« No kids » : quand exclure les enfants, c’est d’abord exclure les mères

La polémique autour des wagons SNCF Optimum n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une tendance de fond : la normalisation progressive de l’exclusion des enfants des espaces publics. Et derrière les enfants, ce sont les mères qui disparaissent. Le 8 janvier 2026, la SNCF lance sa classe Optimum sur les TGV Paris-Lyon. Sur le site, une phrase : « Pour garantir un maximum de confort à bord de l’espace dédié, les enfants ne sont pas acceptés. » Tollé. La formulation est rapidement modifiée. Mais le fond, lui, reste.

Ce que la SNCF a mis en mots

La communication de crise de la SNCF a été rapide. Le 22 janvier, Gaëlle Babault, directrice de l’offre TGV Inoui, poste une vidéo sur Instagram : « Non, les enfants ne sont pas exclus de nos TGV. » La formulation initiale disparaît du site, remplacée par : « Cet espace calme est accessible à partir de 12 ans. Les plus petits sont bien sûr les bienvenus dans le reste du train. »

La SNCF a raison sur un point technique : la classe Optimum représente moins de 8% des espaces, du lundi au vendredi uniquement. Trente-neuf places sur des trains qui transportent entre 500 et 1 000 passagers. Et la restriction elle-même n’est pas neuve : la Business Première, qu’Optimum remplace, appliquait déjà la même règle depuis des années, sans déclencher de polémique.

Mais la polémique n’est pas née du vide. La première formulation, « les enfants ne sont pas acceptés », a été relevée et diffusée par le podcast « Les Adultes de demain ». Elle a résonné parce qu’elle dit quelque chose au-delà d’elle-même.

La partie visible d’un phénomène

Les offres adults only ne sont pas une spécialité ferroviaire française. En 2023, on recensait environ 1 600 hôtels déclarés adults only dans le monde, un chiffre qui a doublé depuis 2016. Des chaînes entières s’y sont spécialisées. Dans le secteur aérien, Malaysia Airlines créait dès 2012 des zones interdites aux enfants. En Europe, Corendon Airlines réserve des sections aux passagers de plus de 16 ans. Selon le syndicat Entreprises du voyage, les offres adults only représentent aujourd’hui 3% de l’offre en France. Un pourcentage modeste qui traduit surtout une normalisation : exclure les enfants est devenu une réponse commerciale jugée légitime, marketable, vendable comme un argument de confort.

Pour comprendre où cette logique peut mener, il suffit de regarder la Corée du Sud. Des internautes y ont créé une carte interactive recensant les lieux « no kids zone ». Le décompte dépasse 600 établissements. L’exclusion ne se limite plus aux espaces privés : des musées, des bibliothèques, des bâtiments publics refusent l’accès aux enfants. En 2017, la Commission des droits humains du pays a jugé ces zones discriminatoires. En mai 2023, la députée Yong Hye-in fait scandale en amenant son fils de 2 ans au Parlement pour la Journée des enfants. Elle déclare à CNN : « La vie quotidienne avec des enfants n’est pas facile en Corée du Sud. Notre société doit renaître en une société où les enfants sont inclus. »

L’infantisme : nommer pour politiser

Cette exclusion systématique porte un nom que la France peine à utiliser : l’infantisme. Le concept a été forgé en 1975 par les psychiatres Chester Pierce et Gail Allen. Laelia Benoit, pédopsychiatre française, l’a introduit dans le débat hexagonal avec son essai publié en 2023 au Seuil. Elle le définit comme un ensemble de préjugés systématiques dirigés contre les enfants, fondé sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes, qu’ils n’ont pas d’existence autonome, que leur présence dans l’espace public est une concession plutôt qu’un droit.

Son exemple emblématique est Greta Thunberg. Quand l’adolescente suédoise alerte sur la crise climatique, elle est raillée pour son âge, son physique, son syndrome autistique. Donald Trump la décrit comme « une jeune fille très heureuse » sur Twitter. Son âge est l’un des arguments les plus mobilisés pour discréditer son travail. Au même titre que le sexisme ou le racisme, l’infantisme désigne une oppression structurelle, un rapport de domination naturalisé jusqu’ici faute d’un mot pour le nommer.

La tendance traverse aussi la culture populaire de façon souvent invisible. Dans les séries et les films, les enfants sont soit absents, soit relégués à des rôles de faire-valoir, présents uniquement pour servir l’arc narratif des adultes. Sur Reddit, le subreddit r/childfree regroupe plus de 1,5 million de membres. La grande majorité articule un choix de vie légitime. Mais une partie du fil dénigre systématiquement les parents et leurs enfants, construisant la présence des enfants comme une nuisance collective plutôt qu’une réalité de la vie partagée.

L’injonction et son contraire

Le 13 janvier 2026, l’Insee publie un bilan historique : en 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances pour la première fois depuis 1945. L’indicateur de fécondité s’établit à 1,56 enfant par femme, le plus bas depuis 1918.

Deux ans plus tôt, Emmanuel Macron appelait à un « réarmement démographique ». La militante féministe Caroline De Haas avait répondu : « Les femmes ne sont pas des usines à bébés. » Le hashtag avait été massivement mobilisé pour moquer l’injonction. Mais ce que la polémique SNCF rend visible, c’est la contradiction qui n’a pas été résolue depuis. D’un côté, une alarme sur la démographie. De l’autre, des politiques de soutien aux familles et à la petite enfance au plus bas, des espaces publics qui se ferment progressivement, des infrastructures pensées sans les enfants. Le message est double et contradictoire : faites des enfants, mais gardez-les chez vous.

Sarah El Haïry, haute-commissaire à l’Enfance, a posé la question dans Parents : « Où sont les wagons avec des allées plus larges ? Des espaces ludiques pensés pour les enfants ? Où sont les rangements réellement adaptés pour les poussettes ou les bagages familiaux ? » L’offre Optimum existe. L’offre kids-friendly n’est toujours pas là. L’asymétrie est là.

Ce qu’on exclut vraiment

Grégoire Borst, chercheur en neurosciences cognitives, formule le problème différemment : les enfants ont besoin d’interactions sociales variées pour apprendre à calibrer leur comportement. Les exclure des espaces publics, c’est les priver de ces occasions. Puis leur reprocher de ne pas savoir se comporter. La logique de l’exclusion crée exactement les conditions qu’elle prétend éviter.

Mais l’exclusion des enfants produit aussi un autre effet, moins discuté. En France, ce sont majoritairement les mères qui gèrent la logistique du voyage avec des enfants, qui anticipent les réactions hostiles, qui s’excusent constamment pour l’espace occupé, le bruit, la présence. Quand un wagon se ferme aux enfants, c’est d’abord une mère avec une poussette qui fait le calcul de ce qu’elle peut ou ne peut plus se permettre d’entreprendre. Quand un hôtel affiche adults only, quand un restaurant signale qu’il préfère ne pas accueillir les moins de douze ans, c’est une charge mentale supplémentaire qui tombe sur les personnes qui organisent les déplacements familiaux, à savoir, massivement, les femmes.

Le sociologue Didier Dubasque y voit une fragmentation du vivre-ensemble. Chaque groupe cherche son entre-soi. En Corée du Sud, après les no kids zones sont apparues les no senior zones. La logique est identique : exclure plutôt qu’accueillir, segmenter plutôt que partager.

La SNCF a modifié sa formulation en quelques heures. Mais la classe Optimum est toujours là. Et les 39 places qui la composent continuent de signifier, concrètement, que certains voyageurs paient pour ne pas partager leur espace avec des enfants. Sur une entreprise qui reste à 100% propriété de l’État.

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