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Édition du dimanche 11 octobre 2026
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« Cagole » : le mot que Marseille célèbre dans un concours a d’abord désigné une prostituée, puis servi d’insulte

Le 26 février, un César a récompensé « Au bain des dames », un documentaire tourné à Marseille, la ville du mot cagole. Ce mot est aussi devenu un titre, que des Marseillaises se disputent dans un concours depuis 1997. Pourtant, la cagole a d'abord été une prostituée, puis une insulte lancée aux femmes jugées vulgaires. Or son accent reste un motif de rejet : 16 % des personnes qui en ont un disent avoir été discriminées. D'où vient ce mot, et qui se l'est réapproprié ?

La plage des Catalans, à Marseille Décryptage
La plage des Catalans, à Marseille. Patrick Nouhailler / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

En France, une personne sur deux estime parler avec un accent. Parmi elles, 27 % disent subir des moqueries, souvent ou parfois. Et 16 % affirment avoir été discriminées pendant leurs études ou leur vie professionnelle. Ces chiffres viennent d’un sondage de l’institut Ifop, réalisé en janvier 2020 auprès de 2 019 personnes. Un rapport de l’Assemblée nationale sur les discriminations liées à l’accent les a repris la même année.

À Marseille, ce jugement sur la façon de parler vise un personnage précis, la cagole. Le mot désigne une femme du Sud au maquillage appuyé, aux tenues voyantes et à l’accent prononcé. Il a longtemps servi d’insulte. Le linguiste Mathieu Avanzi en a retracé l’histoire dans une vidéo du média en ligne Brut, publiée le 31 juillet 2023. Selon lui, la cagole était, au début du XXe siècle, une prostituée.

Mathieu Avanzi
Mathieu Avanzi, en 2023. Bernard Léchot / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Le mot cagole est aujourd’hui porté comme un titre. Marseille élit une Miss Cagole depuis près de trente ans. Le 26 février, le César du meilleur court métrage documentaire est allé à « Au bain des dames ». Ce film de Margaux Fournier suit des retraitées sur une plage de la ville.

Le mot cagole a désigné une prostituée au début du XXe siècle, puis une insulte, avant d’être revendiqué

Cette histoire en trois temps est celle que décrit Mathieu Avanzi. Ce linguiste anime le compte « Français de nos régions », consacré aux mots et aux accents régionaux. Il explique que la cagole désignait d’abord une « fille de petite vertu ». Le mot est ensuite devenu une insulte adressée aux femmes.

Il s’est produit depuis ce que le linguiste appelle un retournement du stigmate. L’expression désigne le fait de reprendre à son compte un mot utilisé pour rabaisser. Les femmes visées par le mot cagole s’en servent désormais pour se décrire.

« La cagole va désigner une femme forte. »

Mathieu Avanzi, linguiste, dans une vidéo de Brut, le 31 juillet 2023

Mathieu Avanzi situe la diffusion du mot hors de Marseille dans les vingt à trente dernières années. Il l’attribue aux reportages télévisés consacrés aux cagoles. Il cite aussi les marques de mode, comme Balenciaga, qui ont vendu des articles portant ce nom.

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Deux étymologies du mot cagole circulent, et l’une renvoie aux ouvrières des usines de dattes de Marseille

L’origine du mot n’est pas établie avec certitude. Provence Tourisme, l’agence de tourisme des Bouches-du-Rhône, présente deux pistes dans un article de son site MyProvence, mis à jour en 2021. Elle ne tranche pas entre les deux.

La première piste est le verbe provençal « cagar », qui signifie déféquer. La cagole serait alors une « chieuse ». La seconde est le mot provençal « cagoulo ». Il désignait le tablier des ouvrières qui emballaient les dattes dans les usines de Marseille, au début du XXe siècle.

Cette seconde piste rattache la cagole au travail ouvrier des femmes. Elle correspond à la période où, selon Mathieu Avanzi, le mot désignait une prostituée. Aucune des sources consultées n’établit de lien entre les deux faits.

La cagole parle avec l’accent du Sud, que 16 % des personnes concernées disent avoir payé dans leurs études ou leur carrière

L’accent fait partie du portrait de la cagole, et il est lui-même un motif de rejet. Le linguiste Philippe Blanchet a donné un nom à ce rejet, la glottophobie. Le rapport de l’Assemblée nationale la définit comme le fait d’écarter une personne parce qu’elle parle une variété de la langue jugée inférieure.

Ce rapport a été rédigé par Christophe Euzet, alors député de l’Hérault. Il accompagnait sa proposition de loi « visant à promouvoir la France des accents ». Le texte fait remonter le rejet des accents régionaux à la Révolution et à la tradition centralisatrice qui l’a suivie. Il relève que les personnages à l’accent du Sud sont souvent cantonnés, à la télévision, à des rôles stéréotypés.

Christophe Euzet
Christophe Euzet, en 2017. Georges34200 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

L’Assemblée nationale a adopté cette proposition de loi en première lecture le 26 novembre 2020, par 98 voix contre 3. Elle prévoyait d’inscrire l’accent parmi les critères de discrimination du code pénal et du code du travail. Refuser un emploi pour un motif discriminatoire est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

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Marseille élit une Miss Cagole depuis 1997 au moins, et le concours n’impose plus aucun critère physique

La réappropriation du mot est antérieure aux réseaux sociaux. L’Institut national de l’audiovisuel (INA) conserve un reportage de France 3 Marseille daté du 18 octobre 1997. Il est tourné au Bar de l’Avenir, à Marseille, pendant l’élection de Miss Cagole. Des participantes et le patron du bar y témoignent.

Le concours a été relancé le 1er décembre 2021, après trois ans d’interruption. Le média local Made in Marseille en a rendu compte. L’organisatrice était Cagole Nomade, une marque de vêtements marseillaise qui se présente comme écoféministe. Sa fondatrice, Lisa Markarian, expliquait qu’aucun critère de physique, de genre ou d’âge n’était exigé. Elle décrivait la cagole comme un état d’esprit.

Au cinéma, des personnages associés à la cagole obtiennent des premiers rôles, et un César a récompensé des retraitées marseillaises

Le cinéma français s’est emparé à son tour de ces femmes que l’on réduisait à leur apparence. « Diamant brut », premier long métrage d’Agathe Riedinger, était en compétition au Festival de Cannes en 2024. Son héroïne, Liane, a 19 ans et vit à Fréjus, dans le Var. Elle rêve d’être choisie par une émission de téléréalité.

« L’Épreuve du feu », d’Aurélien Peyre, est sorti en salles le 13 août 2025. Le site spécialisé Cineuropa en résume l’intrigue. Hugo, 19 ans, passe l’été dans la maison de sa famille, sur une île de l’Atlantique. Il y vient avec sa petite amie, Queen, une esthéticienne aux longs ongles strassés. Le couple attire tous les regards. Queen est interprétée par Anja Verderosa.

« Au bain des dames » est un documentaire. Margaux Fournier, qui est marseillaise, y filme Joëlle et ses amies retraitées. Elles se retrouvent chaque jour sur la plage du Bain des dames, à Marseille. Elles parlent d’amour, de sexualité et des violences qu’elles ont subies. C’est le premier court métrage de la réalisatrice.

Margaux Fournier s’est exprimée dans Made in Marseille le 10 mars. Elle dit avoir toujours vu ces femmes sur les plages et avoir voulu savoir de quoi elles parlaient. Elle estime que son film comble une représentation manquante. Elle a qualifié sa récompense de « César du peuple ».

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Les sources de cet article

  1. Assemblée nationale, Christophe Euzet, rapport n° 3580 sur la proposition de loi visant à promouvoir la France des accents, novembre 2020
  2. Brut, « C'est quoi l'origine du mot "cagole" ? », avec le linguiste Mathieu Avanzi, 31 juillet 2023
  3. MyProvence (Provence Tourisme), « La cagole », 1er décembre 2015, mis à jour le 3 août 2021
  4. INA, reportage de France 3 Marseille sur l'élection de Miss Cagole au Bar de l'Avenir, 18 octobre 1997
  5. Made in Marseille, Claire Grazini, « Miss Cagole Nomade, le retour du mythique concours pour casser les codes », 1er décembre 2021
  6. Made in Marseille, article sur Margaux Fournier et le César d'« Au bain des dames », 10 mars 2026
  7. LCP, « L'Assemblée adopte une loi interdisant les discriminations "fondées sur l'accent" », 26 novembre 2020

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