Le corps des mères n’est pas un chantier
Une photo de Rihanna avec son fils circule début février 2026. Des milliers de commentaires s’ensuivent. Ni les premiers, ni sans doute les derniers : depuis son troisième accouchement en septembre 2025, le même décompte recommence à chaque apparition publique. Ce n’est pas de la spontanéité. C’est un réflexe social qui a un nom.

Il y a des corps qui n’ont pas le droit de changer. Surtout quand ils ont fait quelque chose d’aussi radical que porter et mettre au monde un enfant. Pour eux, la société a inventé un mot : le « bounce back ». Un ordre poli pour dire : efface-toi, vite, et fais comme si rien ne s’était passé.
Ce qui s’est passé depuis septembre
Le 24 septembre 2025, Rihanna et A$AP Rocky accueillent leur troisième enfant, Rocki Irish Mayers. Depuis, chaque apparition publique de la chanteuse génère la même vague.
Aux CFDA Awards de novembre 2025, deux mois après l’accouchement, elle accompagne A$AP Rocky honoré du titre d’icône de la mode. Elle qualifie son look de « intemporel, chic, parfait pour la période post-partum ». Les commentaires qui circulent ne parlent pas du look : « Elle a morflé sévère », « Grosse et difforme », « Un boudin ». Certains zooment sur son visage pour critiquer un « double menton ».
En janvier 2026, elle assiste au défilé Dior lors de la Fashion Week de Paris, emmitouflée dans un long manteau. La presse people spécule immédiatement sur une quatrième grossesse. Début février, une photo avec son fils de quelques mois relance le même cycle : des commentaires sur son ventre, ses bras, ses cheveux. Et, parmi les posts les plus partagés : « On comprend maintenant pourquoi certains hommes partent après l’accouchement. »
Cette dernière phrase mérite qu’on s’y arrête. Elle ne parle pas du corps de Rihanna. Elle pose une menace : les femmes dont le corps change après l’accouchement méritent d’être abandonnées. La grossophobie post-partum n’est pas un commentaire sur l’esthétique. C’est un rappel à l’ordre sur la valeur des femmes.
Ce que « bounce back » signifie vraiment
L’expression vient des États-Unis mais la logique s’est exportée partout. « Bounce back » : rebondir. Retrouver rapidement, très rapidement, le corps d’avant. Effacer les traces visibles de la grossesse comme on effacerait une erreur.
Ce que l’injonction ignore méthodiquement : un accouchement est l’un des efforts physiques les plus intenses qu’un corps humain peut traverser. Après, ce corps a besoin de se reconstruire. Il a besoin de calories pour cicatriser. Si la personne allaite, il en a besoin de supplémentaires pour produire du lait. La pression esthétique qui s’impose immédiatement après l’accouchement va directement à l’encontre des besoins biologiques de récupération.
En 2019, Angela Incollingo Rodriguez, psychologue au Worcester Polytechnic Institute, interroge des femmes enceintes et post-partum avec une question simple : « Avez-vous été traitée différemment à cause de votre poids depuis votre grossesse ? » 65% répondent oui. Deux femmes sur trois. Et ce taux ne vient pas de femmes célèbres exposées à des millions de regards : ce sont des femmes ordinaires, dans leur entourage familial, professionnel, médical.
La perte de cheveux post-partum est un autre exemple que le brief de la réaction à Rihanna illustrait. C’est un phénomène physiologique documenté, causé par la chute des niveaux d’œstrogènes après l’accouchement. Il arrive à la majorité des femmes dans les mois suivant la naissance, dure entre trois et six mois en général, et se résorbe sans intervention. Les commentaires sur les cheveux « abîmés » de Rihanna traitent comme un défaut ce qui est une réponse hormonale normale.
Beyoncé et Cardi B : les deux faces du même mythe
Beyoncé a documenté la violence de cette pression dans Homecoming, sorti en 2019. En 2017, elle accouche de ses jumeaux Rumi et Sir par césarienne et développe une pré-éclampsie, une complication potentiellement mortelle qui a nécessité plusieurs jours en soins intensifs. Six mois plus tard, elle monte sur la scène de Coachella pour l’un des shows les plus ambitieux de l’histoire du festival. Elle confie dans le documentaire : « Je pesais 99 kilos à l’accouchement. Revenir de là a été beaucoup plus difficile que ce que les gens imaginent. »
Ce que Beyoncé documente, c’est que même avec des ressources illimitées (nutritionnistes, entraîneurs personnels, équipes entières dédiées à la logistique du spectacle), le chemin de retour après une grossesse compliquée est long, difficile, et n’a rien d’automatique. Les personnes qui utilisent son cas comme preuve que « ça peut se faire » oublient délibérément les six mois de travail intensif, les moyens financiers hors norme, et le fait qu’elle le décrit elle-même comme une expérience épuisante.
Cardi B illustre l’autre face du même problème. Deux mois après la naissance de sa fille Kulture en 2018, elle monte elle aussi sur la scène de Coachella. Son « bounce back » est applaudi, célébré, cité en exemple. Elle révélera plus tard qu’elle avait subi une liposuccion et un lifting des seins, qu’elle était encore enflée pendant le show et pouvait à peine bouger. Ce qui est présenté comme un exemple de résilience naturelle est le résultat d’une intervention chirurgicale et d’une performance physique douloureuse cachée au public.
La mécanique est identique dans les deux cas : le travail réel est rendu invisible pour que le résultat visible semble accessible, normal, reproductible.
Pourquoi Rihanna en particulier
Il serait facile de conclure que les célébrités subissent plus de pression parce qu’elles sont plus exposées. Mais ce serait rater quelque chose.
Rihanna subit ces commentaires de façon particulièrement systématique parce qu’elle refuse le script. Depuis ses premières grossesses, elle n’a jamais dissimulé son ventre post-partum, jamais organisé de retour triomphal avec corps transformé, jamais joué le jeu du « bounce back » en public. Elle porte ce qu’elle veut, sort quand elle veut, intègre sa silhouette à son style plutôt que de la cacher. Ce refus de se plier à l’injonction est précisément ce que les commentaires grossophobes cherchent à punir.
Ce n’est pas une coïncidence si certains des commentaires les plus virulents atterrissent sur elle et pas sur d’autres. Les corps qui restent visibles, qui ne s’effacent pas, qui n’organisent pas leur disparition provisoire, sont ceux que la mécanique punit le plus fort.
Ce qui dérange dans le corps post-partum de Rihanna, comme l’écrit le compte Instagram Lachetonassiette en dénonçant la vague de commentaires de janvier 2026, « ce n’est pas son corps. C’est qu’elle ne s’excuse pas de l’avoir. »
