Aux États-Unis, 62 % des femmes célibataires ne cherchent ni relation ni rendez-vous amoureux, contre 39 % des hommes célibataires. Ce chiffre vient d’une enquête du Pew Research Center, un centre de recherche états-unien, publiée en août 2020. Après 40 ans, l’écart se creuse : 71 % des femmes célibataires ne cherchent plus, contre 42 % des hommes.
L’hétéropessimisme désigne la gêne, la lassitude ou le découragement que des personnes hétérosexuelles expriment face à leur propre vie amoureuse. Ce discours vise le plus souvent les hommes. Le mot a été forgé en 2019 par l’auteur Asa Seresin, dans la revue en ligne états-unienne The New Inquiry.
Des chanteuses pop reprennent ce sentiment dans leurs chansons et leurs interviews. Le 15 octobre, Olivia Rodrigo et Chappell Roan ont sorti leur premier duo en studio. C’est un remix de « expectations ». La chanson figure sur you seem pretty sad for a girl so in love, le troisième album d’Olivia Rodrigo, sorti le 12 juin. Pendant la promotion, Olivia Rodrigo a raconté que Chappell Roan lui avait conseillé, sur le ton de l’humour, de sortir avec des filles.


Chappell Roan conseille à Olivia Rodrigo de sortir avec des filles, et cette blague résume l’hétéropessimisme qui traverse la pop
L’anecdote a été racontée face à Zane Lowe, animateur de la plateforme Apple Music. Les deux chanteuses y présentaient leur collaboration. Olivia Rodrigo explique qu’elle racontait à son amie ses histoires avec des garçons, selon le site d’information allemand TAG24.
« Oh mon dieu, il faut que tu commences à sortir avec des filles. C’est dingue. »
Chappell Roan, selon le récit d’Olivia Rodrigo à Zane Lowe sur Apple Music, octobre (traduit de l’anglais)
Olivia Rodrigo dit lui avoir répondu qu’elle le savait, et que « c’est la folie dehors », d’après le site musical InMusic. Le remix prolonge cette blague. Chappell Roan, artiste ouvertement queer, y chante un nouveau couplet sur une fille qui la laisse sans nouvelles après un rendez-vous.
« J’adore rendre les choses un peu gay », a-t-elle commenté auprès de Zane Lowe. Selon le site musical canadien That Eric Alper, c’est la première fois que Chappell Roan est créditée comme artiste invitée sur le morceau d’une autre artiste.
Les deux chanteuses travaillent avec le même producteur, Dan Nigro. Chappell Roan a fait les chœurs de « lacy », sur l’album GUTS d’Olivia Rodrigo sorti en 2023, et de « obsessed », ajoutée à sa réédition. Elle a assuré la première partie de ses tournées en 2022, puis en 2024.
Le 20 août 2024, les deux artistes ont chanté ensemble « HOT TO GO! », un tube de Chappell Roan. C’était à l’Intuit Dome d’Inglewood, près de Los Angeles, selon l’édition britannique du magazine Rolling Stone.
Le clip du remix, réalisé par Bardia Zeinali, imite un jeu télévisé des années 1980 et 1990, baptisé « The Big Expectations Show ». Les deux chanteuses s’y affrontent comme candidates. Le présentateur est joué par David Byrne, chanteur et cofondateur du groupe new-yorkais Talking Heads. Dan Nigro y fait une apparition.

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Asa Seresin a nommé l’hétéropessimisme en 2019, pour décrire des personnes hétérosexuelles qui s’en plaignent sans la quitter
Le terme vient d’un essai intitulé « On Heteropessimism », publié le 9 octobre 2019. Asa Seresin y décrit un discours répandu en ligne et dans la culture populaire. Des personnes hétérosexuelles y affichent leur regret ou leur gêne d’être hétérosexuelles, tout en continuant à vivre en couple hétérosexuel.
« L’hétéropessimisme consiste en des prises de distance affichées avec l’hétérosexualité, généralement exprimées par le regret, la gêne ou le désespoir face à l’expérience hétérosexuelle. »
Asa Seresin, « On Heteropessimism », The New Inquiry, 9 octobre 2019 (traduit de l’anglais)
L’auteur note que ce discours fait le plus souvent des hommes « la racine du problème ». Son essai est critique. Selon lui, ce pessimisme sert surtout à se dédouaner soi-même, et ne peut donc pas rendre les relations plus justes. Il écrit que l’hétérosexualité n’est le problème personnel de personne.
Le concept a depuis été repris par des universitaires. En 2023, la revue universitaire états-unienne Post45, consacrée à la littérature et à la culture depuis 1945, lui a consacré un dossier entier. Les trois universitaires qui signent son introduction y voient un attachement à une hétérosexualité qui déçoit, plutôt qu’une rupture avec elle.
Les enquêtes donnent une base à l’hétéropessimisme : les femmes hétérosexuelles cherchent moins le couple et ont moins de plaisir
Ce découragement s’appuie sur des chiffres. Dans l’enquête du Pew Research Center, les célibataires qui ne cherchent personne citent deux raisons principales. Près d’un sur deux dit avoir d’autres priorités (47 %). Et 44 % disent aimer être célibataires.
Le plaisir sexuel montre aussi un écart. En 2017, une équipe menée par David Frederick, chercheur en psychologie à l’université Chapman, a interrogé plus de 52 000 adultes aux États-Unis. Les résultats ont été présentés par la chaîne publique australienne SBS.
95 % des hommes hétérosexuels disent avoir un orgasme habituellement ou toujours pendant un rapport. Ce taux tombe à 65 % chez les femmes hétérosexuelles, contre 86 % chez les femmes lesbiennes.
La France suit la même tendance. En juin, l’institut de sondage Ifop a publié une enquête sur la sexualité pour la plateforme de rencontres JOYclub. Elle est détaillée par le site de vulgarisation scientifique Futura.
67 % des hommes y disent avoir un orgasme à presque chaque rapport, contre 40 % des femmes. Chez les moins de 35 ans, l’écart va de 75 % à 33 %. Près d’une femme sur cinq (19 %) dit ne jamais atteindre l’orgasme, contre 8 % des hommes.
François Kraus, directeur de l’expertise à l’Ifop, y voit un décalage entre la conscience du « droit de jouir » et les conditions concrètes pour y arriver. Il met en cause des scénarios sexuels centrés sur la pénétration.
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De « boysober » à « decentering men », l’hétéropessimisme devient une tendance en ligne, et avoir un copain devient un sujet de gêne
Ces chiffres trouvent un écho sur les réseaux sociaux. En février 2024, le quotidien The New York Times a consacré un article à Hope Woodard, humoriste installée à Brooklyn. Elle a popularisé sur TikTok le mot « boysober », littéralement « sobre de garçons ».
Le principe consiste à renoncer aux applications de rencontre, aux rendez-vous, aux ex et aux relations floues, selon le site d’information numérique The Daily Dot. Hope Woodard dit tenir le mot de sa petite sœur.
Une autre formule circule depuis le début des années 2020 : « decentering men », « décentrer les hommes ». Elle désigne des femmes qui retirent les hommes du centre de leur vie. En mai 2024, la chaîne néo-zélandaise 1News comptait 28,5 millions de publications TikTok sur ce thème.
À l’automne 2025, la journaliste Chanté Joseph a demandé dans l’édition britannique du magazine Vogue si avoir un copain était devenu gênant. Elle y observe un changement dans la façon de montrer son couple en ligne, selon le magazine en ligne InsideHook.
La musique accompagne ce mouvement. En décembre 2025, la radio publique états-unienne NPR a consacré une émission à l’hétéropessimisme dans la pop. Hazel Cills, journaliste au service musique de la radio, y citait « Manchild » de Sabrina Carpenter et « get him back! » d’Olivia Rodrigo.
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Chez les moins de 30 ans, l’écart politique entre femmes et hommes est passé de 3 à 15 points, un terrain de plus pour l’hétéropessimisme
Le fossé se mesure aussi dans les opinions politiques. L’institut de sondage états-unien Gallup a publié le 12 septembre 2024 une analyse sur l’orientation politique des 18 à 29 ans. Elle regroupe ses sondages par périodes, depuis 2001.
Entre 2017 et 2024, 40 % des jeunes femmes se disent « liberal », c’est-à-dire progressistes. C’est le cas de 25 % des jeunes hommes. Entre 2001 et 2007, ces parts étaient de 28 % et de 25 %.
L’écart est donc passé de 3 à 15 points en moins de vingt ans. La part des jeunes hommes progressistes n’a pas bougé. Ce sont les jeunes femmes qui ont changé d’opinion.
Trois jeunes hommes sur quatre ne se disent pas progressistes. Chez les jeunes femmes, c’est trois sur cinq. Une jeune femme progressiste a donc moins de chances de partager les opinions des hommes de son âge.
Asa Seresin écrivait en 2019 que l’hétéropessimisme reste une plainte individuelle. Les enquêtes de Pew, de Gallup et de l’Ifop mesurent, elles, des écarts entre femmes et hommes. Ils portent sur le couple, le plaisir et la politique.