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Édition du samedi 17 octobre 2026
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Cheveux naturels : Audrey Pulvar est moquée pour sa coiffure depuis 2012, et deux femmes noires sur trois changent la leur avant un entretien d’embauche

Ces derniers jours, un montage publié sur X a présenté Audrey Pulvar comme enlaidie depuis qu'elle a arrêté de lisser ses cheveux. Depuis 2012, ses cheveux naturels font davantage parler que ses propos. Sibeth Ndiaye a été moquée pour sa coupe afro, et Michelle Obama a lissé ses cheveux à la Maison-Blanche. Aux États-Unis, deux femmes noires sur trois changent de coiffure avant un entretien d'embauche. En France, une proposition de loi contre la discrimination capillaire attend le Sénat. Pourquoi les cheveux naturels des femmes noires sont-ils encore jugés comme un défaut ?

Audrey Pulvar Décryptage
Audrey Pulvar, en 2017. Georges Biard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Aux États-Unis, deux femmes noires sur trois changent de coiffure avant un entretien d’embauche, selon une étude publiée en 2023. Parmi elles, 41 % passent de cheveux bouclés à des cheveux lisses. Cette enquête a été commandée par la marque de cosmétiques Dove et le réseau social professionnel LinkedIn.

L’expression cheveux naturels désigne des cheveux qui n’ont pas été transformés par un défrisage ou un lissage. Elle s’emploie surtout pour les cheveux crépus, frisés ou bouclés des personnes noires. Le traitement défavorable d’une personne à cause de sa coiffure porte un nom, la discrimination capillaire.

Audrey Pulvar en fait l’expérience depuis plus de dix ans. Née à Fort-de-France, en Martinique, l’ancienne présentatrice du journal de France 3 est aujourd’hui adjointe à la mairie de Paris. Elle y est chargée des relations internationales, européennes et de la francophonie depuis le 29 mars, selon la Ville de Paris. Plusieurs de ses apparitions publiques avec ses cheveux naturels ont suscité des commentaires sur sa coiffure plutôt que sur ce qu’elle disait.

Ces derniers jours, un montage publié sur X a comparé deux photos d’Audrey Pulvar, les cheveux lissés puis au naturel, pour la présenter comme enlaidie. Il reprend un format qui circule chez des internautes conservateurs aux États-Unis. Une femme y apparaît souriante « avant » d’être de gauche, puis « après », les cheveux teints et le nez percé. Chez Audrey Pulvar, ce sont ses cheveux naturels qui tiennent ce rôle.

Audrey Pulvar
Audrey Pulvar, en 2017. Georges Biard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Les cheveux naturels d’Audrey Pulvar sont commentés depuis 2012, et les remarques visent sa coiffure plutôt que ses propos

En juillet 2012, Audrey Pulvar devient directrice de la rédaction de l’hebdomadaire culturel Les Inrockuptibles. Elle présente ses projets pour le magazine dans une interview filmée par l’Agence France-Presse. Elle y porte une coiffure afro, les cheveux détachés.

Sur Twitter, les internautes retiennent surtout sa coiffure. Le site spécialisé dans les médias Puremédias relève les moqueries et les spéculations sur sa prochaine coupe. Audrey Pulvar répond qu’elle se coiffe ainsi chaque été depuis quarante ans. Elle invite ses abonné·es à s’intéresser plutôt à l’affaire Merah, dont Libération publie alors de nouveaux documents.

Le sujet revient en 2014, quand elle se montre en public sans avoir lissé ses cheveux, rappelle le magazine en ligne Slate. Il revient encore à l’automne 2018. Fin septembre, elle participe au LH Forum, un colloque sur l’économie positive organisé au Havre. Un compte nommé « French WHITE TV » s’en prend alors à ses tresses.

Le 7 octobre 2018, Audrey Pulvar publie une série de photos d’elle avec des coiffures différentes. Elle demande si l’on a le droit, en tant que personne noire, de changer de coiffure quand on le veut. À des internautes qui lui reprochent le temps passé à se faire tresser, elle répond aussi sur Twitter.

« Mêlez-vous de ce qui vous regarde et laissez mes cheveux tranquilles. »

Audrey Pulvar, sur Twitter, en octobre 2018

Le 18 décembre 2018, elle est invitée de l’émission Quotidien sur TMC. Elle y défend L’Affaire du siècle, le recours en justice de quatre associations contre l’État pour inaction climatique. Elle préside alors l’une d’elles, la Fondation pour la nature et l’homme. Le site féminin Terrafemina constate que de nombreux messages sur Twitter portent encore sur ses cheveux, et non sur ses arguments.

En septembre 2024, elle montre sur Instagram une nouvelle coupe portée au naturel. Quelques jours plus tard, elle foule le tapis rouge du Festival du cinéma américain de Deauville avec une coiffure afro, rapporte le site Planet.

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Sibeth Ndiaye a été moquée pour ses cheveux naturels et Michelle Obama a lissé les siens, ce qui montre la pression sur les femmes noires exposées

Audrey Pulvar n’est pas la seule femme noire dont la coiffure devient un sujet public. Sibeth Ndiaye a été secrétaire d’État et porte-parole du gouvernement de mars 2019 à juillet 2020. Elle portait alors une coupe afro.

Sibeth Ndiaye
Sibeth Ndiaye. Hegor / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Elle a été visée par une vague de propos haineux à cause de ses cheveux naturels et texturés. Le constat figure dans un rapport de l’Assemblée nationale publié en mars 2024. Ce rapport accompagne la proposition de loi contre la discrimination capillaire.

Le même document cite Michelle Obama, ancienne Première dame des États-Unis. Elle a expliqué que les États-Uniens n’étaient « pas prêts » à la voir porter ses cheveux sans lissage. Elle a donc choisi de les lisser pendant les deux mandats de son mari, Barack Obama, de 2009 à 2017.

Michelle Obama
Michelle Obama, en 2013. Chuck Kennedy, Maison-Blanche / Wikimedia Commons, domaine public

Selon le rapport, Michelle Obama a fait comme deux femmes noires états-uniennes sur trois. Ce chiffre reprend l’étude de Dove et LinkedIn publiée en 2023, qui porte sur les femmes noires au travail.

Au travail et à l’école, les cheveux naturels coûtent des entretiens et des journées de classe aux femmes et aux filles noires

Les chiffres de l’étude de 2023 décrivent cette pression. Les cheveux des femmes noires ont 2,5 fois plus de risques d’être jugés non professionnels. Plus d’une femme noire sur cinq, entre 25 et 34 ans, a déjà été renvoyée chez elle à cause de ses cheveux.

Une femme noire sur quatre pense s’être vu refuser un entretien d’embauche à cause de sa coiffure. La proportion monte à une sur trois chez les moins de 34 ans. Au travail, les femmes aux cheveux crépus ou texturés subissent deux fois plus de micro-agressions (remarques ou gestes hostiles du quotidien) que les autres.

La discrimination commence souvent à l’école. Selon une autre étude de Dove, publiée en 2021, deux enfants noirs sur trois scolarisés dans des écoles majoritairement blanches ont subi une discrimination capillaire. Parmi eux, 86 % l’ont vécue avant l’âge de 12 ans.

Le rapport des enfants noirs à leurs cheveux naturels est aussi le sujet d’un film d’animation. Le court métrage « Hair Love », du réalisateur Matthew A. Cherry, montre un père qui apprend à coiffer sa fille. Il a reçu l’Oscar du meilleur court métrage d’animation.

« Hair Love », court métrage d’animation oscarisé de Matthew A. Cherry, mis en ligne en entier sur la chaîne YouTube de Sony Pictures Animation (en anglais).

En France, les données sont plus rares. En 2016, un baromètre du Défenseur des droits, l’autorité publique chargée de lutter contre les discriminations, a posé la question. Selon le rapport parlementaire de 2024, 56 % des femmes et 57 % des hommes interrogés jugeaient la coiffure acceptable comme motif de refus d’embauche.

Le lissage a aussi un coût pour la santé. Une étude des Instituts nationaux de santé des États-Unis a suivi environ 33 500 femmes. Celles qui utilisent des produits chimiques pour se lisser les cheveux ont un risque de cancer de l’utérus de 4,05 %. Il est de 1,64 % chez les autres.

Le 21 mars 2024, une équipe médicale française a décrit dans la revue New England Journal of Medicine le cas d’une patiente. Elle a souffert d’une insuffisance rénale aiguë après des lissages avec un produit contenant de l’acide glyoxylique.

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Des lois Tignon de 1786 au CROWN Act, les cheveux naturels des femmes noires sont un sujet politique depuis l’esclavage

Ces jugements sur les cheveux des femmes noires ont une longue histoire. Le 2 juin 1786, Esteban Rodríguez Miró, gouverneur espagnol de la Louisiane, publie une proclamation. Elle oblige les femmes noires et métisses, libres ou réduites en esclavage, à couvrir leurs cheveux d’un foulard, le tignon. Elle leur interdit aussi les plumes et les bijoux dans les cheveux.

Le texte vise à mettre fin aux unions de plaçage, des unions entre des hommes blancs et des femmes de couleur libres. Selon l’historienne Virginia Gould, il sert surtout à rappeler aux femmes noires leur rang social. Les femmes concernées ont transformé le tignon en accessoire de mode, orné de bijoux et de broderies.

Au XXe siècle, le défrisage se répand aux États-Unis. Dans les années 1960 et 1970, le mouvement « Black is beautiful » fait de la coupe afro un symbole politique. La militante Angela Davis en devient l’une des images.

Aux États-Unis, le droit protège désormais les cheveux naturels dans une partie du pays. Le CROWN Act, pour « Creating a Respectful and Open World for Natural Hair », a été signé en Californie le 3 juillet 2019. Il avait été porté par la sénatrice de l’État Holly J. Mitchell.

Trente États ont depuis adopté une loi de ce type, selon la coalition qui la défend. Le 18 mars 2022, la Chambre des représentants a voté une version fédérale, par 235 voix contre 189. Le Sénat ne l’a jamais votée.

En France, la proposition de loi d’Olivier Serva veut nommer la discrimination des cheveux naturels, que les juges sanctionnent aujourd’hui par d’autres biais

En France, le droit interdit déjà les discriminations fondées sur l’apparence physique. Mais les juges ne retiennent pas toujours ce critère pour les cheveux. Le 23 novembre 2022, la Cour de cassation a donné raison à un steward d’Air France à qui la compagnie interdisait ses tresses africaines.

La plus haute juridiction judiciaire a fondé sa décision sur une différence de traitement entre les femmes et les hommes, et non sur l’apparence physique. La règle de coiffure imposée au steward ne s’appliquait pas de la même façon aux hôtesses.

Olivier Serva, député de la Guadeloupe, a déposé une proposition de loi pour nommer cette discrimination. Son texte ajoute « la coupe, la couleur, la longueur ou la texture des cheveux » aux critères interdits. Il modifie le Code pénal, le Code du travail et le Code général de la fonction publique.

Olivier Serva
Olivier Serva, en 2017. Antoine Lamielle / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

« Parler du cheveu peut faire sourire, peut susciter des jeux de mots, mais […] parler de la discrimination capillaire, c’est parler d’une réalité cruelle. »

Olivier Serva, député de la Guadeloupe, dans son rapport pour la commission des lois de l’Assemblée nationale, en mars 2024

L’Assemblée nationale a adopté le texte en première lecture le 28 mars 2024. Il a été transmis au Sénat le même jour, selon le site d’information juridique sur les ressources humaines MyRHline. Pour devenir une loi, le texte doit être adopté dans les mêmes termes par le Sénat.

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Les sources de cet article

  1. Assemblée nationale, Olivier Serva, « Rapport sur la proposition de loi visant à reconnaître et à sanctionner la discrimination capillaire » (n° 2384), mars 2024
  2. CROWN Coalition, « Research Studies » (études Dove et LinkedIn 2023, Dove 2021)
  3. Puremédias, « Le nouveau look d'Audrey Pulvar décoiffe les réseaux sociaux », 17 juillet 2012
  4. Slate, « Merci de respecter les cheveux des Noires et des Noirs », octobre 2018
  5. Terrafemina, « Audrey Pulvar parle d'écologie, mais les internautes font une fixette sur ses cheveux », 20 décembre 2018
  6. Ville de Paris, « Audrey Pulvar », fiche de l'élue, avril 2026
  7. CROWN Coalition, « About the CROWN Act »

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