclave aisée et exclusive. Les lieux de divertissement et de tourisme détenus par de grandes entreprises s’y multiplient. Dans le Vieux Carré, les revenus, les prix de l’immobilier et les loyers ont augmenté. Les ménages modestes et une partie de la population noire ont dû quitter le quartier.
Le sociologue écarte une explication courante, celle des goûts des nouveaux·elles arrivant·es. Selon lui, la gentrification touristique vient d’abord des capitaux investis dans l’immobilier et de la croissance de l’industrie du tourisme.
Le tourisme à Bali date de la colonisation néerlandaise, un passé que la gentrification touristique a fait resurgir après l’affaire
À Bali, le débat sur la gentrification touristique a aussi porté sur la nationalité des deux fondateurs. L’Indonésie a été une colonie des Pays-Bas jusqu’au milieu du XXe siècle. Des commentaires en ligne ont relié l’affaire à cette histoire, au coût de la vie et aux privilèges des étranger·es. Le South China Morning Post, un quotidien de Hong Kong, a écrit le 28 juillet que l’affaire ravivait des accusations de racisme sur l’île.
Le tourisme balinais est né sous cette domination. Les troupes des Pays-Bas ont débarqué à Sanur le 14 septembre 1906. À Denpasar, la cour royale a choisi le « puputan », un suicide rituel collectif, plutôt que la reddition. L’administration coloniale a ensuite voulu faire de l’île un « musée vivant » de la culture balinaise. Bali a été ouverte au tourisme en 1914.
Gentrification touristique et accès au littoral : en Martinique, des habitant·es ont démonté en 2019 des clôtures qui barraient le passage vers la mer
En France, la gentrification touristique se discute d’abord à propos des plages. L’article L. 321-9 du code de l’environnement prévoit que l’accès des piéton·nes y est libre. Il précise que « l’usage libre et gratuit par le public » est leur destination fondamentale.
Les Antilles, la Guyane et La Réunion ont en plus un régime hérité de l’époque coloniale, les « cinquante pas géométriques ». Il s’agit d’une bande de 81,20 mètres de large, mesurée depuis le rivage, qui appartient à l’État. En 1955, une loi l’a classée dans le domaine privé de l’État, ce qui a permis d’en vendre des parcelles. La loi Littoral du 3 janvier 1986 l’a replacée dans le domaine public.
Des parcelles vendues à cette époque sont aujourd’hui au centre de conflits sur l’accès à la mer. Le 5 mai 2019, près de 200 personnes se sont rassemblées sur la plage de Fond Larion, à Sainte-Luce, dans le sud de la Martinique. Elles répondaient à l’appel de l’Assaupamar, une association écologiste, et du mouvement Moun. Des participant·es ont démonté des barrières posées devant des maisons du bord de mer. Ils et elles réclamaient un passage libre de trois mètres entre les constructions et l’eau, rapporte la radio martiniquaise RCI.
L’affaire est arrivée au Parlement un mois plus tard. Serge Letchimy, alors député de la Martinique, a interrogé le gouvernement sur les cinquante pas géométriques. Dans sa question, publiée au Journal officiel le 5 juin 2019, il parle de privatisations abusives du littoral. Annick Girardin, alors ministre des Outre-mer, lui a répondu. Elle a reconnu que le transfert de cette zone aux collectivités locales, décidé en 2015, n’avait pas été appliqué. Selon Serge Letchimy, les côtes de la Martinique ont reculé d’environ trente-cinq mètres en dix ans.