Affaire Doums : quand la victime est jugée avant l’agresseur

Le victim-blaming en pleine lumière

Depuis la garde à vue du rappeur Doums pour violences conjugales présumées sur l’actrice Adèle Exarchopoulos, un deuxième procès se tient en parallèle sur les réseaux sociaux. C’est elle qu’on insulte, qu’on questionne, qu’on juge. Pas lui. Décryptage d’un mécanisme aussi vieux que la violence conjugale elle-même.

Depuis l’annonce du placement en garde à vue du rappeur Doums (de son vrai nom Mamadou Coulibaly) le 22 janvier 2026, pour violences conjugales présumées sur son ex-compagne l’actrice Adèle Exarchopoulos, un autre procès se joue en parallèle. Pas dans un tribunal. Dans les commentaires.

Des milliers de réactions ont déferlé en quelques heures sur X, Instagram, TikTok. Un mélange toxique de racisme, de victim-blaming et de misogynie. Un spectacle devenu si prévisible qu’on pourrait presque en écrire le script à l’avance. Et pourtant, à chaque fois, ça fait le même effet. Parce qu’à chaque fois, c’est une vraie personne qu’on lynche.

Adèle Exarchopoulos, Palme d’or à Cannes pour La Vie d’Adèle en 2013, deux fois César, avait pourtant tout fait pour éviter ça. Selon des sources proches du dossier citées par l’AFP, elle voulait expressément éviter la médiatisation de cette affaire. Elle avait déposé plainte en octobre 2024, discrètement, après des années de silences et de procédures. Une première plainte en 2019 avait déjà abouti à une condamnation de Doums en juillet 2020. Une ordonnance de protection avait été prononcée en 2024. Et malgré tout ça, l’information a fuité. Et avec elle, la meute.

Le procès de la victime, avant même celui de l’agresseur présumé

Ce qui est frappant, et révoltant, dans les réactions qui ont suivi la révélation de la garde à vue, c’est la rapidité avec laquelle l’attention s’est déplacée. De Doums vers Adèle. De l’agresseur présumé vers la victime présumée.

Sur X, les commentaires fusent : elle aurait « bien connu ce qu’elle choisissait », elle « n’avait qu’à partir plus tôt », on lui reproche son image passée, ses rôles de cinéma, sa vie amoureuse. Le site Terrafemina, qui a documenté le phénomène, décrit un « cyberharcèlement très virulent » visant directement l’actrice. Insultes, menaces, mises en cause de sa crédibilité, pendant que l’homme qui comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Paris le 29 juin pour « violences habituelles commises par conjoint, en récidive légale », lui, poste sur les réseaux sociaux. « Ils ont essayé de me faire, c’était pas mon heure », écrit Doums sur X dès le 24 janvier.

Le résumé est brutal : lui communique librement. Elle, qui voulait juste un peu de justice et de paix, se retrouve jugée par des millions d’inconnus.

Ce retournement n’est pas un accident. C’est un mécanisme. Celui du victim-blaming — la tendance à reporter la responsabilité d’une violence sur la personne qui l’a subie. Et il fonctionne selon des ressorts très précis, que cette affaire illustre avec une clarté presque clinique.

Le mythe de la victime parfaite

Le victim-blaming repose sur une fiction : celle de la « vraie victime ». Une femme qui n’aurait rien fait pour mériter ce qui lui est arrivé, qui aurait fui dès le premier signe, qui n’aurait jamais croisé le regard de son agresseur dans un cadre amoureux et consensuel. Une femme sans histoire, sans corps visible, sans passé.

Adèle Exarchopoulos ne correspond pas à cette fiction. Et c’est précisément pour ça qu’elle est ciblée.

Depuis son tout premier grand rôle dans La Vie d’Adèle d’Abdelatif Kechiche,  film aux scènes explicites qui lui ont valu autant de louanges que de projections masculines non consenties, l’actrice traîne une image hypersexualisée qu’elle n’a pas construite elle-même. Comme l’analyse la documentariste et militante féministe Ovidie, citée par Terrafemina : « Quand une femme montre son corps, se dénude, se dévoile, elle est traitée de putain : et considérée ainsi jusqu’à la fin de ses jours. » C’est ce qu’on appelle le slut-shaming, cette violence qui consiste à retourner contre une femme sa propre image pour invalider sa parole. Et ça marche d’autant mieux quand cette image a été construite à son insu, dans les pages d’un magazine ou à travers le regard d’un réalisateur.

En clair : parce qu’Adèle Exarchopoulos a joué une scène de sexe à 18 ans dans un film de Kechiche, certains estiment qu’elle ne mérite pas d’être crue à 32 ans quand elle porte plainte pour violences conjugales. Le lien logique est inexistant. L’effet réel, lui, est bien là.

La psychiatre Dr Muriel Salmona, spécialiste du psychotrauma et autrice du Livre noir des violences sexuelles (2013), explique ce mécanisme de façon limpide : quand on blâme une victime, on se protège psychologiquement. Le raisonnement inconscient est simple,si elle a fait quelque chose pour que ça lui arrive, alors moi qui agis « correctement », je suis à l’abri. C’est une illusion de contrôle. Et c’est aussi une façon de ne jamais avoir à regarder la violence en face.

« Pourquoi elle n’est pas partie ? » Démonter la question la plus violente

L’une des formes les plus répandues de victim-blaming dans les affaires de violences conjugales, c’est la question du départ. « Pourquoi elle est restée ? » « Pourquoi elle a mis autant de temps à porter plainte ? » Sous-entendu : si elle n’est pas partie, c’est qu’elle a dû trouver ça acceptable. Ou qu’elle l’a provoqué.

Cette question est non seulement cruelle, elle est factuellement fausse.

Les violences conjugales ne fonctionnent pas comme une agression dans la rue, avec un inconnu et une issue claire. Elles s’inscrivent dans une relation affective, souvent construite sur des années, dans laquelle l’emprise psychologique précède et accompagne la violence physique. Les cycles de violence alternent avec des phases de rémission, de promesses, de tendresse, ce qu’on appelle le « cycle de Walker », qui rendent le départ à la fois émotionnellement complexe et concrètement dangereux. On sait que le moment le plus risqué pour une femme victime de violences conjugales, c’est précisément celui où elle tente de quitter son partenaire.

Dans le cas d’Adèle Exarchopoulos, les faits documentés racontent cette réalité : une première plainte en 2019. Une condamnation de Doums en 2020. Une ordonnance de protection en 2024, que le rappeur n’aurait pas respectée, selon Le Parisien. Une deuxième plainte en octobre 2024 pour des faits s’étalant de 2017 à 2024. Ce n’est pas le portrait d’une femme passive. C’est le portrait d’une femme qui s’est battue, encore et encore, dans un système judiciaire qui protège insuffisamment les victimes et face à une opinion publique qui la juge plutôt que de la soutenir.

Quand le racisme s’invite dans le féminisme sélectif

Il faut le nommer. Parce que dans les commentaires qui ont suivi la garde à vue, il y avait aussi ça.

Une partie des réactions les plus violentes contre Doums n’avaient rien à voir avec une préoccupation sincère pour Adèle Exarchopoulos. Elles mobilisaient l’affaire pour stigmatiser une population entière. « C’est culturel », « C’est sa communauté », « Voilà ce que vous importez », les formulations varient, le fond reste le même. C’est ce qu’on pourrait appeler le féminisme de circonstance : celui qui se réveille uniquement quand l’agresseur présumé est racisé, et qui utilise la protection des femmes comme prétexte pour alimenter un discours xénophobe.

Ce glissement est non seulement révoltant sur le plan moral, il est aussi empiriquement faux. En France, une femme est tuée tous les deux jours par son partenaire ou ex-partenaire. Ces hommes viennent de tous les milieux, toutes les origines, toutes les classes sociales. Les violences conjugales ne sont pas un « problème communautaire ». Ce sont un problème systémique, ancré dans des structures patriarcales qui traversent toute la société.

Ce qu’on observe dans des affaires comme celle de Doums, c’est une indignation à géométrie variable. Quand l’agresseur présumé est racisé, l’indignation est massive, immédiate, bruyante. Quand il est blanc et bourgeois, elle est souvent discrète, nuancée, ou dirigée vers la victime elle-même, jugée manipulatrice, intéressée, ou « difficile à croire ». Cette asymétrie dit quelque chose sur qui mérite d’être protégé et qui mérite d’être condamné dans l’imaginaire collectif. Et ce n’est pas un détail.

Gisèle Pélicot nous a déjà tout dit

En 2024, lors du procès des viols de Mazan, Gisèle Pélicot avait fait un choix extraordinaire : celui de lever l’anonymat, de rendre le procès public, de regarder ses agresseurs en face et de dire, pour toutes les femmes qui ne pouvaient pas le faire : « La honte doit changer de camp. »

Elle avait 71 ans. Elle avait subi des centaines de viols, documentés par 20 000 fichiers. Son mari l’avait droguée pendant des années pour la livrer à des inconnus. Et malgré tout ça, malgré les preuves accablantes, malgré les aveux — sa parole avait été mise en doute. Son comportement questionné. Son mariage passé à la loupe. L’une des avocates de la défense avait insinué qu’elle « aimait ça ». D’autres avaient évoqué une possible complicité.

Le 17 septembre 2024, excédée, Gisèle Pélicot avait dû rappeler, depuis la barre : « Un viol est un viol. »

Si une femme de 71 ans, avec 20 000 preuves, doit encore rappeler cette évidence, on mesure l’ampleur du problème. On comprend pourquoi Adèle Exarchopoulos, elle, avait voulu éviter la médiatisation. Et on comprend surtout ce qu’elle savait déjà : que la justice, pour les femmes qui portent plainte pour violences conjugales, se joue autant dans la rue que dans le prétoire.

L’affaire Rihanna et Chris Brown avait, quinze ans plus tôt, illustré la même mécanique à une échelle mondiale. En 2009, les preuves médicales étaient là, les photos du visage tuméfié de la chanteuse avaient fait le tour du monde. Le soutien du public était réel. Puis des rumeurs avaient circulé, elle l’aurait revu. Et le discours avait radicalement changé. Certains avaient estimé qu’elle « ne méritait plus » leur compassion. Que ses choix après l’agression comptaient plus que l’agression elle-même. Le message envoyé aux victimes était transparent : tu as droit à notre soutien conditionnellement. Fais un « mauvais » choix, et on t’abandonne.

Conclusion : Le deuxième procès

Adèle Exarchopoulos n’a pas commenté cette affaire. Son avocate non plus. Elle attend le 29 juin. Elle attend que la justice fasse son travail.

Pendant ce temps, elle se prend les commentaires. Les insultes. Les projections. Le poids d’une opinion publique qui lui reproche d’avoir osé,  d’avoir osé porter plainte, d’avoir osé exister avec une image complexe, d’avoir osé prendre du temps avant de parler.

Ce deuxième procès, celui des réseaux sociaux, celui du regard public, n’a pas de verdict officiel. Mais il a des effets très réels. Il décourage les victimes de porter plainte. Il renforce le sentiment que la honte appartient à celles qui subissent, pas à ceux qui frappent. Il perpétue l’idée qu’une femme doit être parfaite pour mériter d’être crue.

Laissons Adèle Exarchopoulos exister en dehors du regard de ceux qui ont décidé de la juger. Laissons la justice suivre son cours. Et pour les autres, celles qui vivent peut-être la même chose en silence, sans caméras, sans médias, sans rien, le 3919 existe. Il est gratuit, anonyme, disponible 24h/24. Parce que peu importe ce qu’on vous a dit, peu importe ce que les commentaires insinuent : ce n’est jamais de votre faute.

Si vous êtes victime ou témoin de violences conjugales : 3919 (gratuit, anonyme) arretonslesviolences.gouv.fr, Signalement en ligne 24h/24

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