Près d’un tiers des hommes de la génération Z (31 %) estiment qu’une épouse doit toujours obéir à son mari. Chez les hommes de la génération du baby-boom, la proportion est de 13 %. Chez les femmes de la génération Z, elle est de 18 %. Ces chiffres viennent d’une enquête de l’institut de sondage Ipsos et du King’s College de Londres, une université britannique. Publiée le 5 mars, elle porte sur 23 268 personnes dans 29 pays.
En France, le constat est proche. Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, qui conseille le gouvernement sur ces sujets, l’a établi cette année. Son rapport annuel, rendu le 21 janvier, est consacré à « la menace masculiniste ». Le masculinisme désigne les discours qui présentent les hommes comme les victimes de l’émancipation des femmes. Selon ce rapport, 17 % des personnes de 15 ans et plus, soit près de dix millions, adhèrent à un « sexisme hostile ».
Sur TikTok et Instagram, cette vision du couple prend la forme de vidéos de cuisine et de vie de famille. Les créatrices de contenu qui les tournent sont appelées « tradwives ». Elles filment une vie consacrée à leur foyer et à leur mari. Nara Smith, 24 ans, est l’une des tradwives les plus suivies. Le 29 juillet, elle était l’invitée de « Call Her Daddy », l’un des podcasts d’entretiens les plus écoutés aux États-Unis. Elle y a déclaré qu’elle n’avait jamais été femme au foyer et qu’elle travaillait. Les autres figures connues du mouvement tradwife ont elles aussi un revenu propre. Il vient de leurs vidéos, d’une entreprise ou d’abonnements payants.
Nara Smith affirme qu’elle n’a jamais été une tradwife : ses vidéos de femme au foyer sont son métier
L’épisode s’intitule « Stop Calling Me a Tradwife » (« Arrêtez de m’appeler tradwife »). Il est animé par Alex Cooper, la créatrice du podcast. Nara Smith y lit une définition du mot « tradwife » et dit qu’elle ne lui correspond pas.
Elle explique que son mari, le mannequin Lucky Blue Smith, et elle gagnent tous les deux de l’argent. Ils se partagent à parts égales la garde de leurs quatre enfants. C’est lui qui fait le ménage et la vaisselle. Elle dit cuisiner par goût. Elle choisit elle-même ses recettes et ses tenues, tourne ses vidéos et les monte. Elle trouve étrange d’avoir été présentée comme l’égérie des « tradwives ».

« Pourquoi ne pourrait-on pas tout faire ? »
Nara Smith, dans le podcast « Call Her Daddy », le 29 juillet
Nara Smith doit pourtant sa notoriété à ce personnage de femme au foyer. Née en Afrique du Sud, elle a grandi en Allemagne et travaille comme mannequin depuis l’adolescence. Elle réunit plus de 12 millions d’abonné·es sur TikTok et près de 5 millions sur Instagram. Dans ses vidéos, elle porte des robes de créateurs et prépare elle-même des produits vendus en supermarché, comme du ketchup ou du chewing-gum.
En avril, elle disait déjà au magazine Vanity Fair qu’elle jouait un personnage et qu’elle travaillait à plein temps. Jezebel, un site d’information féministe des États-Unis, avait rapporté ces propos.
Des internautes reprochent à Nara Smith d’avoir tiré profit de l’image de la tradwife tout en encourageant les femmes à rester au foyer
Ces explications n’ont pas convaincu tout son public. Le magazine économique Forbes a recensé, le 31 juillet, les réactions sur TikTok et sur X. Des internautes accusent Nara Smith de changer d’image au moment où la tendance recule. La créatrice de contenu @katwiia lui reproche d’avoir adopté ce registre parce qu’il l’a rendue célèbre. L’humoriste Lisandra Vazquez a publié une parodie de ses vidéos.
Nara Smith a répondu dans les commentaires de son compte. Elle affirme qu’elle tient ce discours depuis des années. D’autres internautes la défendent. Ils et elles jugent ses vidéos trop stylisées pour être prises au premier degré.
TheGrio, un média en ligne consacré à l’actualité des Afro-Américain·es, a publié une analyse du débat le 3 août. Elle montre que le reproche vise aussi d’autres influenceuses. Les critiques qu’il cite comparent Nara Smith à deux autres femmes. La première est Hannah Neeleman, une influenceuse connue sous le nom de son entreprise, Ballerina Farm. La seconde est Erika Kirk, qui dirige Turning Point USA, une organisation conservatrice implantée sur les campus des États-Unis. Ces critiques leur reprochent de s’enrichir ou de gagner en influence avec des contenus qui encouragent les femmes à rester à la maison.

TheGrio note aussi que le débat est très suivi par les femmes noires, et que plusieurs des critiques les plus visibles de Nara Smith ne sont pas noires.
Les tradwives les plus suivies vivent d’une entreprise ou d’abonnements payants et gardent l’indépendance financière que leur modèle retire aux femmes
Les autres tradwives connues gagnent elles aussi leur vie. Hannah Neeleman codirige avec son mari une société qui vend des produits alimentaires. Savanna Faith Stone est une influenceuse de 20 ans installée en Floride, suivie par environ 750 000 personnes. Elle vend un abonnement à 49 dollars par mois, The Submissive Society, qui enseigne aux femmes la soumission à leur mari. Ces informations viennent d’une note publiée le 27 mai par le Global Project Against Hate and Extremism, une organisation non gouvernementale des États-Unis qui étudie les mouvements extrémistes.

Dès les années 1970, la principale défenseuse des mères au foyer aux États-Unis était elle-même une femme active. La militante conservatrice Phyllis Schlafly a dirigé la campagne contre l’Equal Rights Amendment, un projet d’amendement qui devait inscrire l’égalité des sexes dans la Constitution. Elle était avocate, autrice de plusieurs livres et deux fois candidate au Congrès.
En France, la figure de la ménagère a d’abord servi la publicité. Les livres de cuisine signés « Françoise Bernard » ont été lus par plusieurs générations. Ce nom est celui d’un personnage créé en 1953 par le service de communication d’Unilever, un groupe agroalimentaire, pour vendre la margarine Astra. Andrée Jonquoy, une salariée du groupe, l’a incarné pendant des décennies. Les Recettes faciles, paru sous ce nom en 1965, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires.
Des travaux de recherche montrent que l’extrême droite se sert des contenus tradwife pour recruter des femmes
Ces contenus ont aussi un usage politique, que des chercheuses ont étudié. Ashley Mattheis est chercheuse en communication. En 2018, elle travaillait à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill. Elle a alors analysé les vidéos d’une militante de l’extrême droite états-unienne dans un article du Journal for Deradicalization, une revue universitaire consacrée à la radicalisation.
Elle y montre que le discours sur la maternité et sur la complémentarité des sexes sert à recruter des femmes. Elle observe que les mêmes thèmes circulent dans des communautés féminines en ligne qui ne se réclament d’aucun extrémisme. Selon elle, cette proximité peut ouvrir des voies de recrutement.
Tous les spécialistes ne font pas ce lien de façon systématique. Kristy Campion, une chercheuse australienne spécialiste du terrorisme, appelle à la prudence. Elle estime qu’il ne faut pas assimiler toutes les « tradwives » à l’extrême droite.
Certaines tradwives affichent pourtant des positions politiques. Savanna Faith Stone défend un système dans lequel chaque foyer n’aurait qu’un seul vote, exprimé par le mari. Turning Point USA l’avait annoncée parmi les intervenantes de son sommet des femmes, organisé à San Antonio, au Texas, du 5 au 7 juin.
En France, le Haut Conseil à l’égalité s’inquiète surtout des discours tenus en ligne. Son rapport indique que le sexisme est la première forme de discours de haine en ligne. Dans 84 % des cas, les victimes sont des femmes.
Tradwife en France : une séparation coûte 14,5 % de niveau de vie aux femmes, et 26,5 % à celles qui gagnent beaucoup moins que leur conjoint
Rester au foyer a un coût financier, que les statistiques françaises permettent de mesurer. L’Insee, l’institut national de la statistique, comptait 2,1 millions de femmes au foyer en 2011, contre 3,5 millions en 1991. Près de huit sur dix avaient déjà occupé un emploi. En 1991, 59 % d’entre elles disaient avoir arrêté de travailler pour des raisons personnelles. En 2011, elles n’étaient plus que 21 %. La première raison citée était alors la fin d’un contrat à durée déterminée (35 %).
Cette dépendance a longtemps été inscrite dans la loi. Les femmes mariées peuvent ouvrir un compte bancaire et exercer une profession sans l’autorisation de leur mari depuis la loi du 13 juillet 1965.
La séparation est le moment où cette dépendance pèse le plus. En 2015, trois économistes ont mesuré pour l’Insee ce qu’une séparation change aux revenus. Il s’agit de Carole Bonnet et d’Anne Solaz, de l’Institut national d’études démographiques (Ined), et de Bertrand Garbinti, alors à l’Insee. Après un divorce ou une rupture de pacs, le niveau de vie des femmes baisse en moyenne de 14,5 %. Celui des hommes augmente de 3,5 %. La perte atteint 26,5 % pour les femmes qui apportaient moins de 40 % des ressources du ménage. Les femmes qui gagnaient plus que leur conjoint voient leur niveau de vie augmenter de 1 %.