« Stay in your own country »

« Stay in your own country »

Le 8 février 2026, Bad Bunny monte sur la scène du Super Bowl LX et performe en espagnol devant 128 millions de téléspectateurs. Les réactions qui ont précédé, accompagné et suivi ce moment disent tout sur qui a le droit d’occuper les espaces symboliques les plus importants de l’Amérique.

Benito Antonio Martínez Ocasio est né à Bayamón, Porto Rico. Porto Rico est un territoire des États-Unis depuis 1898. Bad Bunny est citoyen américain de naissance. Eric Dickerson lui a quand même dit de « rester là où il est ».

Ce qui s’est passé avant le show

L’annonce de la sélection de Bad Bunny comme headliner du halftime show du Super Bowl LX, faite le 28 septembre 2025, déclenche immédiatement deux réactions contradictoires.

Dans les communautés latinos américaines, la célébration est massive. Pour des millions de personnes, c’est la première fois qu’un artiste solo latino performe en espagnol sur la scène américaine la plus regardée de l’année.

De l’autre côté : la résistance. Mike Johnson, Speaker of the House, déclare que c’est « une décision terrible ». Il dit ne pas connaître Bad Bunny, l’artiste le plus streamé sur Spotify en 2025 pour la quatrième année consécutive. Il suggère à la place Lee Greenwood, auteur de « God Bless the USA », 83 ans. Parce qu’il « connecte avec une audience plus large ». Eric Dickerson, ancien joueur star de la NFL, va plus loin : Bad Bunny devrait « rester là où il est », en référence à Porto Rico. Rappelé que Porto Rico fait partie des États-Unis, il répond : « C’est pas pareil que les États-Unis, à mon avis. C’est comme ça que je vois les choses. »

Turning Point USA organise un « All-American Halftime Show » concurrent, diffusé sur YouTube, avec Kid Rock, Brantley Gilbert et Brett Favre. La première option du sondage sur leur site pour choisir la programmation : « Anything in English ». La Maison Blanche annonce que Trump préfère « une performance de Kid Rock ». Karoline Leavitt, porte-parole de la présidence, déclare que le président regardera le show « All-American » à la place. Trump poste sur Truth Social que le halftime show « n’a aucun sens, est une gifle à la grandeur de l’Amérique, et ne représente pas nos standards d’excellence ». Il ajoute : « Personne ne comprend un mot de ce que ce type dit. »

Qui est cet artiste que personne ne comprend

Bad Bunny a été l’artiste le plus streamé au monde sur Spotify de 2020 à 2022, et à nouveau en 2025. Son album « Debí Tirar Más Fotos », sorti en janvier 2025, est resté numéro un du Billboard pendant quatre semaines et a remporté le Grammy de l’album de l’année en 2026. Sa résidence de 31 concerts au Coliseo de Puerto Rico en 2025 a attiré 600 000 spectateurs, dont beaucoup venus de l’étranger spécialement pour l’occasion.

Mais ce que l’album dit importe autant que ses chiffres. « Debí Tirar Más Fotos » est ouvertement anticolonial. Bad Bunny a collaboré avec Jorell Meléndez-Badillo, historien portoricain et professeur à l’université du Wisconsin-Madison, pour créer des textes historiques accompagnant chaque chanson. Ces textes documentent le colonialisme américain à Porto Rico, les lois qui ont réprimé la culture portoricaine, les figures révolutionnaires effacées. Des universités comme Yale et UW-Madison ont créé des cours entiers autour de l’album. « Lo Que Le Pasó A Hawaii » met en garde contre la gentrification qui déplace les populations natives de l’île au profit des touristes riches. « La Mudanza » rappelle que la Gag Law de 1948 interdisait aux Portoricains de posséder ou d’afficher leur propre drapeau sous peine d’emprisonnement.

Il chante : « J’espère que mes gens ne partent jamais. »

Le paradoxe portoricain

Comprendre ce que la polémique Bad Bunny révèle passe par comprendre le statut de Porto Rico. Porto Rico est un territoire américain depuis la guerre hispano-américaine de 1898. Ses habitant·es sont citoyen·nes américain·es de naissance. Mais cette citoyenneté ne s’accompagne ni du droit de vote aux élections présidentielles, ni d’une représentation effective au Congrès (un seul délégué, sans droit de vote). La pauvreté à Porto Rico est trois fois supérieure à celle de n’importe quel État américain.

C’est précisément cette construction coloniale qui explique pourquoi l’identité portoricaine continue d’être perçue comme étrangère sur le continent. Une citoyenneté à deux vitesses qui maintient des millions de personnes dans un entre-deux juridique : américains suffisamment pour être enrôlés dans l’armée, pas suffisamment pour que leur présence soit considérée comme légitime dans l’espace public national.

Dickerson qui dit à Bad Bunny de « rester là où il est » ne réalise sans doute pas l’ironie : il dit à un citoyen américain de naissance, héritier d’une île colonisée par les États-Unis depuis 128 ans, qu’il est étranger à l’Amérique.

La carte de l’espagnol

La pétition pour remplacer Bad Bunny par le chanteur de country George Strait a recueilli plus de 120 000 signatures. L’argument central : le Super Bowl doit unir le pays. Sous-entendu : en anglais.

Cette position mérite d’être examinée de près. Plus de 62 millions d’Américain·es sont d’origine hispanique, soit près de 20% de la population. 42 millions parlent espagnol couramment. L’espagnol est parlé aux États-Unis depuis bien avant que l’anglais y soit majoritaire dans les territoires aujourd’hui incorporés : la Floride, le Nouveau-Mexique, le Texas, la Californie étaient espagnols avant d’être américains. L’espagnol n’est pas une langue d’immigration récente dans cet espace. Il est antérieur à l’Union dans une grande partie de son territoire.

Mais c’est aussi un marqueur de classe, de race et d’origine. Acceptable dans les cuisines de restaurant, sur les chantiers, dans les quartiers à forte population latino. Pas sur la scène du Super Bowl. L’enjeu n’est pas linguistique. Il est symbolique. Qui définit ce que signifie être américain, et dans quelle langue cette définition s’exprime.

Danica Patrick, ancienne pilote de F1 reconvertie en commentatrice, l’a formulé sans détour : « Je ne peux pas chanter avec lui. Sa musique est quasi entièrement en espagnol. Je ne pense pas que ça va unir les gens. » L’unité nationale, dans cette lecture, requiert une langue unique.

Ce que le 8 février a changé

Le halftime show du 8 février 2026 a réuni 128 millions de téléspectateurs. Le show « All-American » concurrent en a attiré 6 millions au pic. Après la performance, Duolingo a enregistré une hausse de 35% des apprenants de l’espagnol. DTMF a bondi de la 9e à la 1e place du Billboard avec 43 millions de streams. Bad Bunny avait lancé un défi lors de son apparition sur Saturday Night Live en octobre 2025 : « Vous avez quatre mois pour apprendre l’espagnol. » Beaucoup ont pris l’invitation au sérieux.

Kacey Musgraves a posté après le show : « Ça m’a rendu plus fièrement américaine que n’importe quoi que Kid Rock ait jamais fait. » Katy Perry, avant la performance : « Rappelle au monde à quoi ressemble vraiment le rêve américain. »

Ce qui s’est passé le 8 février n’est pas seulement une performance musicale. C’est une définition de l’Amérique proposée à 128 millions de personnes. Une définition où un artiste portoricain, chantant en espagnol sur une île que les États-Unis colonisent depuis 128 ans, est au centre. Pas en marge.

Pour des générations entières de Dominicain·es, de Mexicain·es, de Salvadorien·nes, de Guatémaltèques, de Colombien·nes qui ont grandi en se faisant répéter que leur langue était un obstacle professionnel, cette présence dit quelque chose de précis. Pas que le racisme a disparu. Pas que le colonialisme est résolu. Que l’Amérique qu’ils habitent existe, et qu’elle est capable de s’occuper la scène principale.

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