Le 6 octobre, 891 lycées sur 3 700 ont suspendu tout ou partie de leurs cours, selon le ministère de l’Éducation nationale. Le même jour, le ministère de l’Intérieur a compté environ 256 000 manifestant·es en France. Les organisations lycéennes et étudiantes en annonçaient 450 000. Ces chiffres figurent dans une dépêche de l’Agence France-Presse reprise par l’édition belge du magazine Paris Match.
La formule « tout est politique » désigne l’idée que la vie quotidienne dépend de décisions collectives. Le montant d’un loyer, l’état d’un lycée ou l’accès à l’hôpital résultent de choix faits par des élu·es et des institutions. Des artistes l’emploient pour répondre aux internautes qui leur demandent de « ne pas faire de politique ».
Cette semaine, la chanteuse Zaz a publié un long texte sur Instagram, à la veille de la mobilisation du 17 octobre contre la vie chère. Elle y soutient les jeunes mobilisé·es. Le 12 octobre, l’actrice espagnole Ester Expósito avait republié un message destiné aux personnes qui disent ne pas se mêler de politique. Ce message affirme que tout est politique.

Zaz relie l’école, le loyer et l’hôpital à des choix collectifs, et reprend l’idée que tout est politique pour soutenir les jeunes mobilisé·es
Le texte de Zaz arrive au bout d’un mois de mobilisation lycéenne. La chanteuse, de son vrai nom Isabelle Geffroy, est née en 1980 en Indre-et-Loire. Elle s’est fait connaître en 2010 avec la chanson « Je veux ». Son premier album, Zaz, a dépassé le million d’exemplaires vendus en France.
Dans ce texte, elle rappelle qu’Aristote, philosophe grec du IVe siècle avant notre ère, décrivait l’humain comme un « animal politique ». Elle cite ensuite l’eau qui coule au robinet, l’école des enfants, le loyer et l’hôpital. Selon elle, tous ces sujets relèvent de la politique.
Elle évoque les familles privées de moyens et d’outils, face à une société qui les pousse à consommer et à afficher le luxe. Elle reproche aux médias de montrer presque toujours ce qui va mal. Elle demande aussi pourquoi le public sait se rassembler pour un match de football ou un festival, et pas pour la France.
Elle répond enfin à celles et ceux qui accusent « les étrangers » des difficultés du pays. Elle leur rappelle la colonisation, les tirailleurs et les harkis. Les tirailleurs étaient des soldats recrutés dans les colonies françaises, en Afrique notamment, pour combattre dans l’armée française. Les harkis étaient des Algériens engagés comme supplétifs (soldats auxiliaires) de l’armée française pendant la guerre d’Algérie.
Ce texte prolonge une première prise de parole. Le 6 octobre, Zaz avait salué sur Instagram la mobilisation des lycéen·nes. Le magazine people Voici a titré sur l’une de ses phrases, « Tout part en sucette et c’est très bien ». Le 9 octobre, une dépêche de l’AFP la classait parmi les artistes qui ont exprimé leur solidarité avec le mouvement.
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Ester Expósito republie un message selon lequel tout est politique, cinq ans après avoir appelé ses abonné·es à voter à Madrid
La même idée a circulé en Espagne quelques jours plus tôt. Ester Expósito est une actrice espagnole née à Madrid en 2000. Elle est connue pour le rôle de Carla Rosón dans la série Élite, diffusée sur Netflix à partir de 2018.

Le 12 octobre, elle a republié sur son compte Instagram un message adressé aux personnes qui disent ne pas s’impliquer en politique. Ce message leur répond que tout est politique. La phrase « Je ne m’implique pas en politique » est celle des personnes visées par le message. L’actrice ne l’a pas prononcée.
Ester Expósito avait déjà pris position en 2021. Le 2 mai, deux jours avant les élections régionales de Madrid, elle a appelé ses abonné·es à voter dans ses stories Instagram. Le site espagnol consacré à la télévision FormulaTV a rapporté son message.
« Compte à rebours pour voter. Ils ne sont PAS tous pareils. Votez en légitime défense. »
Ester Expósito, dans ses stories Instagram, le 2 mai 2021 (traduit de l’espagnol)
L’actrice n’a pas dit pour quel parti elle voterait. Elle a aussi repartagé un message du compte « Vota por favor », qui appelait l’électorat de gauche à se mobiliser. Des internautes l’ont saluée, d’autres l’ont critiquée, selon FormulaTV.
Quelques semaines plus tôt, elle avait participé à N5, un projet photographique sur l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle s’y déclarait « rotundamente feminista », c’est-à-dire résolument féministe, selon le quotidien argentin La Nación.
Un streamer a présenté les idées d’Ester Expósito comme un défaut, et ça montre que tout est politique jusque dans le regard porté sur les femmes
En juillet, les prises de position de l’actrice ont été commentées sous un autre angle. Dans une vidéo tirée de l’un de ses directs, le streamer espagnol El Xokas a parlé d’elle. Il a estimé qu’être avec une femme aussi séduisante ne valait pas la peine, à cause de sa « pensée politique ».
Il a ajouté qu’il valait mieux être avec une femme qu’il noterait 6. Ces propos sont rapportés par le site espagnol Libertad Digital, le 9 juillet. Ils réduisent l’actrice à une note sur son physique, puis retirent des points pour ses opinions.
Irene Montero, ancienne ministre espagnole de l’Égalité et députée européenne du parti de gauche Podemos, lui a répondu dans plusieurs vidéos sur TikTok. Elle lui a reproché de parler d’une femme comme d’un objet et de chercher une compagne soumise, selon le même site.
Cet épisode illustre le sexisme (la discrimination fondée sur le sexe) qui vise les femmes publiques engagées. Leur apparence est commentée en premier, et leurs idées sont traitées comme une affaire de vie privée.
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En 1969, Carol Hanisch écrit que les problèmes personnels sont des problèmes politiques, une idée plus précise que tout est politique
Ce lien entre vie privée et rapports de pouvoir est au centre d’une formule plus ancienne. « Le personnel est politique » est souvent confondu avec « tout est politique ». Il vient du mouvement de libération des femmes aux États-Unis, à la fin des années 1960.
Carol Hanisch, militante féministe états-unienne née en 1942, en est la source la plus citée. Membre du groupe New York Radical Women, elle a conçu en 1968 la manifestation contre le concours de beauté Miss America.
En février 1969, à Gainesville, en Floride, elle rédige une note pour d’autres militantes. Elle y défend les groupes de parole entre femmes, que certain·es qualifiaient de groupes de « thérapie » sans portée politique. Ces groupes prendront ensuite le nom de groupes de prise de conscience.
Les femmes y parlent de sexualité, d’apparence, d’avortement, de garde des enfants et de partage des tâches ménagères. Selon Carol Hanisch, ces difficultés sont produites par l’organisation de la société. Elle appelle les femmes à cesser de s’en attribuer la faute et à s’organiser ensemble contre la domination masculine.
« Il n’y a pas de solutions personnelles pour le moment. Il n’y a qu’une action collective pour une solution collective. »
Carol Hanisch, « The Personal Is Political », février 1969 (traduit de l’anglais)
Le texte paraît en 1970 dans le recueil Notes from the Second Year. Ses éditrices, Shulamith Firestone et Anne Koedt, lui donnent le titre « The Personal Is Political ». Carol Hanisch précise qu’elle n’a pas choisi ce titre, proposé par une autre militante.
Les deux formules se distinguent par leur champ. « Le personnel est politique » vise ce que la société range dans la vie privée, comme le couple ou les tâches domestiques. « Tout est politique » étend l’idée aux services publics, au logement ou à l’école. Quand Zaz cite l’eau, le loyer et l’hôpital, elle emploie cette seconde formule.
En janvier 2006, Carol Hanisch a écrit une nouvelle introduction à son texte. Elle y constate que ces idées ont été « révisées, pillées ou même mises sens dessus dessous », et parfois retournées contre leur intention radicale.
Les lycéen·nes dénoncent les professeurs non remplacés et Parcoursup, et des artistes leur répondent que tout est politique
Le texte de Zaz porte sur des sujets précis, ceux que soulève le mouvement lycéen. Celui-ci est né mi-septembre à Créteil, dans le Val-de-Marne, selon l’AFP. Fin septembre, des élèves bloquaient l’entrée de centaines d’établissements.
Les élèves dénoncent l’insalubrité de certains bâtiments, les classes surchargées et les professeurs non remplacés. Ils et elles critiquent aussi Parcoursup, la plateforme d’admission dans l’enseignement supérieur, accusée de renforcer les inégalités. Le mouvement s’inscrit dans un contexte de hausse des prix et de baisse des aides au logement.
Selon le Premier ministre, 215 élèves et 85 personnels de l’Éducation nationale avaient été blessés au 6 octobre, rapporte l’AFP. Un lycéen a perdu un œil à Tours.
Zaz prend position sur la vie publique depuis plus de dix ans. En novembre 2014, elle était rédactrice en chef invitée du quotidien gratuit Métro. Elle y avait qualifié le Front national, parti d’extrême droite, d’« intolérance la plus totale », selon le site Charts in France.
En juin 2024, elle a réagi au score du Rassemblement national aux élections européennes par ces mots, « Mais quel enfer ! ». Le site d’extrême droite Boulevard Voltaire lui a alors consacré un article. Il y rappelait d’anciens propos de la chanteuse sur l’Occupation.