« Fall » ou « Fôl » : pourquoi tant de personnes racisées changent leur nom pour réussir

Ces derniers jours, la prononciation du nom de l’influenceuse beauté sénégalaise Mia Fall (@socharmante, 1,2 million d’abonnés sur TikTok) déchaîne les commentaires. Elle dirait « Fall » à l’anglaise plutôt qu’à la sénégalaise, elle trahirait ses origines, elle « ferait la blanche ». Sauf que cette indignation-là cible la mauvaise personne. 

Mia Fall est une influenceuse beauté sénégalaise basée à Paris. Sur TikTok, sous le pseudo @socharmante, elle partage ses routines beauté, ses tutoriels maquillage, ses tenues du jour. Elle compte plus d’un million deux cent mille abonnés. Et voilà que ces derniers jours, une partie d’entre eux l’accusent de prononcer son propre nom « à l’anglaise » plutôt qu’avec l’accent sénégalais, et d’en faire ainsi une trahison culturelle.

On l’accuse de « se whitewasher ». De renier ses origines. De « faire la blanche ».

Reformulons la question. Pas « pourquoi fait-elle ça ? » mais : qu’est-ce qui pousse quelqu’un à modifier la façon dont il ou elle prononce, écrit, ou porte son propre prénom ? La réponse n’est pas dans les intentions individuelles de Mia Fall. Elle est dans les structures qui punissent, économiquement et socialement, tout ce qui s’éloigne des normes blanches.

Un prénom, un CV, et 31,5% de chances en moins

Modifier son nom, lisser ses cheveux, adopter un accent « neutre » : ces gestes ne sont pas des trahisons culturelles. Ce sont des stratégies de survie. Et cette réalité est documentée avec une précision qui ne laisse aucune place au doute.

En 2021, le ministère du Travail publie les résultats d’un testing massif réalisé entre 2019 et 2021 par la DARES, l’Institut des politiques publiques et ISM Corum. 9 600 candidatures fictives envoyées en réponse à 2 400 offres d’emploi, dans onze catégories de métiers, sur l’ensemble du territoire. Le protocole est rigoureux : les CV sont identiques en tout point, seul le nom change. Résultat : les candidatures dont l’identité suggère une origine maghrébine ont 31,5% de chances de moins d’être contactées par les recruteurs que celles portant un prénom et un nom à consonance française. Concrètement, une personne avec un nom maghrébin doit envoyer 1,5 fois plus de CV pour obtenir le même nombre de réponses positives.

Ce n’est pas une opinion. Ce n’est pas une impression subjective. Ce sont des données produites sous l’égide du ministère du Travail, vérifiées et confirmées par des chercheurs indépendants. Et elles ne varient pas selon les secteurs, les niveaux de qualification, le sexe des candidats. La discrimination à l’embauche par le nom est systémique. Elle traverse tout le marché du travail français.

Ce que ces chiffres décrivent, c’est le « capital blanc » théorisé par Estelle Depris dans son essai « Mécanique du privilège blanc » : « Privilèges et discriminations fonctionnent de manière asymétrique : l’un érige des barrières, l’autre octroie des avantages et des accès favorisés à des ressources matérielles comme symboliques. » Avoir un nom à consonance française est un avantage invisible, qui ne se voit que lorsqu’on l’enlève.

De Hapsatou à Corinne : la violence de l’injonction à l’assimilation

Changer son nom ou sa prononciation n’est pas toujours un choix. Parfois, c’est une pression directe, exercée par des employeurs, des collègues, des institutions.

En 2009, la Cour de cassation condamne un employeur qui exigeait qu’un salarié prénommé Mohamed se fasse appeler Laurent au travail. Un cas parmi des dizaines, rarement documentés, encore moins rarement sanctionnés.

En 2018, la scène se joue en direct sur le plateau des « Terriens du Dimanche » sur C8. Eric Zemmour s’adresse à la chroniqueuse Hapsatou Sy, ancienne personnalité du groupe Canal+, née à Dakar : « Votre mère a eu tort de vous appeler comme ça. » Sy lui répond : « Et vous voudriez que je m’appelle comment ? » Il répond : « Corinne. » Puis, dans un échange coupé au montage mais que Hapsatou Sy publiera elle-même sur les réseaux : « C’est votre prénom qui est une insulte à la France. »

La scène est d’une violence clinique. Un homme blanc dit à une femme noire que son identité est incompatible avec la France. Qu’elle devrait s’appeler « Corinne ». Que son prénom, hérité de sa culture, de sa famille, de son histoire, est une erreur à corriger.

Hapsatou Sy porte plainte. En janvier 2023, le tribunal correctionnel de Paris condamne Eric Zemmour à 4 000 euros d’amende pour injure à caractère raciste, et à 3 000 euros de dommages et intérêts. La condamnation est confirmée en appel en mars 2024. Mais comme elle l’a raconté elle-même lors du procès, « ce ‘Corinne’ m’a poursuivie chaque jour de ma vie depuis 2018, jusque dans les moments les plus intimes », jusqu’à la salle d’accouchement, où un anesthésiste s’est permis de l’appeler « Corinne » comme une blague. Elle a reçu des menaces de mort, des messages de haine, a été « progressivement placardisée » au sein de Canal+, a connu un arrêt de travail d’un an pour raisons médicales.

C’est ça, le coût réel d’un prénom qui « sort de l’histoire ».

De Krishna à Ben, de Vera à Mindy : une pression mondiale

Ces dynamiques ne sont pas une exception française. Elles traversent tous les pays, tous les secteurs, toutes les industries.

L’acteur Ben Kingsley, qui a remporté un Oscar pour Gandhi en 1983, s’appelait Krishna Pandit Bhanji. Il change de nom en 1970, déclarant le trouver « imprononçable » et craindre qu’un « nom étranger » entrave sa carrière. L’actrice Mindy Kaling naît Vera Mindy Chokalingam. Ses parents, immigrés indiens, lui choisissent « Mindy » en référence à une sitcom américaine, souhaitant lui donner « un joli prénom américain ». Elle raccourcit ensuite « Chokalingam » en « Kaling » parce que les gens l’écorchent constamment. Dans les deux cas, la logique est la même : s’approcher du nom qui ouvre des portes, s’éloigner de celui qui en ferme.

On comprend facilement ces choix. Ce qui serait injuste, c’est de les réduire à des actes de lâcheté ou de reniement. La vraie lâcheté, c’est celle d’un système qui contraint des individus à effacer une partie d’eux-mêmes pour accéder à ce à quoi ils ont droit.

La charge raciale, ou le prix psychologique de l’adaptation forcée

Ce que la polémique autour de Mia Fall ne dit pas, c’est le coût psychologique de ces adaptations permanentes. La psychologue Yaotcha d’Almeida conceptualise en 2022 ce qu’elle appelle le « traumatisme racial » : un stress chronique provoqué par l’accumulation d’expériences de discrimination. Les personnes racisées maintiennent une hypervigilance constante, adaptant leur comportement, leur langage, leur apparence, à chaque nouvel environnement. Ce n’est pas de la flexibilité. C’est de l’épuisement.

L’autrice et militante Douce Dibondo nomme cette pression la « charge raciale » : l’épuisement constant d’expliquer et de justifier son existence, de traduire les situations violentes vécues, puis de trouver des solutions pour apaiser les tensions créées par le racisme des autres. Une charge qui s’ajoute à tout le reste, invisible pour ceux qui ne la portent pas, écrasante pour ceux qui la subissent.

Accuser Mia Fall de trahison culturelle parce qu’elle prononce son nom d’une certaine façon, c’est ajouter une couche de pression à quelqu’un qui navigue déjà dans un environnement qui ne lui ressemble pas toujours. C’est déplacer la responsabilité de la structure vers l’individu. Et c’est précisément ce qu’il ne faut pas faire.

Ce que la controverse révèle sur nous

Il y a quelque chose de révélateur dans la façon dont cette polémique s’est enflammée. L’indignation est dirigée vers Mia Fall, pas vers les recruteurs qui écartent les CV maghrébins, pas vers les employeurs qui renomment leurs salariés, pas vers Zemmour qui dit à une femme noire que son prénom est une « insulte à la France ». L’indignation va vers celle qui s’adapte, pas vers ceux qui l’y forcent.

C’est une mécanique qu’on retrouve souvent dans les débats sur l’identité culturelle. On surveille les individus racisés pour s’assurer qu’ils restent suffisamment « authentiques », suffisamment conformes à l’image qu’on se fait de leur culture. Comme si leur identité devait être une performance permanente, validée de l’extérieur. Comme si adapter son nom ou sa prononciation pour naviguer dans un monde blanc était une trahison, plutôt qu’une réponse rationnelle à une pression réelle.

Le changement ne viendra pas de Mia Fall qui devrait prononcer son nom autrement. Il viendra du recruteur qui rappellera Fatima autant qu’il rappelle François. Il viendra de l’employeur qui ne demandera plus à Mohamed de s’appeler Laurent. Il viendra du plateau de télévision où plus aucun Zemmour ne pourra dire à une femme noire que son prénom est une insulte.

En attendant, laissons Mia Fall s’appeler comme elle veut.

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