En France, une personne sur cinq juge qu’une femme dont les tétons se voient sous un haut offre une circonstance atténuante à son agresseur. Ce chiffre de 20 % vient d’une enquête de l’Ifop, un institut de sondage. Elle a été menée du 9 au 12 juin 2020 auprès de 3 018 adultes, pour le site de vidéos pour adultes Xcams. Dans cette enquête, 34 % des femmes disent garder leur soutien-gorge dehors par crainte d’une agression verbale, physique ou sexuelle.
Ce regard porté sur la poitrine des femmes a un nom, la sexualisation. L’American Psychological Association (APA), l’organisation des psychologues des États-Unis, en a donné une définition. Une personne est sexualisée, entre autres, quand sa valeur est réduite à son attrait sexuel. Des femmes qui ont une poitrine de grande taille disent y être exposées avec des vêtements que d’autres portent sans remarque.
Une étude slovaque publiée le 13 avril apporte de nouvelles données sur ce sujet. Elle montre que les femmes à la poitrine de grande taille sortent moins souvent sans soutien-gorge. Elle relie aussi ce choix à la peur du harcèlement sexuel. En Australie, l’influenceuse Hannah Zaslawski avait décrit la même contrainte dans une vidéo, en janvier 2025.
En Slovaquie, les femmes à la poitrine de grande taille gardent plus souvent leur soutien-gorge dehors, et la peur du harcèlement pèse sur ce choix
L’étude est parue dans Frontiers in Psychology, une revue scientifique de psychologie en accès libre. Elle est signée par Pavol Prokop, Ivana Tomanová Čergeťová et Jozef Balcerčík, trois scientifiques de Bratislava, la capitale slovaque.
L’équipe a interrogé 686 adultes hétérosexuel·les en Slovaquie, dont 409 femmes. Les participantes ont indiqué si elles portaient un soutien-gorge chez elles et dehors. Elles ont aussi évalué leur peur du harcèlement sexuel. 78,5 % d’entre elles portent un soutien-gorge presque à chaque sortie.
Deux résultats concernent directement la poitrine de grande taille. Plus la poitrine est grande, moins les femmes sortent sans soutien-gorge. Plus la peur du harcèlement sexuel est forte, moins elles le font aussi.
L’équipe a ensuite montré à 277 hommes et à 158 femmes des photos d’un même buste, avec puis sans soutien-gorge. Hommes et femmes ont jugé la femme sans soutien-gorge plus attirante, et moins susceptible d’être fidèle. PsyPost, un site d’information spécialisé en psychologie, a détaillé ces résultats le 7 mai. Les auteur·rices précisent que les réponses sont déclaratives, et que leur analyse laisse de côté le confort et la mode.
Hannah Zaslawski raconte les regards reçus dans un centre commercial : avec une poitrine de grande taille, un débardeur ordinaire est jugé provocant
Cette peur se nourrit de scènes ordinaires, comme celle qu’a racontée Hannah Zaslawski. Cette influenceuse australienne a publié une vidéo sur TikTok en janvier 2025. Elle y explique qu’elle portait un débardeur dans un centre commercial proche de chez elle. Des femmes plus âgées lui ont lancé des regards désapprobateurs. C’était, dit-elle, la troisième fois en trois jours.
« Si ça vous choque, ne regardez pas ! »
Hannah Zaslawski, dans une vidéo publiée sur TikTok en janvier 2025
Hannah Zaslawski y refuse de porter un col montant partout où elle va. Son argument tient à la comparaison. Une femme au bonnet plus petit, dans la même tenue, n’aurait attiré aucun regard, affirme-t-elle.
La vidéo approchait les 100 000 vues début février 2025, selon Bored Panda, un site de divertissement qui relaie les publications virales. Dans les commentaires, de nombreuses femmes ont raconté des remarques semblables. D’autres internautes ont accusé Hannah Zaslawski de chercher l’attention.
Au travail, une étude de 2002 montre que les hommes notent moins bien la même oratrice quand elle a une poitrine de grande taille
Ce jugement ne s’arrête pas à la rue, et une psychologue l’a mesuré dans un cadre professionnel. Stacey Tantleff-Dunn enseignait à l’université de Floride centrale, aux États-Unis. En 2002, elle a publié une expérience dans le Journal of Applied Social Psychology, une revue de psychologie sociale.
Elle a filmé une comédienne qui prononçait un discours. Dans les quatre versions de la vidéo, seule la taille de la poitrine changeait, du bonnet A au bonnet D. Chaque participant·e a regardé une seule version, puis a évalué les qualités professionnelles et sociales de l’oratrice.
Les hommes ont mieux noté l’oratrice quand sa poitrine était de taille moyenne. La poitrine de grande taille ne lui valait donc aucun avantage, alors que le discours restait identique. Les notes données par les femmes ne variaient presque pas d’une version à l’autre.
En France, un décolleté a valu un refus d’entrée au musée d’Orsay et 62 % d’avis favorables à son interdiction au lycée, ce qui pénalise la poitrine de grande taille
En France, ce jugement a provoqué plusieurs polémiques à l’automne 2020. Le 8 septembre 2020, une visiteuse s’est vu refuser l’entrée du musée d’Orsay, à Paris, à cause de son décolleté. Le musée lui a présenté ses excuses, a rapporté Euronews, une chaîne d’information européenne.
Six jours plus tard, des lycéennes ont lancé le mot d’ordre #lundi14septembre. Plusieurs élèves disaient avoir été refoulées de leur établissement pour une tenue jugée indécente. Le mouvement est né sur TikTok, selon Paris Match Belgique, l’édition belge du magazine. Il appelait à venir en cours en jupe, en haut court ou en décolleté.
Le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a répondu le 21 septembre 2020 en demandant une tenue « républicaine ». Le magazine en ligne Slate a alors interrogé plusieurs chercheuses sur la notion de « tenue correcte ». La sociologue Camille Lavoipierre, qui étudie les tenues des élèves, y explique que le décolleté est dévalorisé, car associé à l’image d’une jeune femme frivole.

L’opinion a donné raison au ministre. L’Ifop a interrogé 2 027 personnes du 18 au 21 septembre 2020 pour l’hebdomadaire Marianne. 62 % souhaitaient interdire le décolleté plongeant au lycée, a rapporté L’Obs. 66 % voulaient y interdire l’absence de soutien-gorge.
Ces règles s’appliquaient déjà au collège. En Isère, à l’automne 2019, une élève de troisième a été visée par une procédure disciplinaire pour un débardeur, puis un pull aux épaules découvertes. Le rectorat de Grenoble a annoncé le 11 octobre 2019 qu’aucune sanction ne serait prise, selon le site d’information 24matins.
La réduction d’une poitrine de grande taille est remboursée à partir de 300 grammes retirés par sein, et 23 % des femmes voudraient des seins plus petits
Ces polémiques ont coïncidé avec la parution d’un livre consacré au sujet. Camille Froidevaux-Metterie est philosophe et professeure de science politique à l’université de Reims Champagne-Ardenne. Elle a publié en 2020 Seins, en quête d’une libération aux éditions Anamosa. Elle y a recueilli les récits de 42 femmes âgées de 5 à 76 ans, a indiqué le magazine professionnel Livres Hebdo.

Elle y décrit les seins comme les « grands oubliés » de l’émancipation des femmes. Selon elle, les seins des femmes ne leur appartiennent pas.
Les femmes à la poitrine de grande taille ont aussi longtemps manqué de choix en lingerie. Le magazine Slate cite Camille Froidevaux-Metterie sur ce point. Les fabricants de lingerie grande taille ne se préoccupent d’esthétique que depuis peu, observe-t-elle.
Le même article cite une étude internationale menée auprès de 18 541 femmes dans 40 pays. 47 % voudraient des seins plus gros et 23 % des seins plus petits.
En France, certaines femmes font réduire une poitrine de grande taille par la chirurgie. L’Assurance maladie rembourse l’opération quand elle retire plus de 300 grammes par sein.