Dossiers Epstein : la transparence qui revictimise
Le 30 janvier 2026, le département américain de la Justice publie plus de 3 millions de pages de documents, 2 000 vidéos et 180 000 images liées à l’affaire Epstein. Le week-end suivant, une centaine de victimes saisissent la justice pour demander la fermeture du site gouvernemental où les documents sont accessibles. Leurs avocats écrivent au juge : « Pour les victimes de Jeffrey Epstein, chaque heure compte. Le préjudice se poursuit et est irréversible. »

Ce que Flora Coquerel n’a pas fait
Le 6 mars 2015, un homme envoie un email à Jeffrey Epstein. « Bonjour Jeffrey, voici l’une de mes nouvelles mannequins que j’aimerais envoyer à New York. Elle est encore à l’école, elle a 20 ans et a été élue Miss France 2014. Elle s’appelle Flora Coquerel. Faites-moi savoir ce que vous en pensez. » L’homme s’appelle Daniel Siad. L’email figure parmi les documents publiés fin janvier 2026.
Flora Coquerel découvre son nom dans ces fichiers et publie un communiqué : « Je suis profondément choquée et indignée de voir mon nom circuler et être associé, de près ou de loin, à une affaire relevant de faits criminels à caractère sexuel. » Elle explique n’avoir jamais rencontré Epstein, ni connu Daniel Siad. Elle écrit que cette association constitue « une atteinte grave » à ce qu’elle est.
Flora Coquerel n’a rien fait. Son nom apparaît dans un email où quelqu’un tente de la proposer à un pédocriminel. Elle n’est pas coupable, pas complice, pas impliquée. Et pourtant c’est elle qui fait les gros titres, c’est elle qui prend la parole publiquement, c’est elle qui doit se défendre. Le mécanisme dit quelque chose sur qui doit porter la charge de la preuve quand un nom circule dans ce dossier.
Les photos qui n’auraient pas dû être publiées
Le 1er février 2026, le New York Times révèle que parmi les documents accessibles figurent une quarantaine de photos de jeunes femmes nues, possiblement des adolescentes, issues de la « collection personnelle » d’Epstein. Ces images étaient en ligne. Accessibles depuis la France, accessibles partout dans le monde, en quelques clics sur le site du ministère américain de la Justice, après avoir « confirmé son âge ».
Plus d’une quarantaine de noms de victimes apparaissent dans les documents, certains cités plus de cent fois. Leurs identités, leurs témoignages, les détails de ce qu’elles ont subi : tout accessible. Des victimes reçoivent des messages en ligne. Les photos sont téléchargées et partagées avant que quiconque ne réagisse. « Le préjudice est irréversible », écrivent les avocats des victimes. Ce qui a été vu ne peut pas être effacé.
Le ministère de la Justice avait pourtant affirmé avoir chargé « des centaines d’avocats » d’examiner les documents avant publication pour déterminer ce qui devait être retiré. Le 19 novembre 2025, le Congrès avait adopté l’Epstein Files Transparency Act, qui prévoyait que les documents devaient être modifiés « pour éviter que les victimes d’Epstein ne soient identifiées ». Des expertes indépendantes de l’ONU ont parlé de « défaillances graves » dans la protection des victimes.
Six noms cachés, des centaines de victimes exposées
La même loi qui exigeait de protéger les victimes autorisant des caviardages « pour éviter une gêne » ou « protéger une réputation politique ». En pratique : six noms d’hommes ont été occultés dans les documents sans explication, comme l’ont révélé deux parlementaires américains qui ont eu accès aux versions non caviardées. L’un d’eux est « assez haut placé dans un gouvernement étranger », selon Thomas Massie. Un autre est « une personnalité assez éminente ».
La loi interdit pourtant expressément toute rétention de documents au motif du tort que leur publication pourrait causer à « un responsable gouvernemental, une personnalité publique ou un dignitaire étranger ». Ces caviardages sont donc d’une légalité douteuse. Pendant ce temps, les noms des victimes, eux, étaient accessibles.
La hiérarchie des protections est lisible dans ces deux faits mis côte à côte. Six noms d’hommes puissants cachés, présumément illégalement, pour préserver leur réputation. Des centaines de victimes exposées malgré un engagement légal à les protéger. Les experts indépendants de l’ONU le formulent clairement : « Les graves erreurs dans le processus de divulgation soulignent la nécessité urgente de procédures centrées sur les victimes. »
« Il est temps pour le pays de passer à autre chose »
Le 3 février 2026, face à la pression des avocats des victimes, le département de la Justice annonce des « discussions constructives ». L’audience prévue devant un juge fédéral est annulée. Certains documents sont retirés puis republiés en version censurée. Trop tard.
Le même jour, Donald Trump déclare aux journalistes à la Maison-Blanche : « Je pense qu’il est temps pour le pays de passer peut-être à autre chose, comme le système de santé ou quelque chose qui importe aux gens. » Trump, qui avait promis pendant sa campagne 2024 de publier l’intégralité du dossier Epstein, puis avait rechigné à le faire depuis son retour au pouvoir, invitait à tourner la page au moment précis où une centaine de femmes demandaient que leurs noms et leurs corps disparaissent du site gouvernemental.
Six experts indépendants de l’ONU ont publié un communiqué rappelant que « peu d’enquêtes nouvelles ont été ouvertes » malgré le volume des documents publiés, et qu’une seule personne proche d’Epstein fait actuellement l’objet d’investigations approfondies. Le réseau qui a permis à Epstein d’opérer pendant des décennies au cœur des élites mondiales n’a pas été démantelé. Les victimes, elles, ont été exposées une deuxième fois.
