Au Royaume-Uni, moins de 2 % des sculptures publiques consacrées à une personne réelle représentent une personne non blanche. Les femmes comptent pour 17 % de ces œuvres, et les hommes pour 77,5 %. Ces chiffres viennent d’un recensement d’Art UK, une association qui répertorie les œuvres d’art des collections publiques britanniques. Ses équipes et des centaines de bénévoles ont photographié plus de 13 000 sculptures en plein air entre 2017 et 2021. Un peu plus de 2 600 rendent hommage à une personne ayant existé.
Le 10 septembre, une nouvelle figure a rejoint ce paysage. La mairie de Londres a dévoilé « Lady in Blue » sur le quatrième socle de Trafalgar Square, la grande place du centre de la capitale. Le quatrième socle est un piédestal de pierre qui accueille depuis 1999 des œuvres d’art contemporain temporaires. « Lady in Blue » est une sculpture en bronze de Tschabalala Self, une artiste new-yorkaise née en 1990. Elle montre une femme noire en robe bleue, en train de marcher.

« Lady in Blue » ne représente aucune personnalité connue. Depuis son installation, un député et des commentateurs conservateurs lui reprochent pourtant de prendre la place des héros britanniques. L’un d’eux emploie l’expression « grand remplacement ». Cette théorie raciste prétend que la population européenne serait remplacée par une population immigrée. Elle ne repose sur aucune base scientifique.
« Lady in Blue » représente une Londonienne anonyme sur une place où les trois autres socles portent un roi et deux généraux
Les voisins de la statue datent de l’époque de l’Empire britannique. Trafalgar Square a été aménagée en 1841 sur les plans de l’architecte Charles Barry. Trois de ses socles portent le roi George IV, le général Charles James Napier et le major-général Henry Havelock. Le quotidien nigérian ThisDay a retracé cette histoire le 20 septembre.
Face à ces trois hommes, Tschabalala Self a choisi une inconnue. La figure mesure environ trois mètres, et un peu plus de cinq mètres avec son piédestal. Elle pèse plus de trois tonnes. TheGrio, un média en ligne consacré à l’actualité des Afro-Américain·es, a publié ces mesures le 14 septembre. La robe doit sa couleur à un pigment de lapis-lazuli, une pierre bleue utilisée en peinture depuis l’Antiquité. C’est la plus grande œuvre publique de l’artiste.
« Elle n’est ni une idole à vénérer ni une figure historique à commémorer. »
Tschabalala Self, dans le communiqué de la mairie de Londres, le 10 septembre
Dans ce communiqué, l’artiste dit vouloir montrer une femme à laquelle beaucoup de gens peuvent s’identifier. Elle a précisé son intention à The Art Newspaper, un mensuel britannique spécialisé dans le marché de l’art. Elle y explique que les femmes doivent être comprises comme des personnes.
Le choix de l’œuvre remonte à mars 2024. Il revient à un groupe indépendant, le Fourth Plinth Commissioning Group, présidé par le commissaire d’exposition Ekow Eshun. Le public a pu donner son avis sur les projets finalistes.
Des commentateurs présentent « Lady in Blue » comme un « grand remplacement », alors que son socle est resté vide plus de 150 ans
Cette femme ordinaire a été décrite comme une menace dès le lendemain de son installation. Le 12 septembre, PJ Media, un site d’opinion conservateur des États-Unis, a publié une chronique intitulée « The Great Replacement Chronicles ». Son auteur, Benjamin Bartee, y affirme que la statue remplace les héros de la nation par des monuments aux migrants. Il n’apporte aucun élément à l’appui.
La même chronique reproduit un message publié sur X le 11 septembre par Rupert Lowe. Le site présente ce député britannique comme le chef du parti Restore Britain. Rupert Lowe y écrit qu’il est tenté de faire campagne pour la mairie de Londres en promettant de démolir la statue.

D’autres commentateurs visent le maire travailliste de Londres, Sadiq Khan. Dan Wootton, ancien présentateur de la chaîne d’opinion britannique GB News, lui attribue la statue dans une vidéo publiée sur YouTube. Le titre de cette vidéo la qualifie de « vulgaire » et d’« humiliante ».

L’apparence de la figure concentre une autre partie des reproches. Selon ThisDay, des critiques estiment qu’une « Londonienne ordinaire » aurait dû être blanche. D’autres jugent sa silhouette caricaturale.
L’histoire du socle contredit l’idée d’un remplacement. Il devait recevoir une statue équestre du roi Guillaume IV. L’argent a manqué, et il est resté vide pendant plus de 150 ans. En 1994, Prue Leith, alors présidente de la Royal Society of Arts, une société savante britannique, a proposé d’y exposer des œuvres contemporaines. La première, « Ecce Homo » de Mark Wallinger, a été installée en 1999.
« Lady in Blue » n’a donc délogé aucun monument. Elle succède à une autre œuvre temporaire, « Mil Veces un Instante », de l’artiste mexicaine Teresa Margolles. Installée en 2024, celle-ci réunissait les moulages des visages de 850 personnes trans.
Tschabalala Self s’attendait à ces réactions. Le 1er septembre, elle disait au quotidien britannique The Guardian qu’elle était prête à toutes sortes de réponses. TheGrio rapporte ces propos.
« Lady in Blue » quittera Trafalgar Square en 2028 et la mairie de Londres doit récupérer les 200 000 livres qu’elle a versées
La statue accusée de s’imposer aux Londonien·nes n’est là que pour deux ans. En 2028, une œuvre de l’artiste Andra Ursuţa prendra sa place. « Lady in Blue » partira alors à Fornebu, en Norvège, où elle sera installée de façon permanente. Selon The Art Newspaper, une fondation privée l’a achetée et la laissera accessible au public.
Son coût pour les finances publiques est connu. Un·e habitant·e a demandé à la mairie le prix de la statue, au titre de la loi britannique sur l’accès aux documents administratifs. La réponse date du 14 septembre. L’administration du Grand Londres a versé 200 000 livres sterling pour la fabrication. Elle indique ne pas connaître le coût total de l’œuvre.
Cette somme doit revenir à la mairie. Si la vente à la collection norvégienne est conclue, la contribution publique sera remboursée. La mairie précise que ce montage est le modèle habituel du quatrième socle.
Avant « Lady in Blue », la statue d’une femme noire anonyme avait reçu des reproches proches à Times Square en 2025
Une autre statue de femme noire anonyme a provoqué le même type de réactions un an plus tôt. En avril 2025, « Grounded in the Stars », du sculpteur londonien Thomas J. Price, a été installée à Times Square, à New York. Ce bronze de 3,6 mètres est resté en place quelques semaines. Governing, un magazine des États-Unis consacré aux politiques publiques locales, a recensé les critiques le 12 juin 2025.
Sur la chaîne conservatrice Fox News, l’animateur Jesse Watters a demandé si cette statue était le modèle auquel le public devait aspirer. Le chroniqueur David Marcus y a vu un excès de « wokisme ». Une pétition en ligne a réuni 2 400 signatures pour demander le retrait de l’œuvre.
« Lady in Blue » vue de France : l’expression « grand remplacement » y est née, et Paris a sa première statue de femme noire depuis 2022
En France, l’annonce de l’installation a circulé sur X dès le 10 août, relayée par le compte d’actualité Cerfia. Des réponses à ce message parlaient déjà de « grand remplacement ». L’expression a été diffusée par l’écrivain français Renaud Camus. Slate.fr, un magazine d’information en ligne, en a retracé l’origine à l’occasion d’un documentaire de Thomas Zribi et Nicolas Lebourg.
Selon un sondage de l’institut Harris publié en octobre 2021, 67 % des Français·es se disaient inquiet·es d’un « grand remplacement ». Slate.fr juge la méthode de ce sondage discutable. Le magazine rappelle que cette idée a inspiré des attentats. Le 15 mars 2019, un homme a tué 51 personnes dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande.
Dans l’espace public français, les femmes noires sont elles aussi peu représentées. Le 10 mai 2022, la Ville de Paris a inauguré une statue de Solitude, réalisée par le sculpteur Didier Audrat. Née en Guadeloupe en 1772, Solitude a combattu en 1802 le rétablissement de l’esclavage. Elle a été exécutée le 29 novembre de la même année. Sa statue se trouve dans un jardin du 17e arrondissement qui porte son nom depuis 2020. La Ville de Paris la présente comme la première statue d’une femme noire dans la capitale.