Theodora dans Nouvelle École : à qui appartient la légitimité dans le rap français ?

Theodora dans Nouvelle École : à qui appartient la légitimité dans le rap français ?

Le 6 janvier 2026, Netflix confirme que Theodora rejoint SDM et Oli pour la saison 5 de Nouvelle École. En quelques heures, les commentaires s’accumulent. Certains saluent le choix. Beaucoup d’autres questionnent sa légitimité, parlent de son corps, nient son travail. Booba publie un tweet qui combine insulte raciste et condescendance. Theodora ne répond pas. Elle n’a probablement pas besoin d’expliquer pourquoi.

Theodora a 22 ans. En 2025, Mega BBL est certifié disque d’or en deux semaines. Melodrama avec Disiz domine le SNEP pendant plusieurs semaines consécutives. Elle vend 28 000 places en quatre dates au Zénith de Paris en quinze minutes. Billboard la classe artiste féminine francophone la plus écoutée en France. Elle remporte quatre catégories aux Victoires de la musique. Ces chiffres ne sont pas des opinions. Ils sont vérifiables.

Et pourtant, l’annonce de sa présence dans le jury de Nouvelle École déclenche immédiatement le même débat, les mêmes formulations, les mêmes mécanismes que pour toutes celles qui l’ont précédée dans ce fauteuil.

Le tweet de Booba et ce qu’il révèle

Le 7 janvier 2026, Booba publie sur X : « Pour qui elle se prend en vrai ? La pauvre elle sait pas ce qui l’attend. Elle vient d’arriver propulsée et imposée par ses maîtres cette n… mid de maison va bientôt se rendre compte de comment l’industrie marche. »

Un mot tronqué mais lisible pour tout le monde. Quand un internaute souligne la violence du terme, Booba répond : « C’est comme ça que ses maîtres l’appelent. Je vois pas où est le mal. »

Le tweet condense à lui seul plusieurs couches de violence. Il y a le racisme explicite, l’utilisation d’un terme issu du vocabulaire de l’esclavage. Il y a l’effacement du travail : Theodora n’est pas une artiste qui a construit quelque chose, elle est « propulsée et imposée ». Il y a la condescendance paternaliste : « la pauvre elle sait pas ». Il y a aussi, en creux, la négation de toute agentivité : si elle est là, c’est grâce à « ses maîtres », pas grâce à elle.

On peut débattre des choix artistiques de Booba. Sa position dans le débat sur Nouvelle École n’est pas sans fondement : ses critiques sur le rapport entre l’émission et la vente d’une image du rap plutôt que du rap lui-même méritent d’être entendues. Mais ici, rien de ce qu’il écrit ne porte sur la musique. Tout porte sur qui est Theodora, sur ce qu’elle serait censée représenter, sur les gens qui l’auraient « placée là ». Son art est totalement absent.

Et c’est précisément ça, le misogynoir : quand la critique d’une femme noire ne porte jamais sur son travail, mais sur sa personne, son corps, ses supposées affiliations, son infériorité présumée.

2. Un pattern documenté depuis la saison 1

Ce n’est pas une nouveauté dans Nouvelle École, ni une particularité de Theodora.

Shay était jurée en saison 2, aux côtés de Niska et SCH. Dans l’épisode 4, elle porte une chemise transparente lors d’une séquence de jugement. Les commentaires sur les réseaux ne parlent plus de ce qu’elle dit, de ses décisions, de son regard sur les candidats : ils parlent de sa tenue. Cette chemise devient la preuve qu’elle n’est pas capable de juger sérieusement, qu’elle « déconcentre » les rappeurs. Pendant toute la saison, ses compétences sont mises en doute de cette façon, indépendamment de ce qu’elle fait réellement dans l’émission.

Shay avait formulé sa réponse avant même que la polémique n’éclate : « C’est hors de question que je mette un survêt et une casquette à l’envers parce que je fais du rap. Pour le côté sexy, en fait je suis quelqu’un qui aime bien déranger. On va me dire que la France a un problème avec la nudité de la femme, je vais me mettre à poil alors ! Mais je le fais toujours pour une raison. De base je suis une fille très réservée, je n’aime pas trop me montrer. Et si je suis dans la musique c’est pour avoir un impact et faire changer les mentalités, quitte à ce que je sois la femme qu’on va insulter. »

Aya Nakamura est jurée en saison 3. À ce moment-là, elle est l’artiste francophone la plus écoutée au monde sur Spotify. Dès l’annonce de sa participation, nombreux sont ceux qui remettent en cause sa légitimité à juger des rappeurs au motif qu’elle ne serait pas une rappeuse. Lors des auditions, le candidat Allebou, après un avis réservé de sa part, réplique que son jugement ne concernerait que « les kiffeurs de rap » et qu’elle « n’est pas Alpha Wann ». SCH intervient pour la défendre, en rappelant que sa capacité de jugement est reconnue à une échelle qui dépasse celle de n’importe quel autre juré présent.

La légitimité de Niska n’avait pas été remise en cause de cette manière. Celle de SCH non plus. Même différence de style, même distance avec certains candidats rap technique : les hommes, eux, ont leur siège garanti.

Critique légitime, critique illégime : comment faire la différence ?

La question posée dans les notes de cet article mérite d’être prise au sérieux : est-il possible de critiquer Theodora sans misogynoir ?

Oui. On peut trouver que mélanger pop, rap, afrobeats et influences congolaises dans un seul univers produit quelque chose d’éloigné de ce que Nouvelle École cherche à défendre. On peut s’interroger sur ce que Netflix veut dire en composant ce jury précis, sur les logiques de casting d’une plateforme qui a aussi ses propres impératifs commerciaux. On peut trouver que la présence d’une jurée dont l’univers musical principal n’est pas le rap crée une dynamique particulière dans un télécrochet dédié au rap. Ce sont des questions légitimes, qui portent sur des choix artistiques et éditoriaux.

Ce qui ne l’est pas : parler exclusivement de son corps. Nier que 28 000 places vendues en quinze minutes ou une domination du SNEP pendant plusieurs semaines représentent un travail artistique réel. Utiliser le mot « n…mid » pour résumer sa position dans l’industrie. Insinuer qu’elle est là grâce à quelqu’un d’autre plutôt que grâce à elle.

La frontière entre les deux n’est pas difficile à identifier. Il suffit de se demander si la même critique s’appliquerait à un homme dans la même situation, formulée de la même façon.

La place unique imposée aux femmes noires dans le rap

Ce que décrit la journaliste Angela Yee sur le hip-hop américain vaut aussi pour la France : « Cela donne l’impression qu’il ne peut y avoir de place que pour une seule femme artiste à la fois dans le hip-hop. » Dans Nouvelle École, chaque saison produit la même mécanique : une jurée féminine noire, un questionnement systématique de sa légitimité, et une légitimité des jurés masculins qui n’est jamais équivalemment remise en cause.

Éloïse Bouton, fondatrice de Madame Rap, le documente régulièrement : « Dès lors que certaines rappeuses sont mises en avant, cela s’accompagne presque systématiquement d’un traitement sexiste. L’attention se détourne de leur musique pour se concentrer sur des éléments jugés superficiels. »

Cette hypersexualisation qui efface l’œuvre n’est pas un accident de parcours. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue, héritée de représentations coloniales qui ont construit les femmes noires comme étant d’abord des corps, rarement des artistes. Ces imaginaires persistent. Dans le rap français en particulier, la Fondation des femmes estimait en 2021 qu’un clip sur quatre comportait au moins une forme de violence sexiste ou sexuelle, avec une surexposition des femmes noires à ces représentations.

Tout ça pour dire que quand la critique de Theodora porte sur son corps plutôt que sur son flow, sur ses supposés « maîtres » plutôt que sur ses productions avec Jeez Suave, elle n’est pas une critique du tout. C’est de la disqualification habillée en opinion artistique.

Conclusion : le travail est là, le regard non

Theodora n’a pas besoin qu’on la défende. Elle a vendu ses Zénith en quinze minutes, elle collabore avec Ayra Starr à Los Angeles, elle dénonce l’utilisation de Melodrama par Jordan Bardella en citant Zaho de Sagazan. Elle sait exactement ce qu’elle fait.

Mais les mécanismes qui s’activent dès qu’une femme noire occupe un espace de légitimité dans le rap français méritent d’être nommés, encore et encore, parce qu’ils ne changent pas d’une saison à l’autre. Shay, Aya Nakamura, Theodora. Le fauteuil tourne, les attaques restent les mêmes.

La question n’est pas de savoir si Theodora mérite sa place dans le jury. Elle l’a obtenue. La question est de comprendre pourquoi cette place continue de se justifier, se défendre et se prouver, quand celle des hommes à côté d’elle n’a jamais été mise en doute.

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