Cette scène de BANDI renvoie à une violence bien réelle

Cette scène de BANDI renvoie à une violence bien réelle

Depuis le 9 avril 2026, la série BANDI d’Éric Rochant cartonne sur Netflix dans 190 pays. Dans l’épisode 2, le personnage d’Alex Croquet, un homme d’affaires blanc interprété par Jonathan Zaccaï, attrape un labrador et le maintient sous l’eau de sa piscine parce que l’animal a tenté de lui voler de la nourriture. La scène a choqué, mais pour de nombreux spectateurs, elle renvoyait à autre chose : un documentaire de 2009, une figure réelle de la bourgeoisie békée martiniquaise, et une violence qui ne s’est jamais interrompue.

Ce que la scène montre

BANDI suit une fratrie martiniquaise qui bascule dans le narcotrafic après la mort de leur mère. Première série de cette envergure tournée en Martinique, elle a été saluée pour son casting quasi entièrement local et son attention à la réalité de l’île. Le personnage d’Alex Croquet détonne dans ce tableau : seul acteur non-martiniquais du casting, il incarne un homme d’affaires blanc qui règne sur son domaine, violent, méprisant, puissant.

Dans l’épisode 2, lors d’un repas en extérieur, un chien s’approche de la table. Croquet attrape l’animal et le noie dans sa piscine devant un parterre d’invités qui ne réagissent pas. La scène a été tournée avec un vrai chien, sans CGI. Face aux critiques, Netflix a publié une vidéo pour rassurer : le chien va bien, il adore l’eau, il a été dressé spécialement pour cette scène. Jonathan Zaccaï était lui-même stressé par le tournage. Khris Burton, scénariste de l’épisode, a confirmé que la scène durait initialement plus longtemps avant d’être coupée au montage.

Sur les réseaux, une autre lecture circulait déjà : pour de nombreux spectateurs, notamment martiniquais, la scène renvoyait directement à un documentaire diffusé sur Canal+ en février 2009. Un documentaire dans lequel un homme réel, un béké martiniquais nommé Alain Huygues-Despointes, frappait violemment un chien devant la caméra, entre deux explications sur l’endogamie de sa communauté et les « bons côtés de l’esclavage ».

Le documentaire qui a tout dit

Les Derniers Maîtres de la Martinique est un documentaire de 52 minutes réalisé par Romain Bolzinger. Il a été diffusé le 6 février 2009 sur Canal+, en pleine grève générale contre la vie chère aux Antilles. La caméra entre dans le monde fermé des békés, les descendants des familles de colons blancs installées en Martinique depuis le XVIIe siècle. Ils représentent 1% de la population martiniquaise, détiennent 52% des terres agricoles et 20% de la richesse de l’île.

Dans une scène du documentaire, Alain Huygues-Despointes, patron d’un groupe agroalimentaire de 600 salariés, présente l’arbre généalogique commun aux grandes familles békées. Il explique les règles endogames de la communauté : ne pas se mélanger aux Noirs, se reproduire entre eux pour « préserver la race ». Il déclare que les historiens « exagèrent un petit peu les problèmes » et ne parlent que des « aspects négatifs de l’esclavage ». Puis il frappe violemment un chien qui s’approche de lui.

Les propos ont déclenché une vague de poursuites judiciaires. Alain Huygues-Despointes a été poursuivi pour apologie de crime contre l’humanité et incitation à la haine raciale. Il a été condamné en première instance en 2010 à 7500 euros d’amende, puis en appel en 2011 à 20 000 euros. Mais en février 2013, la Cour de cassation a cassé les condamnations. Le motif : la loi Taubira de 2001, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, n’a qu’une portée symbolique et ne permet pas juridiquement de poursuivre pour apologie. Alain Huygues-Despointes a été blanchi.

Le 15 août 2016, lors de la fête patronale de Case-Pilote, le sénateur Maurice Antiste lui a remis une médaille en présence d’Alfred Marie-Jeanne, président du conseil exécutif de la Collectivité Territoriale de Martinique. Le Comité devoir de mémoire de Fort-de-France s’en est indigné publiquement. L’homme est mort en 2020 à 94 ans.

Le nom qui concentre tout

Aujourd’hui, le nom béké le plus puissant de Martinique est celui de Bernard Hayot. Son groupe GBH a publié ses comptes pour la première fois en juin 2025 après avoir été assigné en justice : 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 202 millions de bénéfice net en 2024, une marge brute d’exploitation de plus de 10% là où Carrefour affiche moins de 5%. Le groupe est le premier employeur privé de l’île.

Si vous faites vos courses chez Carrefour en Martinique, achetez une voiture Renault, buvez un rhum Clément ou entrez dans un Décathlon, votre argent finit chez GBH. Le groupe contrôle les franchises Carrefour, Mr.Bricolage, Décathlon, Yves Rocher, Brioche dorée, les concessions Renault, Dacia, Hyundai, Nissan, et via sa filiale Spiribam, les rhums Clément et J.M. Jusqu’en janvier 2025, il refusait de publier ses comptes.

En septembre 2024, des émeutes éclatent en Martinique contre la vie chère. Les prix alimentaires y sont au minimum 40% plus élevés qu’en Hexagone selon l’Insee. Le député socialiste de Martinique Johnny Hajjar, rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur la vie chère en 2023, nomme le système : « un modèle d’économie de comptoir, en place depuis la période de la colonisation. » Trois familles békées contrôlent près de 90% de l’industrie agroalimentaire.

Le ministre des Outre-mer Manuel Valls a adressé en janvier 2025 un courrier au directeur général de GBH appelant à « une transformation profonde des économies des territoires ultramarins » et fustigeant notamment les marges arrières pratiquées par le groupe. Depuis août 2025, une enquête menée par des juges d’instruction parisiens vise le groupe pour escroquerie en bande organisée, abus de position dominante et entente, notamment sur le marché automobile. Selon Libération, les marges du groupe GBH dans le secteur automobile sont trois à quatre fois supérieures à ce qu’elles sont en France métropolitaine.

La référence que personne n’a besoin de confirmer

Que la production de BANDI ait voulu ou non cette référence importe peu. Éric Rochant et sa fille Capucine, co-créateurs de la série, ont tourné en Martinique avec des scénaristes martiniquais. Khris Burton, qui a écrit l’épisode 2, a grandi dans un « quartier un peu difficile » de l’île. Ils connaissent l’histoire de leur territoire. Ils savent ce que signifie un homme blanc riche qui noie un chien dans sa piscine sur fond de domination économique et de mépris racial.

Le sujet, c’est que cette scène a ravivé un débat qui ne s’est jamais éteint en Martinique : celui de l’emprise des békés sur l’île. Que chaque occasion de le rendre visible compte. Que la fiction peut donner forme à ce que tout le monde sait mais que personne ne dit à la télévision : la violence des békés ne s’arrête pas aux mots du documentaire de 2009, elle structure l’économie, elle décide des prix, elle contrôle les emplois, elle habite les piscines pendant que les autres comptent.

La scène de BANDI fonctionne parce qu’elle n’a pas besoin d’explication. Les Martiniquais ont reconnu immédiatement ce qu’ils voyaient. Les autres spectateurs ont été choqués par la cruauté envers l’animal. Mais pour ceux qui vivent sous ce système, la scène disait autre chose : voilà comment fonctionne le pouvoir ici, voilà qui le détient, voilà ce qu’il fait quand quelque chose vient lui prendre ce qu’il considère être à lui.

Alex Croquet n’est pas Alain Huygues-Despointes. BANDI n’est pas un documentaire sur les békés. Mais quand on crée une série sur une fratrie martiniquaise qui se lance dans le trafic de drogue pour survivre, et qu’on y place un seul personnage blanc riche qui tue un chien dans sa piscine, on active quelque chose qui existe déjà. On donne une forme visuelle à une structure que tout le monde connaît.

Bernard Hayot a condamné publiquement les propos d’Alain Huygues-Despointes en 2009. « L’homme que je suis, béké certes, mais martiniquais d’abord, a toujours été hautement conscient de l’importance du rôle de chacun dans le dialogue et la compréhension entre nos différentes communautés. » Pendant ce temps, son groupe refuse de publier ses comptes, applique des marges record sur l’alimentation et l’automobile, et maintient une position de quasi-monopole sur les secteurs essentiels de l’économie martiniquaise.

La série BANDI a été un carton. Première du Top 10 Netflix pendant des semaines, saluée pour son authenticité et son réalisme. Elle a rendu visible ce que la fiction française ignorait : une Martinique complexe, violente, traversée par des rapports de pouvoir qui ne ressemblent pas à ceux de l’Hexagone. Et dans cet espace, elle a placé une scène qui a fait remonter 2009, le documentaire, les procès, la médaille, les émeutes de 2024, les 5 milliards de chiffre d’affaires, les 40% de vie chère. Tout ça en quelques secondes de noyade canine.

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