Aller au contenu
Édition du samedi 17 octobre 2026
Culture · Société
Soutenir Adelphité

Barbie Serena Williams : Mattel célèbre ses 23 titres du Grand Chelem, mais en 1939 deux enfants noirs sur trois préféraient jouer avec une poupée blanche

Depuis le 8 octobre, la Barbie Serena Williams est en vente aux États-Unis. Mattel a habillé la poupée de la tenue que la joueuse portait lors de sa victoire à l'Open d'Australie en 2005. La marque en fait un modèle pour les enfants, après des décennies de poupées presque toutes blanches. Or, en 1939, deux enfants noirs sur trois préféraient jouer avec une poupée blanche. La championne a aussi été huée, caricaturée et rappelée à l'ordre sur sa tenue. Que dit la Barbie Serena Williams de la place des femmes noires dans les jouets et dans le sport ?

Serena Williams Décryptage
Serena Williams, en 2013. Edwin Martinez / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

En 1939, deux enfants noirs sur trois ont choisi de jouer avec une poupée blanche plutôt qu’avec une poupée noire. Ce résultat vient du test mené par les psychologues Kenneth Clark et Mamie Clark auprès de 239 enfants de 3 à 7 ans. Dans les archives du test publiées par la City University of New York, un autre chiffre frappe. Pour 59 % des enfants, la poupée noire était celle qui « a l’air méchante ».

La Barbie Serena Williams est une poupée de collection de la gamme Barbie Signature, que le fabricant de jouets états-unien Mattel destine aux collectionneurs et collectionneuses. Elle représente la joueuse de tennis dans la tenue qu’elle portait lors de sa victoire à l’Open d’Australie en 2005.

La poupée est en vente depuis le 8 octobre, au prix de 45 dollars, selon le site d’information afro-états-unien Because of Them We Can. Mattel présente la Barbie Serena Williams comme un modèle pour les enfants. Les psychologues étudient depuis les années 1930 l’effet des poupées sur l’estime de soi des enfants noirs.

La Barbie Serena Williams reprend la tenue de son titre de 2005 à Melbourne, et Mattel la présente comme un modèle pour les filles

La poupée reproduit la tenue verte et blanche de la finale de 2005. Elle porte un haut ajouré avec des détails en maille, une jupe blanche, un bandeau, des chaussettes et des chaussures de sport. Elle est vendue avec une raquette et une balle. Elle est disponible sur la boutique en ligne de Mattel et dans les magasins de la chaîne Target, aux États-Unis.

À Melbourne, Serena Williams avait battu en finale Lindsay Davenport, tête de série numéro un du tournoi. C’était son septième titre du Grand Chelem en simple. En demi-finale, elle avait sauvé des balles de match contre la Russe Maria Sharapova, rappelle le site d’information Colombia One.

Serena Williams
Serena Williams, en 2013. Edwin Martinez / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Au cours de sa carrière, Serena Williams a remporté 23 titres du Grand Chelem en simple, un record de l’ère Open, commencée en 1968. Elle a aussi gagné quatre médailles d’or olympiques. Trois d’entre elles ont été remportées en double avec sa sœur Venus Williams, en 2000, 2008 et 2012. Elle a joué son dernier match à l’US Open de 2022.

Venus Williams
Venus Williams, en 2025. Hameltion / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

« En grandissant, je voyais peu de filles qui me ressemblaient à qui l’on disait qu’il n’y avait aucune limite à ce qu’elles deviendraient. »

Serena Williams, à l’occasion de la sortie de sa poupée, le 8 octobre (propos traduits de l’anglais)

En mars, Mattel l’avait déjà intégrée à sa « Barbie Dream Team ». Ce groupe réunit huit femmes honorées par une poupée unique pour la Journée internationale des droits des femmes. La chaîne européenne Euronews cite alors Nathan Baynard, vice-président et responsable de la marque Barbie chez Mattel. Selon lui, Barbie défend depuis toujours l’idée que les filles peuvent tout être.

Lire aussi Hypersexualisation des sportives : ce sont les athlètes elles-mêmes qui ont fait changer les tenues et les cadrages de la télévision

Avant la Barbie Serena Williams, le test des poupées a montré dès 1939 que les enfants noirs associaient la couleur de leur peau à ce qui est « méchant »

L’idée qu’une poupée sert de modèle aux enfants a été étudiée par la psychologie dès 1939. Kenneth Clark a été le premier Afro-États-Unien à obtenir un doctorat de psychologie à l’université Columbia, à New York. Mamie Clark a été la première Afro-États-Unienne à y obtenir le même diplôme. Ces informations viennent du NAACP Legal Defense Fund, l’organisation de défense des droits civiques qui a plaidé contre la ségrégation scolaire.

Le couple demandait aux enfants avec quelle poupée ils voulaient jouer, laquelle était gentille et laquelle avait une jolie couleur. En 1939, 67 % des enfants choisissaient de jouer avec la poupée blanche. Et 60 % disaient qu’elle avait « une jolie couleur ».

Le racisme désigne le traitement inégal des personnes selon leur origine ou leur couleur de peau. Pour les Clark, le racisme et la ségrégation abîmaient l’estime de soi des enfants noirs. En 1954, la Cour suprême des États-Unis a cité un article de Kenneth Clark publié en 1950. Elle l’a fait dans l’arrêt Brown v. Board of Education, qui a déclaré la ségrégation scolaire contraire à la Constitution.

L’expérience a été reprise depuis. En 2005, la cinéaste états-unienne Kiri Davis l’a refaite pour son documentaire « A Girl Like Me ». Quinze des vingt et un enfants interrogés ont choisi la poupée blanche.

« A Girl Like Me », documentaire de Kiri Davis sorti en 2005. Elle y refait le test des poupées avec des enfants noirs (en anglais).

En 2010, la chaîne d’information états-unienne CNN l’a reprise avec un protocole conçu par Margaret Beale Spencer, psychologue de l’enfance à l’université de Chicago. Les enfants, noirs comme blancs, associaient encore les qualités positives aux peaux les plus claires.

Lire aussi Colorisme dans la mode

La Barbie Serena Williams arrive dix ans après la diversification de la marque, lancée en 2016 alors que ses ventes reculaient

Mattel a longtemps vendu une poupée unique, blanche et blonde. Christie, souvent présentée comme la première poupée afro-états-unienne de la gamme, apparaît en 1968. En 1980 sort Black Barbie, conçue par la designer Kitty Black Perkins. Elle garde pourtant des traits du visage pensés pour la Barbie blanche.

Le grand changement date du début de l’année 2016. Mattel ajoute alors trois nouvelles morphologies à sa gamme Fashionistas : grande, petite et « curvy », aux formes plus rondes. Elle ajoute aussi sept couleurs de peau, 22 couleurs d’yeux et 24 coiffures, dont des afros et des tresses, d’après le magazine britannique de design Dezeen.

Evelyn Mazzocco, alors vice-présidente principale de Mattel, disait vouloir « changer le visage de la marque », au sens propre. La décision répondait aussi au recul des ventes de la poupée.

Le site d’information sur la mode FashionUnited chiffre l’effet de ce lancement. Selon lui, les ventes de Barbie ont ensuite progressé de 7 %, à 972 millions de dollars.

Les critiques sur la silhouette de la poupée sont anciennes. En 2006, les chercheuses britanniques Helga Dittmar, Emma Halliwell et Suzanne Ive ont montré des images de Barbie à des fillettes de 5 à 8 ans. Leur estime d’elles-mêmes était ensuite plus basse que celle des fillettes qui voyaient une poupée aux proportions plus réalistes.

La joueuse honorée par la Barbie Serena Williams a été huée à Indian Wells, caricaturée en 2018 et visée pour sa tenue à Roland-Garros

Avec la Barbie Serena Williams, Mattel célèbre une joueuse que le tennis a souvent traitée autrement que ses adversaires. En mars 2001, Serena Williams dispute la finale du tournoi d’Indian Wells, en Californie, contre la Belge Kim Clijsters. Sa sœur Venus Williams venait de déclarer forfait en demi-finale, en invoquant une tendinite. Des accusations, fausses, affirment alors que les matchs entre les deux sœurs sont arrangés.

Le stade hue Serena Williams dès son entrée sur le court. Son père, Richard Williams, dit avoir reçu des insultes racistes de la part de spectateurs. Les deux sœurs boycottent ensuite le tournoi. Serena Williams n’y revient qu’en 2015.

Elle a raconté cette finale dans un texte publié par le magazine états-unien Time en février 2015. Elle y écrit s’être sentie « indésirable, seule et effrayée ». Elle décrit des huées marquées par un fond de racisme, qui ont rappelé à son père ce qu’il avait vécu enfant dans le sud des États-Unis.

« Ensemble, nous avons la possibilité d’écrire une fin différente. »

Serena Williams, dans le magazine Time, en février 2015, en annonçant son retour à Indian Wells (propos traduits de l’anglais)

En septembre 2018, Serena Williams perd la finale de l’US Open contre la Japonaise Naomi Osaka. Deux jours plus tard, le dessinateur Mark Knight publie une caricature dans le quotidien australien Herald Sun. Il la montre en pleine colère, piétinant sa raquette, une tétine posée au sol, d’après la radio publique états-unienne NPR.

Naomi Osaka
Naomi Osaka, en 2020. AndrewHenkelman / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

L’Association nationale des journalistes noirs des États-Unis a jugé ce dessin « répugnant à bien des égards ». L’autrice Tobi Oredein, installée à Londres, y a vu le stéréotype de la « femme noire en colère ». En février 2019, le Conseil australien de la presse, l’organisme qui examine les plaintes contre les journaux, a estimé que le dessin ne violait pas ses règles.

La même année, la tenue de Serena Williams est visée en France. Le 29 mai 2018, elle joue à Roland-Garros dans une combinaison noire intégrale. Elle a accouché le 1er septembre 2017 et souffert ensuite d’une embolie pulmonaire. La combinaison l’aide à se protéger des caillots sanguins, explique alors l’agence de presse états-unienne Associated Press.

En août 2018, le président de la Fédération française de tennis, Bernard Giudicelli, annonce que cette tenue ne sera plus acceptée. Il déclare au mensuel Tennis Magazine qu’il « faut respecter le jeu et l’endroit », selon le site de la chaîne états-unienne NBC Sports.

Lire aussi Cheveux naturels : ce que dit le cas d’Audrey Pulvar

Avec la Barbie Serena Williams, Mattel ajoute une joueuse de plus à ses poupées de sportives, après Venus Williams et Naomi Osaka

Naomi Osaka, la joueuse qui avait battu Serena Williams à New York, a elle-même reçu sa poupée en juillet 2021. Elle fait partie de la série Barbie Role Model, consacrée à des femmes présentées comme des modèles. Sa poupée porte une tenue de tennis Nike et une raquette, d’après une dépêche de l’agence Reuters.

Venus Williams a été honorée deux fois. En mai 2024, elle figure parmi neuf sportives dont Mattel fait des poupées pour les 65 ans de Barbie. En août 2025, elle entre dans la collection Inspiring Women, lancée en 2018. Sa poupée reprend la tenue blanche de sa victoire à Wimbledon en 2007, selon Euronews.

Les sources de cet article

  1. Because of Them We Can, « Serena Williams Gets Her Own Barbie Inspired By Her Iconic 2005 Australian Open Win », 8 octobre 2026
  2. Euronews, « Arsenal and England star striker Chloe Kelly makes debut on Barbie Dream Team », 5 mars 2026
  3. City University of New York, archives Kenneth Clark, « The Doll Study »
  4. NAACP Legal Defense Fund, « A Revealing Experiment : Brown v. Board and the doll test »
  5. Alan G Brake, Dezeen, « Barbie redesigned to include more body types and skin tones », 1er février 2016
  6. Serena Williams, Time (republié par Fortune), « Why I'm going back to Indian Wells », 4 février 2015
  7. NPR, « Controversial Serena Williams Cartoon Ruled 'Non-Racist' By Australia's Press Council », 25 février 2019

La newsletter

Dans votre boîte mail