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Édition du samedi 24 octobre 2026
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« 1 sur 8 milliards » : le jeu fait naître au hasard parmi les bébés du monde, alors qu’au Niger 76 % des filles sont mariées avant 18 ans

Depuis le 5 octobre, le jeu en ligne « 1 sur 8 milliards » fait naître ses joueurs et joueuses au hasard dans l’un des 172 pays qu’il couvre, puis leur fait vivre une vie entière à partir des statistiques de l’ONU et de la Banque mondiale. Quand le tirage fait naître une fille, d’autres décident souvent à sa place, sa famille pour un mariage avant 18 ans au Niger, les talibans pour l’école en Afghanistan, la loi pour le divorce aux Philippines. En France, l’extrême droite veut donner aux Français la priorité d’accès au logement social. Que pèse le lieu de naissance dans une vie de femme ?

Une écolière à Bosso, dans la région de Diffa, au Niger, en 2017 Décryptage
Une écolière à Bosso, dans la région de Diffa, au Niger, en 2017. Nicolas Pinault (VOA) / Wikimedia Commons, domaine public

Depuis le 5 octobre, le jeu en ligne gratuit « 1 sur 8 milliards » fait naître ses joueurs et joueuses au hasard parmi les bébés qui viennent au monde, puis leur fait vivre toute une vie à partir des statistiques réelles de leur pays, rapporte le site d’actualité technologique français Presse-citron. Le 21 octobre, la journaliste Manon Carpentier y relate que des internautes disent avoir pleuré à la mort de leur personnage. Selon le site technologique japonais ASCII.jp, les discussions autour du jeu se sont étendues sur le réseau social X vers le 13 octobre. Le jeu applique notamment le taux de mariage des enfants de chaque pays, une donnée qui concerne d’abord les filles.

« 1 sur 8 milliards », un jeu gratuit conçu par un développeur sud-coréen, fait vivre des vies entières à partir des statistiques de l’ONU et de la Banque mondiale

Le jeu a été créé par Jin Hwi-eus, un développeur indépendant sud-coréen, selon le magazine économique taïwanais BusinessNext, qui précise le 15 octobre qu’il l’a conçu seul, en quatre heures environ, avec une intelligence artificielle générative. Le site officiel de « 1 sur 8 milliards » indique que la simulation couvre 172 pays et repose sur « des statistiques publiques de l’ONU, de la Banque mondiale et d’autres organismes ». Elle intègre l’espérance de vie par sexe, la mortalité infantile, la répartition des revenus mesurée par l’indice de Gini (un indicateur des inégalités de revenus, de 0 pour l’égalité parfaite à 1 pour l’inégalité maximale), la durée de scolarisation et le taux de mariage d’enfants.

Le pays de naissance est tiré au sort selon le nombre de naissances annuelles de chaque pays. Selon BusinessNext, un tirage a ainsi 17,6 % de chances de faire naître en Inde et 6,7 % en Chine. La joueuse ou le joueur décide de la poursuite des études, du mariage ou des enfants, d’après Presse-citron. Le site prévient que la mort, la guerre, les violences conjugales et les violences sexuelles surviennent « aussi souvent que dans les statistiques réelles » et réserve le jeu aux personnes de 15 ans et plus. Cité par BusinessNext, Jin Hwi-eus explique pourquoi il a gardé ces événements dans « 1 sur 8 milliards ».

« Les statistiques peuvent sembler lointaines, de simples chiffres, mais si vous êtes un enfant, la mortalité infantile devient l’histoire d’une mort. »

Jin Hwi-eus, développeur de « 1 sur 8 milliards », dans BusinessNext, 15 octobre (traduit du chinois)

Au Niger et en Inde, les chiffres que reprend « 1 sur 8 milliards » montrent que le mariage des filles reste décidé par leur famille

Le taux de mariage des enfants est l’indicateur du jeu qui touche le plus directement les filles, et le Niger détient l’un des plus élevés au monde. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) au Niger, 76 % des filles du pays sont mariées avant 18 ans, et 36 % des adolescentes de 15 à 19 ans ont déjà accouché ou sont enceintes. L’ONG suisse de défense des droits de l’enfant Humanium estime que 28 % des filles du pays sont mariées avant leurs 15 ans, et précise que la plupart des unions relèvent du droit coutumier et que le consentement des parents permet de marier des filles plus jeunes que l’âge légal.

L’Inde, le pays où le jeu fait naître le plus souvent, concentre le plus grand nombre de filles mariées enfants. Le 11 octobre, l’agence de presse indienne Press Trust of India, reprise par le quotidien Deccan Chronicle, rappelait à l’occasion de la Journée internationale des filles qu’un tiers des enfants mariées dans le monde vivent en Inde, et qu’une jeune Indienne sur cinq environ a été mariée avant 18 ans. L’UNICEF Inde évaluait en 2017 à 223 millions le nombre de femmes du pays mariées enfants. Dans la même dépêche, Ravi Kant, coordinateur national de l’organisation Just Rights for Children, explique que ce sont les familles les plus pauvres qui décident de marier leurs filles tôt.

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Au Niger, Amara, 14 ans, raconte comment elle a échappé à un mariage forcé, dans un reportage publié par le bureau Afrique de l’Ouest et du Centre du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA)

En Afghanistan, 2,4 millions de filles sont privées d’école secondaire par décision des talibans, et aux Philippines la loi interdit encore le divorce

Dans d’autres pays couverts par le jeu, ce sont les autorités et la loi qui décident de l’avenir des filles. En Afghanistan, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a annoncé le 11 août que 2,4 millions de filles sont privées d’enseignement secondaire, selon la chaîne d’information qatarie Al Jazeera. Les talibans ont fermé les collèges et lycées aux filles en mars 2022, puis les universités aux femmes en décembre 2022, et l’Afghanistan est le seul pays au monde à interdire aux filles et aux femmes l’accès au secondaire et à l’université. Les Nations unies qualifient cette politique d’« apartheid de genre ».

Aux Philippines, c’est la loi qui empêche de quitter un mariage, y compris violent. Le pays est le seul au monde, avec le Vatican, où un couple marié ne peut pas légalement divorcer, rappelait en 2024 Al Jazeera. Hormis les personnes musulmanes, qui relèvent du droit musulman, les couples doivent obtenir d’un juge l’annulation du mariage, qui exige de prouver que l’union était invalide et coûte jusqu’à 4 000 dollars d’honoraires d’avocat. Selon le cabinet d’avocats canadien JCA Law, la Chambre des représentants a adopté en mai 2024 un projet de loi sur le divorce par 131 voix contre 109, mais le Sénat ne l’a jamais voté, et le texte est devenu caduc à la fin de la législature, en juin 2025. Aucune des propositions redéposées depuis n’a été adoptée. Janine Aranas, avocate au cabinet De Leon Arevalo Gonzales, a décrit à Al Jazeera le cas d’une cliente violée et menacée au couteau par son mari.

« Imaginez être dans cette relation et, après tout cela, être toujours mariée à cette personne. »

Janine Aranas, avocate au cabinet De Leon Arevalo Gonzales, dans Al Jazeera, 5 juillet 2024 (traduit de l’anglais)

Le pays où l’on vit explique plus des deux tiers des écarts de revenus dans le monde, et l’économiste Branko Milanović appelle « prime de citoyenneté » ce supplément de revenu lié à la naissance

Ces écarts entre les vies tirées au sort dans le jeu ont été mesurés par des économistes, à l’échelle des revenus. Branko Milanović a passé une vingtaine d’années au département de la recherche de la Banque mondiale, et enseigne à la City University of New York, selon Finances & Développement, la revue du Fonds monétaire international, en mars 2019. Dans un texte publié en mai 2015 par le Forum économique mondial, il montre que le seul pays de résidence suffit à expliquer plus des deux tiers des différences de revenus entre les habitant·es du monde.

Branko Milanović prend le Congo comme point de comparaison. En moyenne, une personne vivant aux États-Unis touche 355 % de plus qu’une personne vivant au Congo, une personne vivant en Suède 329 % de plus et une personne vivant au Brésil 164 % de plus. Dans Finances & Développement, il estime qu’une personne née aux États-Unis gagne 93 fois plus qu’une personne du pays le plus pauvre du monde, du seul fait de sa naissance. Selon lui, cette prime de citoyenneté nourrit les migrations vers les pays riches. Dans « 1 sur 8 milliards », le revenu du personnage dépend de la même façon de la distribution des revenus de son pays de naissance.

Branko Milanović
Branko Milanović, en 2018. Niccolò Caranti / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Lire aussi Éducation des filles, Zara Larsson et le Malala Fund

La « priorité nationale » de l’extrême droite veut réserver des droits selon la nationalité, alors que Laurent Fabius, quand il présidait le Conseil constitutionnel, l’a jugée contraire à la Constitution

Le lieu de naissance est aussi au cœur du débat politique français, où l’extrême droite propose d’ajouter une condition de nationalité à l’accès à certains droits, ce qu’elle appelle la « priorité nationale ». Le 13 septembre, à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, a annoncé vouloir donner aux Français « la priorité d’accès au logement social » et leur réserver les aides personnelles au logement (APL), selon une dépêche de l’Agence France-Presse reprise par Sud Radio.

Marine Le Pen
Marine Le Pen, en 2025. Vox España / Wikimedia Commons, CC0

« Nous allons garantir à tous les Français, comme cela se pratique dans tous les pays du monde, un droit naturel et juste. »

Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, à Hénin-Beaumont, 13 septembre, citée par l’Agence France-Presse

Le Rassemblement national envisage lui-même de réviser la Constitution pour l’appliquer. En juin 2024, son programme pour les élections législatives prévoyait de mettre en place la priorité nationale « si nécessaire » par un référendum constitutionnel, rapportait la chaîne parlementaire LCP. La même chaîne rappelait qu’en avril 2024, le Conseil constitutionnel avait rejeté une demande de référendum des Républicains qui visait à limiter l’accès des étrangers et étrangères aux prestations sociales, en raison d’une « atteinte disproportionnée » aux droits des personnes étrangères en situation régulière. Laurent Fabius, alors président du Conseil constitutionnel, s’était exprimé dans le quotidien Le Monde.

Laurent Fabius
Laurent Fabius, en 2016. Marc Dossmann, Parlement européen / Wikimedia Commons

« La préférence nationale, appliquée de façon systématique, est contraire à la Constitution. »

Laurent Fabius, alors président du Conseil constitutionnel, dans Le Monde, cité par LCP le 28 juin 2024

Dès janvier 2024, Marine Le Pen avait déposé à l’Assemblée nationale une proposition de révision de la Constitution signée par 88 député·es du Rassemblement national, que le parti veut faire adopter par un référendum au titre de l’article 11, selon la chaîne parlementaire Public Sénat. À l’automne 2025, Éric Kerrouche, sénateur socialiste des Landes, a défendu une proposition de loi pour que la Constitution ne puisse être révisée que par l’article 89, qui impose un vote des deux assemblées, faute de quoi, selon lui, « la “préférence nationale” deviendra la loi de la République ». La mesure ferait de la nationalité, que la plupart des personnes reçoivent à leur naissance, une condition d’accès au logement social et aux APL.

Les sources de cet article

  1. Presse-citron, « “1 sur 8 milliards” : pourquoi ce jeu gratuit fait pleurer les internautes », 21 octobre 2026
  2. BusinessNext (數位時代), « 80億分之1 », 15 octobre 2026
  3. UNICEF Niger, « Être un enfant au Niger »
  4. Al Jazeera, « UNESCO says 2.4 million Afghan girls denied access to further education », 11 août 2026
  5. Al Jazeera, « “We are not criminals”: Philippines considers making divorce legal », 5 juillet 2024
  6. Forum économique mondial, « How much of our income is determined by where we live? », 6 mai 2015
  7. Sud Radio (AFP), « Le Pen veut mettre la priorité nationale au centre d’un grand chantier sur le logement », 13 septembre 2026

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