Les réponses à Paola Locatelli ont prouvé ce qu’elle dénonçait

Le 4 février 2026, Paola Locatelli raconte dans son podcast Sipsters que des footballeurs et des acteurs lui envoyaient des messages privés quand elle avait 14 ans. Son analyse, sept ans après : « C’étaient des pédophiles. » Les réactions qui ont suivi n’ont pas ciblé ces hommes. Une adolescente de 14 ans reçoit des messages à caractère sexuel de la part d’hommes adultes et célèbres. L’adulte de 21 ans qu’elle est devenue en parle. Et une bonne partie d’Internet lui demande des comptes à elle.

Ce qu’elle a dit

Le 4 février 2026, dans le deuxième épisode de Sipsters, podcast qu’elle anime avec sa meilleure amie Sirine, Paola Locatelli revient sur sa puberté précoce. Propulsée sur YouTube à 12 ans, suivie par des centaines de milliers de personnes dès le collège, elle raconte : « Du jour au lendemain, j’ai eu de la poitrine. Là ça a vraiment commencé. » Ce qui a commencé : des messages privés d’hommes adultes et connus. « Je me faisais DM par tous les footballeurs, même des acteurs. Franchement, si je dis les noms, je peux tuer des carrières. »

À 14 ans, elle trouvait ça flatteur. Elle le dit aussi. À 21 ans, son regard a changé : « J’avais une tête de bébé, j’étais un bébé cadum. Ils ont profité de ma vulnérabilité. » Et sa conclusion : « C’était de la pédophilie en fait. »

Sa co-animatrice Sirine ajoute une observation qui devrait arrêter tout le monde : « On se fait beaucoup plus draguer quand on a 14 ans, 15 ans, que maintenant dans la vingtaine. » Deux femmes adultes qui constatent qu’elles étaient plus ciblées par des hommes adultes quand elles étaient des enfants que maintenant qu’elles ont l’âge légal de consentir.

La réponse qui revient en boucle

La première réaction massive : « Pourquoi elle ne porte pas plainte ? » Ou sa variante : « Si c’est vrai, qu’elle donne les noms. »

Cette question ne s’intéresse pas aux hommes adultes qui ont contacté une collégienne. Elle place Locatelli en position de devoir prouver, exposer, se battre seule contre des personnalités disposant de ressources financières, d’équipes juridiques et d’une couverture médiatique. Selon le collectif Nous Toutes, 94% des viols déclarés ne donnent lieu à aucune condamnation en France. Les personnes qui témoignent de violences sexuelles décrivent régulièrement une « double peine » : subir les faits, puis subir le processus judiciaire qui les remet en cause. Exiger une plainte comme condition de crédibilité, c’est faire comme si ces obstacles n’existaient pas.

« Elle postait des photos sexy »

L’autre axe d’attaque ne remet pas en question son témoignage mais ses choix à elle. Elle postait des contenus qui généraient des likes. Elle cherchait l’attention. Elle faisait plus vieille que son âge.

Locatelli répond elle-même à ça dans le podcast : oui, elle avait remarqué que certaines photos généraient plus de réactions. Oui, elle continuait à en poster parce qu’elle cherchait de la validation. Elle avait 14 ans. Tester, expérimenter, chercher à savoir comment le monde répond à sa présence, construire son identité en publique avant de la comprendre en privé : c’est ce que font les adolescents, avec ou sans réseaux sociaux, depuis toujours.

Transformer ce comportement normal en justification pour qu’un homme de 30 ans lui envoie des messages à caractère sexuel, c’est déplacer la responsabilité de l’adulte vers l’enfant. La loi, elle, ne s’y trompe pas : l’article 227-22-1 du Code pénal sanctionne le fait pour un majeur de faire des propositions sexuelles à un mineur de moins de 15 ans par voie électronique, quelle que soit la tenue portée dans ses photos.

L’adultification, couche supplémentaire

Le brief mentionnait une dimension spécifique aux filles racisées : l’excuse « elle faisait plus vieille ». Locatelli elle-même l’utilise dans le podcast, et elle est franco-italienne, blanche. Pour les filles noires et racisées, cette projection fonctionne encore plus tôt et plus systématiquement.

En 2017, le Georgetown Law Center on Poverty and Inequality publie l’étude « Girlhood Interrupted » sur l’adultification des filles noires. Résultats : les adultes perçoivent les filles noires comme moins innocentes et plus adultes que leurs pairs blanches du même âge, et ce dès 5 ans. Les écarts les plus importants apparaissent dans la tranche 10-14 ans. Les adultes estiment qu’elles ont moins besoin de protection, de bienveillance, de soin. Une participante aux focus groups du suivi de 2019 résume : « Les larmes d’une fille blanche ont plus de valeur que celles d’une fille noire. »

Cette perception n’est pas basée sur l’observation d’un comportement individuel : c’est un préjugé appliqué collectivement. Quand un homme justifie ses messages à une adolescente racisée en disant qu’elle « faisait plus mature », il ne décrit pas une réalité, il mobilise un stéréotype historique qui existe précisément pour désigner certains corps comme disponibles avant l’âge où ils devraient l’être.

Ce que la vague de témoignages révèle

Après le podcast de Locatelli, des milliers de femmes et d’adolescentes ont partagé des expériences similaires. Cette reconnaissance collective a quelque chose d’important : briser l’isolement, montrer l’ampleur réelle du phénomène, nommer ensemble ce qui était souvent tu.

Mais elle dit aussi autre chose. Si autant de personnes reconnaissent immédiatement cette expérience, si « être plus draguée à 14 ans qu’à 20 » sonne comme une évidence partagée, c’est que l’hypersexualisation des adolescentes a été tellement banalisée qu’elle est devenue une étape attendue. Pas un scandale. Une donnée.

Paola Locatelli a nommé une donnée. Les réactions ont montré à quel point il reste difficile de la traiter comme un scandale.

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