Près d’un mannequin sur deux qui défile n’est pas blanc. À l’automne-hiver 2022, 48,6 % des passages étaient assurés par des mannequins non blanc·hes. Le chiffre vient du rapport sur la diversité de The Fashion Spot, un site états-unien d’actualité de la mode. Publié le 22 mars 2022, il porte sur 193 défilés et 4 409 passages à New York, Londres, Milan et Paris. Un an plus tôt, la proportion était d’un peu plus de 43 %.
Ce total additionne toutes les origines et toutes les carnations. Il ne mesure donc pas le colorisme, c’est-à-dire le traitement moins favorable réservé aux personnes dont la peau est la plus foncée. Scarlett Newman, alors étudiante en master au Graduate Center de l’université de la ville de New York, a isolé la part des mannequins noir·es. Dans son mémoire, soutenu en 2017, elle l’évalue à 6 % des passages en moyenne pendant les semaines de la mode.
Le colorisme concerne aussi la manière de photographier les mannequins une fois engagé·es. En septembre, une série de mode parue en 2023, « Latin Lover », a de nouveau circulé sur le réseau social X. Des internautes lui reprochent de montrer un mannequin noir comme le faire-valoir d’un mannequin à la peau claire. Des chercheuses et des artistes ont décrit ce procédé dans la peinture, puis dans la photographie.
« Latin Lover » : la série de mode accusée de colorisme réunit deux mannequins, et les critiques visent la place laissée au mannequin noir
La série est signée du photographe de mode Ferran Casanova. Elle est parue dans le numéro d’automne 2023 de The Perfect Man, un magazine de mode masculine. Image Amplified, un site qui archive les séries de mode, en publie le générique. Les deux mannequins sont Andreas Athanasopoulos et Amadou Soumaila.
Les critiques publiées sur X portent sur la composition des images. Selon elles, le mannequin à la peau claire occupe le centre du cadre et reçoit la lumière. Le mannequin à la peau foncée est placé derrière lui, comme un fond ou un appui.
Jusqu’en 1995, Kodak réglait les couleurs de ses tirages sur une peau blanche : le colorisme de la photographie a d’abord été un choix technique
La photographie en couleurs a été mise au point pour les peaux claires. Dans les années 1940 et 1950, les laboratoires d’Amérique du Nord équilibraient les couleurs des tirages avec une carte de référence. Cette carte, appelée « carte Shirley », montrait une femme blanche vêtue de couleurs vives.
Lorna Roth, professeure de communication à l’université Concordia, à Montréal, a retracé cette histoire en 2009. Dans un article du Canadian Journal of Communication, une revue universitaire canadienne, elle montre que la peau claire servait de norme pour régler les couleurs. La chimie des pellicules favorisait elle aussi les peaux claires, qui renvoient davantage de lumière. Kodak a attendu 1995 pour concevoir une carte de référence avec trois femmes, une blanche, une asiatique et une noire.
Le colorisme hérité de ces réglages se voit surtout quand deux carnations partagent la même image. Lorna Roth cite le cas des photos de groupe, où les visages les plus foncés perdaient leurs détails.
De Titien à Manet, des peintres ont placé une personne noire près d’une femme blanche pour la mettre en valeur, bien avant le mot « colorisme »
La composition reprochée à « Latin Lover » existe dans la peinture européenne depuis cinq siècles. Vers 1520-1525, le peintre vénitien Titien fait le portrait de Laura Dianti, compagne puis épouse d’Alphonse Ier d’Este, duc de Ferrare. Un enfant africain se tient à côté d’elle, lève les yeux vers elle et porte ses gants.
En 1863, Édouard Manet peint « Olympia », aujourd’hui exposée au musée d’Orsay, à Paris. Une domestique noire y présente un bouquet à une femme blanche nue, allongée au premier plan. La modèle qui a posé pour ce second rôle s’appelait Laure.
L’artiste et critique états-unienne Lorraine O’Grady, morte en 2024, lui a consacré un essai, « Olympia’s Maid » (« La servante d’Olympia »). Le texte est paru à l’été 1992 dans Afterimage, une revue états-unienne d’arts visuels. Lorraine O’Grady y écarte l’idée que la servante serait là pour le seul contraste des couleurs.

« Oubliez le “contraste tonal”. Nous savons à quoi elle est destinée. »
Lorraine O’Grady, « Olympia’s Maid », dans la revue « Afterimage », été 1992
Selon elle, la servante réunit deux stéréotypes appliqués aux femmes noires, la séductrice et la nourrice dévouée. Sa présence permet de définir la femme blanche comme la norme de la féminité.
L’historien de l’art britannique Kobena Mercer a mené une analyse voisine sur la photographie. À la fin des années 1980, il étudie les nus d’hommes noirs du photographe états-unien Robert Mapplethorpe. Il parle de « fétichisme racial » pour décrire des images où le modèle est réduit à la surface de sa peau. Ces textes sont réunis en 1994 dans son recueil Welcome to the Jungle.
Le colorisme a donné à la mode des images où une femme noire sert de meuble, mais une couverture de 2025 montre un autre cadrage
La mode a parfois repris ce schéma au pied de la lettre. Le 20 janvier 2014, le site de mode russe Buro 24/7 illustre un entretien avec Dasha Zhukova, fondatrice du centre d’art contemporain Garage. La photo la montre assise sur un fauteuil qui représente une femme noire à demi nue. Il s’agit d’une œuvre de l’artiste norvégien Bjarne Melgaard. The Moscow Times, un quotidien anglophone consacré à la Russie, rapporte ses excuses le lendemain. Dasha Zhukova y affirme que la photo a été publiée hors de son contexte.
Une couverture parue en septembre 2025 échappe à ce reproche de colorisme. Le magazine de beauté états-unien Allure y réunit Anok Yai et Alex Consani, deux des mannequins les plus demandées du moment. Le titre est « A Friendship Laid Bare » (« Une amitié mise à nu »). Sur les images de la photographe Zhong Lin, les deux femmes sont éclairées et mises en valeur à égalité.

L’entretien qui accompagne ces photos revient sur les Fashion Awards 2024, la cérémonie annuelle de la mode britannique. Alex Consani y avait reçu le prix de mannequin de l’année, pour lequel Anok Yai était aussi nommée. Des internautes avaient alors opposé les deux amies. PinkNews, un média britannique consacré à l’actualité LGBT+, a résumé leurs réponses. Alex Consani y regrette que si peu de mannequins à la peau foncée atteignent le niveau d’Anok Yai. Celle-ci a reçu le même prix aux Fashion Awards 2025.
Colorisme en France : « Numéro » s’est excusé en 2013 pour une série, et Paris comptait moins de mannequins non blancs que New York en 2022
La presse de mode française a connu une controverse du même ordre. En mars 2013, le magazine Numéro publie dans son numéro 141 une série intitulée « African Queen ». La mannequin états-unienne Ondria Hardin, qui est blanche, y pose la peau peinte en noir. The Fashion Spot a publié les réponses du magazine et du photographe Sebastian Kim le 27 février 2013. Numéro y présente ses excuses aux personnes blessées et dit ne pas avoir pris part à la conception de la série.
Les musées français ont redonné un nom à ces figures. Au printemps 2019, le musée d’Orsay a présenté l’exposition « Le Modèle noir, de Géricault à Matisse ». « Olympia » y était temporairement rebaptisée « Laure ». L’exposition prolongeait les recherches de l’historienne de l’art Denise Murrell, présentées en 2018 à l’université Columbia, à New York. Le Smithsonian Magazine, revue de l’institution muséale états-unienne du même nom, l’a rapporté.
Les podiums parisiens progressaient en 2022, mais restaient derrière ceux de New York et de Londres. Selon The Fashion Spot, 46,3 % des passages y étaient assurés par des mannequins non blanc·hes à l’automne-hiver 2022. La proportion était de 43,9 % la saison précédente. Elle atteignait 54,9 % à New York et 50,9 % à Londres.