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Édition du dimanche 11 octobre 2026
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Masculinité : Marcos Llorente et Ferran Torres sont visés par des moqueries homophobes pour des gestes d’affection que l’on applaudit après un but

Le 31 juillet, le footballeur Marcos Llorente a défendu sa masculinité après des moqueries homophobes sur ses photos avec son ami Ferran Torres. Ces moqueries montrent aussi que l'affection entre deux amis reste suspecte quand ce sont des hommes. Pourtant, les mêmes joueurs s'enlacent après chaque but sans susciter de réaction. Or cette surveillance de la masculinité isole les hommes : aux États-Unis, ils reçoivent deux fois moins de soutien de leurs ami·es que les femmes. Pourquoi un geste d'amitié entre hommes dérange-t-il encore ?

Les joueurs espagnols soulèvent le trophée de la Coupe du monde Décryptage
L'équipe d'Espagne soulève la Coupe du monde, le 19 juillet 2026. Bryan Berlin / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Aux États-Unis, 21 % des hommes disent avoir reçu le soutien moral d’un·e ami·e au cours de la semaine écoulée. Chez les femmes, la proportion est de 41 %. Ces chiffres viennent d’une enquête du Survey Center on American Life. Ce centre d’études dépend de l’American Enterprise Institute, un cercle de réflexion conservateur de Washington. Publiée le 8 juin 2021, l’enquête porte sur 2 019 adultes.

Des chercheur·ses relient cet écart à la masculinité. Le mot désigne l’ensemble des comportements qu’une société attend des hommes. Selon leurs travaux, la retenue en fait partie. Un homme qui montre de l’affection à un autre homme voit sa masculinité mise en doute.

Deux footballeurs espagnols en ont fait l’expérience cet été. Le 19 juillet, l’Espagne a remporté la Coupe du monde face à l’Argentine, 1-0 après prolongation. Ferran Torres, attaquant du FC Barcelone, a marqué le but de la victoire. Quelques jours plus tard, il est parti en vacances à Ibiza avec son coéquipier Marcos Llorente, joueur de l’Atlético de Madrid. Des photos les montrent enlacés dans la mer et s’embrassant sur la joue. Elles ont déclenché des rumeurs sur leur vie privée et des commentaires homophobes. Le 31 juillet, Marcos Llorente a répondu en donnant sa propre définition de la masculinité.

Ferran Torres
Ferran Torres, en 2026. Bryan Berlin / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Marcos Llorente
Marcos Llorente, en 2026. Bryan Berlin / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Marcos Llorente répond aux moqueries homophobes en défendant une masculinité qui ne craint pas l’affection entre amis

Les photos ont circulé à partir du 24 juillet sur des comptes consacrés au sport. Fanpage, un site d’information italien, a décrit les réactions le 31 juillet. Il recense des plaisanteries, des spéculations sur une relation amoureuse entre les deux joueurs et des insultes homophobes. Des milliers de comptes ont présenté ces images comme la « preuve » de l’homosexualité des deux hommes, selon le quotidien catalan Ara.

Marcos Llorente a pris la parole une semaine plus tard. Le 31 juillet, il répondait aux questions de ses abonné·es sur son compte Instagram. L’un·e d’eux lui a demandé pourquoi l’accolade de Ferran Torres avait fait scandale. Le joueur s’est dit surpris qu’en 2026, l’affection entre deux hommes fasse encore débat. Il a ajouté qu’il le comprenait en voyant l’état des mentalités. Le magazine espagnol ¡Hola! a publié sa réponse le jour même.

« Pour moi, il n’y a rien de plus masculin qu’un homme sûr de lui »

Marcos Llorente, sur son compte Instagram, le 31 juillet

Le joueur précise qu’un tel homme n’a pas peur de montrer son affection à un ami. Il ne dit rien des rumeurs sur sa vie privée. Quelques heures plus tard, Ferran Torres a partagé ce message dans sa propre story Instagram, sans commentaire.

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Les mêmes gestes passent inaperçus après un but, ce qui montre que la masculinité du football n’admet l’affection que sur le terrain

Ces gestes n’avaient suscité aucune remarque quelques jours plus tôt. Le soir de la finale, les joueurs espagnols ont enlacé Ferran Torres devant les caméras du monde entier. Ara relève ce contraste dans un article du 6 août. Le quotidien a interrogé Adriana Prexiguero, chercheuse en anthropologie à l’Université autonome de Barcelone.

Selon elle, le football est associé à une masculinité traditionnelle et hétérosexuelle. Les hommes qui s’en écartent sont soupçonnés d’être homosexuels. L’affection entre joueurs est admise quand un motif la justifie, comme un but. Sur une plage, explique-t-elle, il n’y a rien à célébrer.

D’autres joueurs espagnols ont subi les mêmes attaques pour un écart plus mince encore. En juin 2023, Borja Iglesias et Aitor Ruibal, alors joueurs du Real Betis, un club de Séville, assistent à un mariage. Ils portent chacun un sac à main. Des internautes les insultent et commentent leur orientation sexuelle supposée. Aitor Ruibal dénonce alors une « minorité bruyante » et une homophobie persistante. Le 26 juin 2023, Borja Iglesias se déclare « hétérosexuel » dans un message ironique, rapporté par la radio basque Onda Vasca. Il y fait remarquer que personne ne l’agresse pour cette raison.

Borja Iglesias
Borja Iglesias, en 2019. Correo Televisión / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Ces attaques s’ajoutent à un volume d’insultes en ligne qui a fortement augmenté pendant la Coupe du monde. La Fifa, la fédération internationale de football, a détecté plus de 7 millions de messages potentiellement injurieux visant des joueurs, des entraîneurs et des arbitres. C’est quatorze fois plus qu’en 2022, selon une dépêche de l’agence de presse Reuters du 18 juillet. La Fifa a chiffré la part des messages racistes, soit 11 % pendant la phase de groupes. Elle n’a pas publié celle des messages homophobes.

Les hommes reçoivent deux fois moins de soutien de leurs ami·es que les femmes, et la recherche relie cet écart aux normes de masculinité

Cette surveillance pèse aussi sur les hommes hétérosexuels, d’après Adriana Prexiguero. Elle parle d’un contrôle social de la masculinité et de l’hétérosexualité. Selon la chercheuse, ce contrôle limite les liens affectifs entre hommes, favorise l’isolement et renforce l’homophobie.

Les garçons ne naissent pas avec cette retenue. Niobe Way, professeure de psychologie du développement à l’université de New York, interroge des adolescents depuis une vingtaine d’années. Dans une conférence donnée en 2018, elle décrit des amitiés profondes au début de l’adolescence. Les garçons y renoncent en grandissant, sous la pression des stéréotypes de genre. Elle relie cette perte à la solitude et à la dépression chez les hommes.

La psychologue Niobe Way explique comment les garçons perdent leurs amitiés proches, lors d’une conférence TEDMED (en anglais).

En France, le sociologue Kévin Diter a fait un constat proche auprès d’élèves de primaire. Ses entretiens duraient en moyenne 2 h 30 avec les filles et 1 h 30 avec les garçons. Il l’a expliqué au magazine en ligne Slate. Selon lui, dire ses sentiments est perçu comme contraire aux normes masculines.

Une étude britannique montre que la masculinité change chez les jeunes sportifs, qui disent enlacer leurs amis sans gêne

Ces normes évoluent pourtant chez les plus jeunes, y compris dans le sport. Eric Anderson et Mark McCormack, deux sociologues britanniques, ont interrogé 40 étudiants sportifs d’une université du Royaume-Uni. Trente-sept d’entre eux, soit 92,5 %, ont déclaré avoir déjà câliné un autre homme. Leur étude a paru en 2015 dans Men and Masculinities, une revue universitaire consacrée aux hommes.

Les deux auteurs y voient le signe d’une masculinité plus ouverte, qu’ils nomment « masculinité inclusive ». Selon eux, les jeunes hommes acceptent mieux la proximité physique entre amis qu’auparavant.

Masculinité et homophobie en France : 58 % des footballeurs reconnaissent des propos homophobes, et 71 % des victimes d’infractions anti-LGBT+ sont des hommes

Le football français connaît les mêmes réflexes. L’institut de sondage Ipsos a mené une enquête pour Foot Ensemble, une association qui lutte contre l’homophobie dans ce sport. Publiée le 17 mai 2018, elle porte sur 2 176 personnes. Parmi les joueurs interrogés, 58 % reconnaissent tenir des propos homophobes devant un match. Près de trois personnes sur quatre (74 %) jugent l’homophobie répandue dans le football. Et 79 % estiment difficile, pour un joueur professionnel, de vivre son homosexualité.

Ces propos tombent sous le coup de la loi. L’injure publique à caractère discriminatoire est punie d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende. La victime dispose d’un an pour porter plainte, précise le site officiel de l’administration française.

Les hommes sont les premières victimes de ces infractions. Le service statistique du ministère de l’Intérieur a publié son bilan annuel le 13 mai. Police et gendarmerie ont enregistré environ 4 900 infractions anti-LGBT+ en 2025, soit 2 % de plus qu’en 2024. Les victimes de crimes et de délits sont des hommes dans 71 % des cas. Un quart des personnes mises en cause ont entre 13 et 17 ans.

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Ces chiffres ne couvrent qu’une faible part des faits. Selon l’enquête de victimation citée par le ministère, environ 3 % des victimes portent plainte.

Les sources de cet article

  1. Survey Center on American Life, Daniel A. Cox, « The State of American Friendship: Change, Challenges, and Loss », 8 juin 2021
  2. ¡Hola!, Cristina Álvarez, « Marcos Llorente responde por fin a sus comentadas fotos con Ferran Torres en Ibiza », 31 juillet 2026
  3. Ara, Laura Santos, « Why can Ferran Torres not kiss men? », 6 août 2026
  4. Reuters, « FIFA detects 7 million abusive comments aimed at players and staff during World Cup », 18 juillet 2026
  5. Eric Anderson et Mark McCormack, « Cuddling and Spooning: Heteromasculinity and Homosocial Tactility among Student-athletes », Men and Masculinities, vol. 18, n° 2, 2015
  6. Ipsos pour Foot Ensemble, « Homosexualité dans le football : perceptions des Français », 17 mai 2018
  7. Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, « Les infractions anti-LGBT+ enregistrées par les services de sécurité en très légère augmentation en 2025 », 13 mai 2026

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