Les romans de Sally Rooney se sont vendus à 2,3 millions d’exemplaires au Royaume-Uni, selon l’institut NielsenIQ BookData cité par la BBC. Depuis le 14 octobre, son éditeur Faber ne les fournit plus aux librairies du pays, sous aucun format. Les livres numériques ont été retirés de la vente. Les exemplaires papier déjà en rayon peuvent encore être vendus, a précisé la chaîne de librairies Waterstones à la BBC.

Sally Rooney est une romancière irlandaise de 35 ans, née à Castlebar, dans le comté de Mayo, où elle vit toujours. Elle a publié quatre romans chez Faber, dont Normal People en 2018. La BBC a adapté ses deux premiers livres en séries. Ses romans se sont vendus à plus de six millions d’exemplaires dans le monde.
Faber explique sa décision par la loi britannique. La romancière a promis de reverser les revenus de son travail à Palestine Action, un groupe que le gouvernement a classé organisation terroriste en juillet 2025. Financer une organisation interdite est un délit au Royaume-Uni. Dans son communiqué, cité par l’agence de presse états-unienne Associated Press, l’éditeur dit ne plus pouvoir lui verser ses revenus britanniques.
« Vendre l’œuvre d’un auteur sans pouvoir lui reverser ses revenus est une situation inadmissible pour un éditeur. »
Faber, communiqué du 14 octobre, traduit de l’anglais
Faber continuera de vendre les livres de Sally Rooney dans les autres pays. La décision ne concerne que le Royaume-Uni. En Irlande, où vit l’autrice, Palestine Action n’est pas interdit.
Sally Rooney a promis ses revenus à Palestine Action, et la loi antiterroriste interdit désormais à son éditeur de la payer
Le geste de la romancière remonte à l’interdiction du groupe, il y a quinze mois. Palestine Action a été fondé le 30 juillet 2020 par Huda Ammori et Richard Barnard, deux militants britanniques. Le groupe pratique l’action directe (des occupations et dégradations de sites pour bloquer une activité). Sa cible principale est Elbit Systems, le premier fabricant d’armes israélien, qui possède des usines au Royaume-Uni.
Le 20 juin 2025, des militants du groupe sont entrés sur la base aérienne militaire de Brize Norton, en Angleterre. Ils ont aspergé de peinture rouge les moteurs de deux avions ravitailleurs. Les député·es ont voté l’interdiction du groupe le 2 juillet, par 385 voix contre 26. Elle est entrée en vigueur le 5 juillet 2025.
Le même texte a interdit deux groupes néonazis, Maniacs Murder Cult et Russian Imperial Movement. Palestine Action est le premier groupe d’action directe interdit au titre de la loi antiterroriste de 2000, selon le média britannique de gauche Novara Media. En être membre ou le soutenir est puni de peines allant jusqu’à quatorze ans de prison.
En août 2025, Sally Rooney a publié une tribune dans le quotidien The Irish Times. Elle y rappelle que la BBC lui verse régulièrement des droits pour les adaptations de ses romans. Elle annonce vouloir utiliser ces revenus pour soutenir Palestine Action, rapporte le site d’information The New Arab. Elle y écrit aussi que le groupe n’est responsable « d’aucun mort ».
« Moi aussi, je soutiens Palestine Action. Si cela fait de moi un “soutien du terrorisme” au regard de la loi britannique, qu’il en soit ainsi. »
Sally Rooney, romancière, dans The Irish Times, août 2025, traduit de l’anglais
Le porte-parole du Premier ministre a répondu que soutenir une organisation interdite était une infraction à la loi antiterroriste. En septembre 2025, la romancière a renoncé à venir à Londres recevoir le prix Sky Arts de littérature pour Intermezzo. Elle craignait d’y être arrêtée, rappelle la chaîne britannique ITV.
Dans sa déclaration du 14 octobre, elle explique que la décision de Faber a été prise « avec [son] plein accord », après une consultation. Remplir ses contrats d’édition au Royaume-Uni pourrait désormais constituer « une infraction pénale grave », écrit-elle. Elle se dit « entièrement prête à en accepter les conséquences ».
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Plus de 3 700 personnes ont été arrêtées pour leur soutien au groupe, et le cas de Sally Rooney dépend d’une interdiction toujours contestée en justice
La romancière n’est pas la seule à subir les effets de cette interdiction. Selon la BBC, plus de 3 700 personnes ont été arrêtées pour leur soutien supposé à Palestine Action. Environ 2 500 ont été inculpées. Parmi elles figurent des personnes qui tenaient une simple pancarte de soutien, selon l’agence Associated Press.
Aucun de ces dossiers n’a encore été jugé. Les procès attendent l’issue du recours porté par Huda Ammori, cofondatrice du groupe. Le 13 février, trois juges de la Haute Cour de Londres lui ont donné raison à l’unanimité. Ils ont jugé l’interdiction illégale et disproportionnée, selon la chaîne états-unienne CNN. L’interdiction est restée en vigueur le temps de l’appel du gouvernement.
Le 15 juin, la Cour d’appel a annulé cette décision. Ses cinq juges, dont Sue Carr, la plus haute magistrate d’Angleterre et du pays de Galles, ont estimé l’interdiction « justifiée et proportionnée ». Le jugement est détaillé par l’agence britannique PA Media.
Huda Ammori a porté l’affaire devant la Cour suprême du Royaume-Uni. Les audiences s’ouvrent le 4 novembre, selon la faculté de droit de l’université Queen Mary de Londres, qui les retransmet. Après l’annonce de Faber, elle a parlé d’un « nouveau point bas » pour la liberté d’expression.
Le ministère de l’Intérieur défend une interdiction fondée sur des éléments de preuve et validée par le Parlement. Selon lui, elle n’empêche pas de manifester légalement pour la cause palestinienne.
J.K. Rowling a financé le procès qui a exclu les femmes trans de la définition légale de la femme, et ses livres restent en vente, à la différence de ceux de Sally Rooney
D’autres auteurs britanniques engagés financent des causes, sans que leurs livres soient menacés. J.K. Rowling, l’autrice de la saga Harry Potter, a soutenu l’association écossaise For Women Scotland. Elle contestait une consigne du gouvernement écossais. Celle-ci comptait comme femmes les femmes trans titulaires d’un certificat officiel de changement de genre.

L’association a réuni environ 300 000 livres sterling pour payer ses avocats. J.K. Rowling en a donné 70 000. Elle l’a confirmé en avril 2025 sur le réseau social X, rapporte le site britannique LGBTQ+ PinkNews.
Le 16 avril 2025, la Cour suprême lui a donné raison à l’unanimité. Dans la loi sur l’égalité de 2010, les mots « femme » et « sexe » désignent le sexe biologique, selon ses cinq juges. Une femme trans, même reconnue par un certificat officiel, n’entre donc pas dans cette définition. La Cour a précisé que les personnes trans restaient protégées contre les discriminations.
Le jour du jugement, J.K. Rowling a publié une photo d’elle avec un cigare, accompagnée de la phrase « J’adore quand un plan se déroule sans accroc ». En mai 2025, elle a créé un fonds pour financer d’autres procédures sur les droits fondés sur le sexe, selon PinkNews.
Financer une action en justice est légal au Royaume-Uni. En septembre 2025, son roman policier The Hallmarked Man, signé de son pseudonyme Robert Galbraith, a été le livre le plus vendu au Royaume-Uni. Il s’en est vendu 53 207 exemplaires la première semaine, selon le magazine professionnel The Bookseller.
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En France, Éric Zemmour a publié un essai chez Fayard un mois après sa condamnation définitive pour provocation à la haine raciale, et les romans de Sally Rooney y restent en librairie
En France, des auteurs condamnés pour leurs propos continuent eux aussi de publier. Éric Zemmour préside Reconquête, un parti d’extrême droite, et a été candidat à l’élection présidentielle de 2022. En septembre 2025, la Cour de cassation, la plus haute juridiction judiciaire française, a rendu définitive sa condamnation pour provocation à la haine raciale et injures racistes.
Il devait 15 000 euros d’amende pour un discours prononcé en septembre 2019 à la « Convention de la droite ». Il y décrivait le voile et la djellaba comme les « uniformes d’une armée d’occupation », rappelle le quotidien belge La Libre Belgique.
Le 2 décembre 2025, la Cour de cassation a confirmé une deuxième condamnation, pour complicité d’injure publique et de provocation à la haine. Elle porte sur ses propos de 2020 sur la chaîne CNews, à propos des mineurs étrangers isolés. Il les avait qualifiés de « voleurs », d’« assassins » et de « violeurs », détaille le site juridique Le Club des juristes.
Entre ces deux décisions, le 22 octobre 2025, la maison d’édition Fayard a publié son essai La messe n’est pas dite. Le livre paraît dans « Pensée libre », une nouvelle collection lancée par la journaliste Sonia Mabrouk, selon Livres Hebdo, le magazine professionnel de l’édition.
Les lectrices et lecteurs français ont toujours accès aux romans de Sally Rooney, publiés par d’autres maisons que Faber. Les éditions de l’Olivier ont traduit ses trois premiers livres, dont Normal People en 2021. Gallimard a publié Intermezzo en 2024, dans une traduction de Laetitia Devaux.
En 2021 déjà, la romancière avait refusé de céder les droits de traduction en hébreu de son troisième roman à l’éditeur israélien Modan. Elle invoquait les consignes du mouvement de boycott d’Israël BDS. Deux chaînes de librairies israéliennes avaient alors retiré ses livres de leurs rayons.