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Édition du dimanche 11 octobre 2026
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Zahia Dehar : la justice a condamné cinq adultes pour proxénétisme, mais c’est l’adolescente de l’affaire que l’on moque encore sur Netflix

Le 7 juin, l'actrice Zahia Dehar a répondu sur Instagram aux blagues qui la visaient dans « Dans la sauce », une émission de Netflix. Ces blagues montrent aussi que l'affaire de 2010 reste racontée comme la sienne. Pourtant, Zahia Dehar était mineure au moment des faits, et la justice a condamné cinq adultes pour proxénétisme. Or la loi française considère comme en danger tout·e mineur·e en situation de prostitution, soit environ 15 000 jeunes selon les associations. Pourquoi le récit médiatique vise-t-il encore l'adolescente plutôt que les adultes ?

Le palais de justice de Paris, sur l'île de la Cité Décryptage
Le palais de justice de Paris, sur l'île de la Cité. Carlos Delgado / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Environ 15 000 mineur·es sont en situation de prostitution en France, selon les associations. Les services chargés de la lutte contre la traite des êtres humains avancent plutôt le chiffre de 20 000. Ces estimations figurent dans un rapport du parquet général de la cour d’appel de Paris, publié en mai. Le parquet général y représente le ministère public. Dans les 90 dossiers étudiés par ses autrices, 99 % des victimes sont des filles.

La loi française traite ces adolescent·es comme des victimes. Depuis la loi du 4 mars 2002, tout·e mineur·e qui se prostitue, même occasionnellement, est « réputé en danger ». La protection de l’enfance doit alors intervenir. Le traitement médiatique d’une affaire désigne la façon dont la presse, la télévision et les plateformes la racontent. Celui de l’affaire qui porte le prénom de Zahia Dehar est contesté par l’intéressée depuis des années.

Zahia Dehar
Zahia Dehar, en 2016. Georges Biard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Zahia Dehar, 34 ans, est actrice. En 2010, une enquête pour proxénétisme a rendu son nom public alors qu’elle venait d’avoir 18 ans. Elle était mineure au moment des faits. Le 3 juin, une émission d’humour de Netflix a multiplié les blagues à son sujet. Zahia Dehar a répondu quatre jours plus tard.

Zahia Dehar a répondu aux blagues d’une émission de Netflix en rappelant qu’elle était adolescente au moment des faits

« Dans la sauce » est en ligne sur Netflix depuis le 3 juin. L’émission reprend le principe du « roast », un format venu des États-Unis où des humoristes se moquent d’invité·es qui l’ont accepté. L’humoriste Paul de Saint Sernin l’anime. Dix anciens footballeurs de l’équipe de France, champions du monde en 1998 ou en 2018, y participent. Aucun n’a été jugé dans l’affaire de 2010. Zahia Dehar n’était pas sur le plateau.

Le 7 juin, elle publie un texte sur son compte Instagram. Le magazine people Starmag en a rapporté le contenu. Elle y reprend la formule de l’animateur, qui promettait des moqueries faites dans la bienveillance et le consentement. Elle demande si elle était consentante, elle, à la quinzième blague faite à ses dépens. Elle juge dérangeantes des plaisanteries qui portent sur la sexualité d’une mineure et sur la prostitution des mineures. Elle écrit qu’elle se sent déshumanisée depuis le début de cette histoire.

« Le public n’a jamais voulu voir l’adolescente que j’étais. »

Zahia Dehar, sur son compte Instagram, le 7 juin

La réalisatrice Lisa Azuelos, qui a tourné un court-métrage avec elle en 2022, lui a apporté son soutien. Le 9 juin, Starmag ne rapportait aucune réponse de Netflix ni de Paul de Saint Sernin.

Lisa Azuelos
Lisa Azuelos, en 2018. Georges Biard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

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La justice a condamné cinq adultes pour proxénétisme en 2014, mais l’affaire porte encore le prénom de Zahia Dehar

Les décisions de justice ne retiennent pourtant rien contre Zahia Dehar. L’enquête de 2010 visait un réseau de proxénétisme. En juillet 2010, deux joueurs de l’équipe de France sont mis en examen pour « sollicitation de prostituée mineure ». Le premier affirme qu’il ignorait son âge. Le second conteste toute relation avec elle.

Le tribunal correctionnel de Paris rend son jugement le 30 janvier 2014. Il relaxe les deux footballeurs. Selon le compte rendu du site d’information Lyon Mag, les juges retiennent qu’ils ignoraient qu’elle était mineure. Cinq autres prévenus sont condamnés pour proxénétisme. Les peines vont de trois mois de prison avec sursis à deux ans de prison, dont un an ferme. La peine de l’intermédiaire a été alourdie en appel en 2015.

Zahia Dehar ne figurait pas parmi les neuf personnes renvoyées devant le tribunal. La presse a pourtant donné son prénom au dossier. Lyon Mag titre sur « l’affaire Zahia » le jour du jugement.

Zahia Dehar dit que son nom est sorti dans la presse malgré elle, et des titres la réduisent encore à l’affaire en 2019

Son identité a été rendue publique par des journaux. Le 21 avril 2010, le quotidien Le Monde publie le contenu de ses auditions par la police sous le nom de « Zahia D. ». Début mai, l’hebdomadaire Paris Match publie son nom complet avec un entretien.

Zahia Dehar est revenue sur cette période en novembre 2023, dans un podcast du quotidien sportif L’Équipe. Le site de divertissement Purebreak en a rapporté les propos. Elle y dit que son nom est sorti dans la presse malgré elle. Elle précise qu’elle n’avait porté plainte contre personne et que la police était venue la chercher. Elle ajoute que l’étiquette reçue à l’époque est la pire qu’une femme puisse porter.

Cette étiquette l’a suivie dans son métier d’actrice. En 2019, elle tient le premier rôle d’« Une fille facile », de la réalisatrice Rebecca Zlotowski. Le film est présenté au Festival de Cannes, dans la sélection de la Quinzaine des réalisateurs. Deux quotidiens anglophones titrent alors sur la « fille du scandale du football ». Il s’agit de Gulf News, aux Émirats arabes unis, et du Malay Mail, en Malaisie. Zahia Dehar a 27 ans.

Rebecca Zlotowski
Rebecca Zlotowski, en 2025. Claire Fridkin / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

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L’étiquette dont parle Zahia Dehar a été étudiée par la psychologue sociale Gail Pheterson, qui y voit un outil de contrôle des femmes

La recherche a donné un nom à ce que décrit l’actrice. Gail Pheterson est une psychologue sociale née aux États-Unis, qui a enseigné à l’université de Picardie Jules-Verne. Elle publie « The Whore Stigma » en 1986, puis « The Prostitution Prism » en 1996. La traduction française, « Le Prisme de la prostitution », paraît en 2001 aux éditions L’Harmattan. Gail Pheterson y présente le stigmate attaché au mot « putain » comme un mécanisme de contrôle social.

Le rapport du parquet général de Paris décrit le rapport des victimes actuelles à ce vocabulaire. Ses autrices, deux magistrates, notent que les adolescentes rejettent le mot « prostituée ». Beaucoup ne se considèrent pas comme des victimes et se méfient des institutions.

La loi qui protégeait Zahia Dehar punit les clients de cinq ans de prison, mais 230 poursuites ont été engagées en France en 2023

La loi du 4 mars 2002 était déjà en vigueur au moment des faits. Aujourd’hui, payer un·e mineur·e pour un acte sexuel est un délit puni de cinq ans de prison et de 75 000 euros d’amende. La peine est doublée quand la victime a moins de 15 ans.

Ces textes sont peu appliqués aux clients, selon le rapport du parquet général. L’Office central pour la répression de la traite des êtres humains, un service de police, a recensé 230 poursuites pour ce délit en 2023. Les autrices expliquent ce faible nombre par le manque de moyens.

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Les sources de cet article

  1. Parquet général de la cour d'appel de Paris, « Le proxénétisme des mineurs : état des lieux et pistes de réflexion », mai 2026
  2. Starmag, « Zahia Dehar réagit aux blagues à son sujet dans l'émission "Dans la sauce" : "Je me sens déshumanisée" », 9 juin 2026
  3. Lyon Mag, « Affaire Zahia : Franck Ribéry et Karim Benzema relaxés », 30 janvier 2014
  4. Purebreak, Clément Arbrun, propos de Zahia Dehar dans deux podcasts, 16 novembre 2023
  5. L'Éclaireur Fnac, « Dans la sauce : c'est quoi ce roast avec Paul de Saint Sernin ? », 2026
  6. Gail Pheterson, « The Prostitution Prism », Amsterdam University Press, 1996 (notice de La Strada International)
  7. Malay Mail (AFP), « Football scandal girl Zahia scores Cannes hit in film debut », 23 mai 2019

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