Lisser un quartier, défriser une économie

Depuis décembre 2024, les salons afro de Château d’Eau ferment à 20h. La mesure s’est depuis étendue à Château-Rouge. Officiellement pour les nuisances. En pratique, pour étouffer une économie noire dans deux des rares quartiers où elle est encore visible à Paris.

Le lexique

Le texte de la préfecture vise une « occupation abusive du domaine public en raison de regroupements de personnes, parfois alcoolisées », une « recrudescence d’actes délictueux » et des « nuisances sonores et olfactives ». L’association de riverains « Vivre ! Boulevard de Strasbourg » documente les « éclats de voix », les files d’attente devant les boutiques, la présence de rabatteurs, « l’espace public 100% saturé par cette activité ». Sa présidente, Delphine Martin, qualifie l’arrêté de « grand progrès ». Elle ajoute : « On ne peut pas ouvrir nos fenêtres l’été. »

Ce lexique, bruit, odeurs, attroupements, nuisances olfactives, n’est pas neutre. Jacques Chirac l’avait mobilisé en 1991 dans un discours resté dans les archives : les immigrés africains décrits comme un fardeau pour les « Français de souche » à cause du « bruit et l’odeur ». La formulation est aujourd’hui universellement reconnue comme raciste. Elle a aussi posé un cadre durable : la présence afro dans l’espace public traduite en nuisance, en anomalie à corriger, en incompatibilité avec la norme urbaine. Trente ans plus tard, le texte préfectoral reprend la même grammaire sans les mêmes mots.

Ce qui distingue les salons afro des bars et restaurants du même périmètre, également bruyants, également générateurs de « regroupements » ? L’arrêté exempte ces derniers. Hôtels, pharmacies, établissements culturels : aussi exemptés. Seuls les salons de coiffure, les ongleries et les commerces capillaires ferment à 20h. La sélectivité du ciblage est dans le texte.

La temporalité du travail capillaire

Christian Sidibé tient son salon depuis dix ans dans le quartier. Il chiffre son manque à gagner entre 8 000 et 10 000 euros en un an. « On n’a plus de clients, tout le monde a fui », dit Salimatou, employée depuis quinze ans à Emmy Joy. Mélissa, cliente habituée, finit sa journée de travail dans l’aide à domicile à 17h. Elle arrive à Château d’Eau à 18h20. Avec une fermeture à 20h, une séance de tresses plaquées avec extensions n’est plus possible. Elle dit que l’horaire « n’est pas très pratique ».

Ces témoignages disent quelque chose de structurel. Le tressage, les locks, le tissage, le défrisage : ces pratiques prennent plusieurs heures. Elles s’adaptent aux horaires d’une clientèle précaire, qui vient après sa journée salariée. Fermer à 20h ne réduit pas les nuisances en fin de soirée : ça coupe les deux heures où une salariée du secteur de l’aide à domicile peut encore passer. La fermeture anticipée invalide la temporalité propre de cette économie. Elle s’adapte aux horaires des riverains, pas aux horaires de travail des clientèles.

Certains urbanistes parlent de « curfew racial » pour désigner ce type de mesure : une police du temps qui frappe les économies racisées en les empêchant d’opérer aux heures où leurs clientèles sont disponibles. Xochitl Gonzalez, dans son article « Let Brooklyn Be Loud » pour The Atlantic en 2022, documentait ce mécanisme à New York : la gentrification ne se mesure pas seulement en loyers ou en façades rénovées, elle s’opère d’abord dans les régimes sonores et temporels. Ce qui disparaît en premier, ce ne sont pas les murs, ce sont les horaires où la vie de quartier était possible.

La carte qui s’étend

L’arrêté de Château d’Eau ne s’est pas limité à la rue du Château d’Eau. La préfecture l’a progressivement étendu au boulevard Saint-Denis, à la rue de la Fidélité, à la rue du Faubourg Saint-Martin. Puis, en février 2025, le même dispositif a été appliqué à Château-Rouge, dans le XVIIIe arrondissement : principalement des salons de coiffure afro, des commerces cosmétiques et alimentaires, fréquentés par la diaspora africaine et caribéenne.

En janvier 2026, l’Union des commerçants de Château-Rouge, qui fédère environ 300 établissements, a déposé un recours en annulation devant la justice administrative. Leur avocat dénonce une logique de « deux poids, deux mesures » à visée « communautaire ». Il formule ce que beaucoup des commerçants de Château d’Eau avaient déjà dit : les commerçants « vont payer pour certaines personnes qui commettent des exactions et dont ils ne sont pas responsables ». Une « stratégie d’étouffement », dit-il.

La géographie de l’arrêté dessine quelque chose de précis. Pas les quartiers festifs du centre, pas les terrasses du Marais, pas les bars de Bastille qui ferment après minuit. Les deux quartiers ciblés sont les deux enclaves où l’économie afro-caribéenne est la plus visible à Paris. Château d’Eau depuis les années 1980. Château-Rouge, de la même période. Deux zones de forte densité commerciale noire au cœur de la capitale.

Ce que « physionomie du secteur » veut dire

La préfecture, dans ses renouvellements successifs, note une « amélioration notable de la physionomie du secteur ». Le mot physionomie désigne ce qu’un espace donne à voir, son apparence, sa surface visible. Améliorer la physionomie du secteur signifie changer ce que le quartier montre. La fréquentation a chuté. Les clients partent vers d’autres arrondissements ou optent pour des coiffeuses à domicile, moins soumises aux contraintes horaires. Les vitrines saturées de produits et de perruques restent, mais l’activité s’effrite. Les salons retiennent leur souffle, dit SeneNews en août 2025.

Alexandra Cordebard, maire PS du 10e arrondissement, répète qu’il « ne s’agit pas de transformer ou de changer l’ADN du quartier ». Elle appelle à trouver « un équilibre » par le dialogue. L’arrêté est reconduit depuis plus d’un an. L’équilibre recherché ressemble à celui d’un quartier dont la vitalité s’est suffisamment réduite pour devenir acceptable aux yeux de ceux qui ne voulaient plus ouvrir leurs fenêtres l’été.

La gentrification procède ainsi : criminaliser les pratiques populaires, imposer un régime d’asepsie sonore et visuelle, affaiblir la viabilité économique des commerces existants, préparer la recomposition. Les murs changent après. La physionomie, elle, se règle avec un arrêté.

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