Le risque d’être « banni à vie de la profession pour avoir osé parler » pèse sur les victimes de violences dans la culture. Cette phrase figure dans le rapport d’une commission d’enquête de l’Assemblée nationale, présenté le 9 avril 2025. La commission portait sur le cinéma, l’audiovisuel, le spectacle vivant, la mode et la publicité. Elle était présidée par Sandrine Rousseau, députée écologiste de Paris. Les député·es ont mené 85 auditions et tables rondes et entendu 350 professionnel·les.
Le même rapport décrit le parcours d’hommes mis en cause. Il cite le réalisateur Jean-Claude Brisseau, condamné en 2005 pour harcèlement sexuel. Le cinéaste a continué à tourner avec des subventions publiques. Cet écart de traitement porte un nom, le double standard. L’expression anglaise désigne le fait d’appliquer des règles différentes à deux groupes placés dans la même situation. En français, on parle de « deux poids, deux mesures ».
Le débat sur le double standard est revenu cet été avec le chanteur et acteur Patrick Bruel, 67 ans. Mis en examen le 10 juin dans quatre dossiers de violences sexuelles, il a maintenu jusqu’au 1er septembre une tournée de 35 concerts. Il conteste l’ensemble des accusations. Il est présumé innocent.
Mis en examen le 10 juin, Patrick Bruel restait libre de chanter : le débat sur le double standard part d’un contrôle judiciaire qui n’interdit pas la scène
Les premiers témoignages ont été publiés le 18 mars par Mediapart, un site d’information indépendant spécialisé dans l’enquête. Le 10 juin, après 48 heures de garde à vue, Patrick Bruel a été présenté à des juges d’instruction de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. L’Agence France-Presse (AFP) a détaillé leur décision dans une dépêche.
Le chanteur est mis en examen dans quatre dossiers. Le premier porte sur un viol à Neuilly-sur-Seine en 2008. Le deuxième concerne une tentative de viol à Bruxelles en 2010. Les deux autres visent une agression sexuelle et du harcèlement sexuel à Perpignan, et du harcèlement sexuel à Ajaccio, en 2019. Une mise en examen est prononcée quand un juge retient des indices graves ou concordants. Elle n’est pas une condamnation.
Dans quatre autres dossiers, Patrick Bruel a le statut de témoin assisté, intermédiaire entre celui de témoin et celui de mis en examen. Selon le parquet de Nanterre, l’information judiciaire porte sur neuf plaignantes, pour des faits situés entre 2000 et 2019. Treize procédures plus anciennes y ont été jointes pour vérifier si les faits sont prescrits.
Le parquet avait requis son placement en détention provisoire. Le juge des libertés et de la détention l’a refusé et a ordonné un contrôle judiciaire. Patrick Bruel doit verser un cautionnement de 500 000 euros et justifier de soins psychologiques. Il lui est interdit de contacter les plaignantes et de fréquenter un salon de massage. Aucune de ces obligations ne lui interdit de monter sur scène.
Son avocate, Fanny Colin, a déclaré à l’AFP que son client participerait à tous les actes de l’enquête. Un juge d’instruction a levé le 21 juillet l’interdiction de quitter la France, et le parquet a fait appel. Le 16 septembre, la cour d’appel de Versailles a confirmé cet allègement, selon l’AFP.
Faute de clause dans les contrats, les maires ne pouvaient pas annuler seuls les concerts : le double standard tient aussi au droit du spectacle
La décision de maintenir la tournée appartenait donc au chanteur et à sa production. Intitulée « Alors regarde 35 », elle comptait 35 dates du 2 octobre au 21 novembre, en France, à Bruxelles et à Genève. Une pétition demandait son annulation depuis le 15 avril. Lancée par Salon Féministe, un collectif de Salon-de-Provence, elle réunit près de 64 000 signatures.
Plusieurs maires ont pris position à la fin de l’été. La chaîne d’information européenne Euronews a recensé leurs déclarations le 26 août. Ladislas Vergne, maire divers droite de Chartres, s’est opposé le 20 août au premier concert. Catherine Trautmann, maire socialiste de Strasbourg, a jugé nécessaire un retrait de l’artiste.
Frédéric Fauvet, maire socialiste d’Amiens, a demandé au chanteur de renoncer à ses deux dates d’octobre. Il a précisé qu’une annulation décidée par la ville seule serait une rupture de contrat, avec un risque juridique et financier. Il a réclamé des clauses sur les violences sexistes et sexuelles dans les contrats de spectacle.
Aurore Bergé, ministre chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, a soutenu ces maires le 26 août sur la radio publique franceinfo. Elle a estimé que Patrick Bruel devait renoncer de lui-même à ses concerts. Selon elle, cette demande ne porte pas atteinte à la présomption d’innocence.
Patrick Bruel a annoncé l’annulation le 1er septembre sur son compte Instagram. L’édition belge du magazine Paris Match a reproduit des extraits de son message. Il y écrit que sa décision est libre et que la justice ne l’y oblige pas. Il dit faire « le choix de l’apaisement » et vouloir faire reconnaître son innocence. Le lendemain, sa défense a affirmé sur la chaîne BFMTV que ce renoncement n’était pas un aveu.
Double standard dans le spectacle : les femmes qui dénoncent des violences risquent leur carrière, selon les témoignages recueillis par les député·es
Les député·es ont documenté l’autre versant du double standard, celui des personnes qui accusent. La commission a entendu, le 12 décembre 2024, Marine Turchi, journaliste à Mediapart et autrice d’enquêtes sur le cinéma. Selon le compte rendu de son audition, elle a constaté des cas de « blacklisting », c’est-à-dire de mise à l’écart professionnelle. Elle a rapporté les mots d’une directrice de casting.
« Le plus souvent, les femmes parlent, il ne se passe rien et leur carrière s’arrête. »
Une directrice de casting, citée par la journaliste Marine Turchi devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, le 12 décembre 2024
Une autre personne auditionnée décrit le même mécanisme dans le dossier de presse du rapport. Séphora Haymann, metteuse en scène et autrice, rappelle que le milieu est très petit et que l’on y perd vite du travail.
Aucun chiffre national ne mesure ces carrières interrompues. Dans l’avant-propos du rapport, Sandrine Rousseau demande combien de victimes ont vu leur carrière arrêtée, ralentie ou effacée. Les député·es jugent indispensable une enquête de victimation, une étude statistique menée auprès des personnes concernées.
Adèle Haenel a quitté le cinéma, Jean-Claude Brisseau a continué à tourner après sa condamnation : le double standard relevé par le rapport
Le rapport cite plusieurs actrices dont le parcours a changé après leur prise de parole. Adèle Haenel a accusé en novembre 2019, dans Mediapart, le réalisateur Christophe Ruggia d’agressions sexuelles commises quand elle était mineure. Le tribunal correctionnel de Paris a condamné Christophe Ruggia en première instance, le 3 février 2025. Il a annoncé faire appel.

Adèle Haenel a renoncé à tourner, écrit le rapport. Elle l’a confirmé en mai 2023 dans une lettre adressée à l’hebdomadaire culturel Télérama. Elle y dénonçait la complaisance du cinéma français envers les agresseurs sexuels. Le rapport mentionne aussi l’actrice et réalisatrice Judith Godrèche, qui a poursuivi sa carrière aux États-Unis avant de revenir en France. Il range les actrices Sara Forestier et Nadège Beausson-Diagne parmi les « talents broyés » par ce système.

Le parcours de Jean-Claude Brisseau, mort en 2019, illustre dans le même rapport l’autre face du double standard. L’actrice et scénariste Noémie Kocher avait porté plainte contre le réalisateur en 2001. Il a été condamné en 2005 pour le harcèlement sexuel de deux actrices. Selon le rapport, cette condamnation ne l’a pas empêché de continuer à tourner. Il a aussi reçu des subventions du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), l’établissement public qui finance le secteur.
Présomption d’innocence et double standard : le rapport rappelle que les employeurs gardent des obligations légales avant tout jugement
La présomption d’innocence est l’argument opposé à celles et ceux qui dénoncent un double standard. Le rapport relève qu’un licenciement a pu être écarté au motif que la justice pénale n’avait pas encore tranché. Le rapport répond que ce principe ne peut pas servir aux employeurs à se dédouaner de leurs responsabilités légales.
Le double standard se discute ici avant tout jugement. Patrick Bruel n’est pas condamné. Il reste mis en examen dans quatre dossiers et témoin assisté dans quatre autres. Euronews faisait état, le 2 septembre, de 32 plaintes connues en France et en Belgique. Selon l’AFP, neuf plaintes ont été déposées ou annoncées depuis juin. Le parquet de Nanterre en a confirmé deux.