« Masta dinguerie » : la gentrification linguistique en direct sur Quotidien

Le 5 janvier 2026, Yann Barthès affirme en direct sur Quotidien que Mélissa, candidate de la Star Academy, a « inventé le concept viral de la masta dinguerie ». Mélissa acquiesce. En quelques heures, les réseaux s’enflamment. Pas pour la candidate. Pour ce que cette scène révèle : l’effacement, systématique et banal, des origines culturelles des communautés racisées.

Ce n’était pas grand-chose, vu de loin. Un plateau de télévision, une animatrice décontractée, une ancienne candidate qui sourit. Yann Barthès demande à Mélissa si elle est « fière d’avoir inventé le concept de la masta dinguerie ». Elle dit oui. Il suggère qu’elle le « dépose ». Elle rit. L’émission continue.

Sauf que non. Parce que sur X, Instagram, TikTok, les réactions arrivent en rafale. Konbini sort une vidéo explicative en quelques heures. Fraîche aussi. Les internautes, notamment des femmes noires, rétablissent les faits à coups de screenshots, d’archives, de souvenirs. « Donc en 2026, une fille blanche de 19 ans confirme à la télé qu’elle a créé masta dinguerie, alors que ça a été créé par des filles noires du ghetto dans les années 2010 », écrit une internaute sur X. La phrase circule, elle est retweetée des milliers de fois.

Ce n’est pas une anecdote. C’est un cas d’école.

L’histoire que Quotidien n’a pas vérifiée

« Masta dinguerie » n’est pas née dans le château de Dammarie-les-Lys à l’automne 2025. Elle a au moins quinze ans d’existence documentée.

En mai 2011, Le Parisien décrit un « gang de filles d’Île-de-France » qui se fait appeler les « Mastah Dinguerie », avec un h. Des adolescentes des Hauts-de-Seine qui se retrouvent à la Foire du Trône, dans les centres commerciaux, dans les rues de l’Est parisien. En septembre 2011, France 24 diffuse un reportage intitulé « Gangs de filles », qui documente l’existence de ces groupes de jeunes filles noires en banlieue parisienne. Ce reportage sera samplé, des années plus tard, dans un son TikTok intitulé « MASTA DINGUERIE », qui circule sur la plateforme avant même le début de la saison 13 de la Star Academy.

Le mot « masta » vient du lingala, une langue bantoue parlée en République Démocratique du Congo et en République du Congo. Il signifie « mec », « ami », « pote ». Avec la diaspora congolaise et la musique africaine très populaire en Île-de-France dans les années 2010, le terme s’est répandu dans les quartiers populaires. « Dinguerie » existait déjà dans le vocabulaire jeune français pour dire « la folie ». La fusion des deux s’est faite naturellement, dans la rue, entre elles.

Quand Mélissa dit dans le château que « masta dinguerie, c’est le level au-dessus de dinguerie », elle ne ment pas sur son propre vécu. Elle a probablement entendu l’expression quelque part, l’a intégrée à son langage, la répète naturellement. Ce n’est pas une faute morale. Mais quand Quotidien en fait une « invention » à lui attribuer, sans vérifier, sans contextualiser, c’est là que le problème commence.

Ces filles qu’on n’a vues qu’une fois, et mal

Pour comprendre ce qui s’est effacé, il faut revenir sur celles qui ont créé cette expression. Et sur la façon dont les médias de l’époque les ont regardées.

Au début des années 2010, des groupes de jeunes filles noires se forment en Île-de-France. Elles se nomment « Mastah Dinguerie », « Bana Danger », « Momie Fiuu », « Black Boukantes ». Elles ont entre 13 et 17 ans. Elles viennent de Malakoff, de Montrouge, de la banlieue Est. Elles se retrouvent à la Foire du Trône, à Châtelet, dans les galeries marchandes des Yvelines.

Les médias de l’époque couvrent ce phénomène. Mais la façon dont ils le font dit beaucoup sur le regard porté sur ces filles. Le Parisien les décrit en cercle hermétique autour d’une cible, « les regards hostiles, les gestes agressifs ». France 24 en fait un sujet sur les « gangs de filles ». Ces adolescentes sont présentées comme dangereuses, bruyantes, incontrôlables. Le terme « niafou », alors utilisé comme insulte raciste pour désigner les jeunes femmes noires, circule dans les mêmes années. « Beurette » a déjà glissé vers une connotation péjorative et sexuelle.

Dans ce contexte, « Mastah Dinguerie » n’est pas qu’un nom de groupe. C’est une réponse. Comme l’analyse la journaliste et écrivaine Christelle Murhula, qui rappelle sur Instagram : « Cette contre-culture et ce langage que l’on inventait nous-mêmes sont aujourd’hui accaparés. » Ces filles s’appropriaient les codes qu’on utilisait pour les stigmatiser. Elles prenaient la « dinguerie », le bruit, l’image agressive qu’on leur collait dessus, et en faisaient une affirmation, un nom, une fierté. Un détournement du mépris social par celles qui le subissaient.

Quinze ans plus tard, l’expression atterrit sur le plateau de Quotidien, déracinée de toute cette histoire, attribuée à une jeune femme blanche de 19 ans qui n’en connaissait probablement rien. Et on lui conseille de la « déposer ».

La gentrification linguistique, un mécanisme bien rodé

Ce qui s’est passé avec « masta dinguerie » a un nom. La gentrification linguistique : le processus par lequel des expressions issues de communautés stigmatisées deviennent acceptables, désirables, « virales », à partir du moment où elles sont reprises par des personnes plus privilégiées. Avec, au passage, effacement systématique des créateurs originaux.

Le cas de « masta dinguerie » n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un continuum documenté. « Go », pour désigner une fille, vient du nouchi ivoirien, lui-même issu du bambara. « Boug » pour désigner un garçon vient du créole antillais. « Goumin », pour parler d’un chagrin d’amour, du nouchi également. Ces mots ont voyagé, ont été absorbés par le français des banlieues, puis par le français courant, puis par les médias mainstream. Rarement avec mention d’origine. Souvent sans.

Le mécanisme est toujours le même. D’abord, le mépris : ces expressions marquent l’altérité, elles signalent que ceux qui les utilisent ne parlent pas « correctement ». Puis l’aspiration : une fois que les mots traversent les frontières de classe et de race, ils deviennent cool. Enfin l’effacement : on oublie d’où ils viennent, ou plutôt, on préfère ne pas le savoir. Parce que savoir d’où ils viennent obligerait à reconnaître les personnes qui les ont créés. Et ces personnes-là, on ne les avait pas vraiment écoutées au départ.

La responsabilité des médias

Mélissa a publié ses excuses sur Instagram le 9 janvier 2026. « Je n’avais pas connaissance de l’origine ni de la portée culturelle de ce terme et je n’ai jamais voulu manquer de respect », écrit-elle. « On apprend tous les jours, et merci à ceux qui m’ont expliqué les choses avec pédagogie. » Le message est sobre, sincère dans sa formulation, approprié. Une adolescente de 19 ans qui prend acte et remercie ceux qui lui ont expliqué.

Mais Mélissa n’est pas la principale responsable de ce qui s’est passé. Elle a utilisé une expression qu’elle avait entendue, sans en connaître l’histoire. C’est humain. Ce qui est moins acceptable, c’est la séquence de Quotidien : une émission avec une équipe de recherche, des journalistes, des ressources, qui aurait pu vérifier en cinq minutes que cette expression existait bien avant le château de Dammarie-les-Lys. Et qui a préféré construire un récit plus simple et plus vendeur : « la candidate qui a inventé un concept viral ».

C’est ce récit-là qui efface. Pas l’ignorance d’une participante de téléréalité, mais le paresseux de médias qui ne jugent pas utile de vérifier l’origine d’un mot quand il vient de la banlieue, de la communauté congolaise, de jeunes filles noires qui n’ont jamais eu de plateau pour raconter leur histoire.

Conclusion : les mots ont une mémoire

« Masta dinguerie » restera longtemps associée à la Star Academy 2025. C’est comme ça que ça fonctionne : le média qui amplifie gagne sur la mémoire. Mais les mots ont une histoire avant leur médiatisation. Ils portent les expériences, les résistances, les créativités de celles et ceux qui les ont forgés.

Ces jeunes femmes noires de la banlieue parisienne du début des années 2010, stigmatisées dans les journaux pour leur bruit et leur insolence, ont créé quelque chose. Un langage, une identité, une façon de retourner le mépris qu’on leur adressait. Elles méritent au minimum qu’on le reconnaisse.

La question n’est pas de punir Mélissa. La question est de se demander pourquoi, en 2026, une recherche rapide sur l’origine d’un mot ne fait toujours pas partie des réflexes journalistiques de base. Et pourquoi ce sont encore les mêmes communautés qui voient leur culture circuler sans leur nom dessus.

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