Euphoria saison 3 : l’euphorie du male gaze

Euphoria saison 3 : l’euphorie du male gaze

Le 12 avril 2026, Euphoria revient sur HBO pour une troisième et dernière saison. Quatre ans d’attente. Et dès la bande-annonce, le débat explose : Cassie fait de l’OnlyFans, Jules est devenue sugar baby, Maddy danseuse. Une fois encore, les trajectoires féminines de la série passent par la sexualisation.

Deux minutes de trailer. C’est tout ce qu’il a fallu pour que les réseaux s’enflamment, le 14 janvier 2026, à la sortie de la bande-annonce officielle de la saison 3 d’Euphoria. Dans ces deux minutes : Cassie (Sydney Sweeney), mariée à Nate, photographiée en tenue de Playboy bunny pour son compte OnlyFans pendant que son mari dit, dégoûté : « My bride-to-be is spread-eagled on the internet. » Jules (Hunter Schafer), désormais sugar baby selon Maddy qui commente, fataliste : « It’s not that weird, every girl I meet is a sugar baby. » Et en arrière-plan, des filles qui dansent, des corps qui s’exposent, un univers entier construit autour du désir et du regard.

Quatre ans que les fans attendaient. Et Sam Levinson revient avec les mêmes obsessions.

Le male gaze, une théorie, une réalité

Avant d’aller plus loin, posons le cadre. Le male gaze est un concept féministe issu des études cinématographiques, théorisé en 1975 par la chercheuse et critique Laura Mulvey dans son essai « Visual Pleasure and Narrative Cinema ». Il décrit le mécanisme par lequel les personnages féminins sont mis en scène avant tout comme des objets de désir pour un regard masculin, plutôt que comme des sujets à part entière. Mulvey identifie trois niveaux de regard qui se superposent : celui de la caméra, qui cadre et choisit ce qu’on voit ; celui des personnages masculins, qui orientent l’action ; et celui du spectateur, qui absorbe cette perspective comme naturelle, comme universelle.

Dans Euphoria, ces trois niveaux fonctionnent à plein régime. Et ce n’est pas un hasard : derrière la caméra se trouve Sam Levinson, créateur, scénariste, réalisateur, homme cisgenre, dont la vision filtre l’essentiel des récits féminins de la série. Comme l’analysait la journaliste Manon Le Roy Le Marrec pour Nylon en 2022 : « La validation masculine guide les filles d’Euphoria, sans mise en perspective, pour le plus grand bonheur des viewers adultes voyeuristes. » Toutes les lycéennes de la série sont interprétées par des actrices aux physiques de mannequins, dont certaines l’étaient effectivement avant de rejoindre le casting, et qui avaient pour la plupart largement dépassé l’âge de leurs personnages.

Un contexte de production qui interroge

Ce male gaze n’existe pas dans un vide. Il est produit par une structure de pouvoir très concrète, qu’il faut nommer.

Euphoria est co-produite par Drake, producteur exécutif de la série depuis ses débuts. Un homme qui a fait l’objet de nombreuses accusations de comportements déplacés avec des femmes mineures, et d’une accusation de viol formulée dans le cadre des procédures judiciaires qui l’ont opposé à Kendrick Lamar en 2024. Ce contexte interroge, nécessairement, quand la série met en scène des adolescentes hypersexualisées dans des situations de vulnérabilité.

Sam Levinson, de son côté, avait déjà été au centre de critiques similaires lors de la création de The Idol en 2023, co-écrite avec The Weeknd. Une enquête de Rolling Stone, fondée sur treize témoignages anonymes de membres de l’équipe, avait décrit une production chaotique et des choix artistiques fortement contestés. Selon Deadline et Variety, Amy Seimetz, initialement réalisatrice du projet, aurait été écartée parce que sa version était jugée « trop orientée vers une perspective féminine ». Levinson reprend alors seul les rênes de la série, avec un virage assumé vers davantage de scènes à caractère sexuel.

Le fait que l’actrice Sydney Sweeney ait confié en janvier 2022 à The Independent avoir demandé à plusieurs reprises la suppression de scènes de nudité qu’elle jugeait inutiles dit quelque chose de clair sur la dynamique à l’oeuvre. Levinson acceptait ses demandes. Mais il en proposait davantage.

Jules sugar baby : le cliché trans qui résiste à tout

Parmi les révélations du trailer, l’une est particulièrement lourde de sens : Jules, le personnage trans joué par Hunter Schafer, est devenue sugar baby. C’est-à-dire qu’elle entretient une relation avec un homme plus âgé et fortuné en échange d’un soutien financier.

Ce choix narratif s’inscrit dans un cliché documenté. GLAAD, l’organisation américaine qui suit la représentation des personnes LGBTQIA+ à la télévision depuis 2002, souligne régulièrement que le travail du sexe et la prostitution comptent parmi les rôles les plus fréquemment attribués aux personnages trans à l’écran. Les actrices trans se voient proposer quasi exclusivement des rôles qui les définissent par leur transidentité et leur sexualité, comme si les deux ne pouvaient être dissociées.

Ce que rend encore plus frappant, c’est la position de Hunter Schafer elle-même. En avril 2024, dans une interview de couverture pour GQ, elle déclarait avoir refusé « des tonnes » de rôles trans après Euphoria. « J’ai travaillé si dur pour dépasser les moments difficiles de ma transition », disait-elle. « Maintenant je veux juste être une fille et passer à autre chose. Je ne veux plus jouer ça. Je ne veux plus en parler. » Elle ajoutait que le fait même de prononcer le mot « trans » en interview « provoquait immédiatement un emballement » médiatique, et qu’elle avait dû apprendre à s’en protéger. « Je trouve ça finalement avilissant pour moi et pour ce que je veux faire. »

Après avoir dit tout ça publiquement, Hunter Schafer se retrouve en saison 3 dans un rôle qui, à nouveau, définit son personnage par sa sexualité et sa dépendance économique à un homme. La dissonance est difficile à ignorer.

Euphoria dit critiquer le patriarcat. Mais ses images le nourrissent.

Il faut le dire clairement : Euphoria n’est pas une série qui glorifie naïvement la sexualisation. Elle prétend l’interroger. Les personnages souffrent. Les relations sont toxiques. La série montre la pression, la domination, l’exploitation. En saison 1, Maddy explique qu’elle s’entraîne en regardant du porno pour satisfaire Nate. La série montre la violence de cette injonction.

Mais elle la montre en la filmant de façon « sexy ». Et c’est là que tout se joue.

Parce que critiquer le male gaze depuis l’intérieur du male gaze, c’est ambigu au mieux, complice au pire. Quand les scènes dites « problématiques » sont cadrées, éclairées, montées de la même façon que des scènes érotiques standard, le message critique se brouille. Pour une partie du public, l’image parle plus fort que l’intention. Et l’image dit : regardez ces corps. C’est pour ça que vous êtes là.

Ce mécanisme ne s’arrête pas aux personnages dans la série. Il déborde dans le réel, comme le montre le cas de Sydney Sweeney. D’un côté, elle revendique son féminisme : « Je suis féministe en acceptant le corps que j’ai », déclarait-elle dans Glamour UK. Elle refuse de réduire sa poitrine malgré les pressions de l’industrie. De l’autre, sa carrière s’inscrit dans une logique qui capitalise frontalement sur son image sexualisée : une campagne Dr. Squatch autour d’un savon présenté comme fabriqué « avec l’eau de son bain », une ligne de lingerie développée avec Jeff Bezos, des collaborations qui jouent explicitement sur l’érotisation de son corps.

Sydney Sweeney navigue dans les contradictions d’Euphoria : essayer de tirer profit d’un système patriarcal tout en en restant prisonnière de ses règles, qui réduisent les femmes à ce que leurs corps peuvent vendre.

Ce que la saison 3 aurait pu faire autrement

Disons-le sans ambiguïté : le travail du sexe est un métier légitime. Personne ici ne stigmatise Cassie pour son OnlyFans, ni Jules pour être sugar baby, ni Maddy pour danser. Ces choix appartiennent aux personnages, et dans le monde réel, des millions de personnes font ce travail sans que cela définisse leur valeur ou leur identité.

Le problème n’est pas dans les trajectoires. Il est dans la manière dont elles sont présentées, encore et encore, comme le seul horizon disponible pour les personnages féminins de la série quand ils quittent le lycée. Quand toutes les filles finissent par vendre leur image, leur corps ou leur présence à des hommes, c’est une vision du monde qui s’exprime. Pas une critique du patriarcat. Une illustration de son fonctionnement, présentée comme naturelle.

La saison 3 avait l’occasion, avec ce saut temporel de cinq ans, de montrer autre chose. Des personnages féminins qui existent en dehors du désir masculin, qui échouent ou réussissent pour des raisons qui n’ont pas trait à leur sexualité. C’est ce que la bande-annonce ne semble pas promettre.

On attendra le 12 avril pour en juger. Mais les deux minutes du trailer ont déjà tout dit.

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