Le piège du drapeau : quand les Français racisés perdent quoi qu’ils fassent

Le 27 mars 2026, les rappeurs Landy et Tiakola sortent leur morceau commun « Ronnie Kray » et s’affichent avec un drapeau français floqué du 93. En quelques heures, les deux artistes reçoivent une vague d’insultes racistes sur X : « Le drapeau et la France appartiennent aux Français », « cassez-vous de notre pays les envahisseurs », « tu n’es pas chez toi ici ». Les réactions dessinent un piège dans lequel les Français d’origines extra-européennes sont enfermés depuis des décennies. Quand ils ne brandissent pas le drapeau, on leur reproche de ne pas aimer la France, de préférer « leur pays d’origine ». Quand ils le brandissent, on leur dit que ça n’est pas le leur.
Un hold-up symbolique de plusieurs décennies
Pour comprendre pourquoi une photo de rappeurs noirs avec un drapeau français déclenche autant de violence, il faut revenir à l’histoire de ce symbole. Le drapeau tricolore est né en 1789 comme un emblème révolutionnaire. Il remplaçait le drapeau blanc de la monarchie. Mais au XXe siècle, il a été progressivement délaissé par la gauche, d’abord à cause de son usage pendant les guerres coloniales, puis après Mai 68, où les mouvements contestataires lui préféraient le drapeau rouge.
L’extrême droite a comblé ce vide. Dès la création du Front national en 1972, Jean-Marie Le Pen en a fait un pilier de son identité politique, avec une flamme tricolore directement empruntée aux fascistes italiens du Mouvement social italien (MSI). En janvier 1973, lors d’un reportage télévisé, Le Pen déclarait déjà : « Le drapeau français est l’image de la France. Pour moi en tout cas, le plus beau du monde. » Le logo du Front national, une flamme tricolore dans un cercle, reprend trait pour trait celui du MSI, en remplaçant simplement les couleurs du drapeau italien par celles du drapeau français.
Le chercheur Luc Gwiazdzinski décrit ce phénomène comme un « hold-up symbolique » dans un article publié par les éditions de la Nuée Bleue : « La confiscation du drapeau national semble déjà acquise. En quelques années, ce mécanisme a transformé tout citoyen français hissant un drapeau tricolore en sympathisant du Front national. » Pendant des décennies, brandir un drapeau français en dehors d’événements sportifs devient un marqueur politique. On associe automatiquement le bleu-blanc-rouge aux meetings du Front national, aux profils de comptes identitaires, aux podiums de l’extrême droite.
Une parenthèse qui s’est refermée
Le seul moment récent où le drapeau a échappé à cette captation, 1998. Pendant quelques semaines, une équipe « black-blanc-beur » a permis à tout le monde de brandir le bleu-blanc-rouge sans arrière-pensée. Des millions de personnes se sont réunies sur les Champs-Élysées pour acclamer Zidane, Djorkaeff, Vieira. Les journalistes ont parlé de victoire du « multiculturalisme ». Mais dès que la fête s’est terminée, le drapeau est retourné là où il était.
En 2001, lors du match France-Algérie au Stade de France, la Marseillaise est sifflée par une partie du public. Le match est interrompu après un envahissement du terrain. Jean-Marie Le Pen y voit la preuve que l’intégration est « une utopie » et parle de « Français de papier ». Huit mois plus tard, en mai 2002, Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle face à Jacques Chirac. Beaucoup d’observateurs politiques considèrent que le match France-Algérie a cristallisé un certain nombre de sentiments diffus autour des problèmes des banlieues, de la sécurité et de l’intégration, y compris chez des gens qui ne formulaient pas clairement leurs doutes.
En 2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, fait voter une loi qui crée le délit d’outrage au drapeau et à l’hymne national. Au lieu de se demander pourquoi des Français sifflaient leur propre hymne, ce qu’ils exprimaient comme colère, comme sentiment d’exclusion, on a choisi de protéger le symbole. Les gens qui ne s’y reconnaissaient pas n’ont pas été entendus. On a pénalisé l’expression d’un malaise au lieu d’en chercher les causes.
Le piège se referme
Le créateur de contenu Loumoni a parfaitement résumé le piège dans lequel certains veulent enfermer les artistes comme Landy et Tiakola : « Quand des artistes français ne représentent pas la France, on leur reproche de ne pas le faire et quand ils la représentent fièrement, on leur dit qu’ils n’ont pas le droit de le faire. Dans les deux cas, ils perdent. » Tout est là.
En 2022, le youtubeur Tibo InShape publie une photo de sa salle de sport avec un drapeau français. Il est accusé par certains internautes d’être proche de l’extrême droite, une lecture alimentée par d’anciens messages problématiques du youtubeur, dont des « blagues » sur le fait de jeter des côtes de porc sur des musulmans. Quand Tibo InShape brandit le drapeau, on débat de ses opinions politiques. Quand Landy et Tiakola le brandissent, on ne leur reproche pas leurs idées. On leur reproche d’exister en tant que Français.
Les mêmes personnes qui exigent des Français noirs qu’ils « s’intègrent » et « aiment la France » sont celles qui leur interdisent d’en brandir le symbole. Le drapeau français floqué du 93 dans le clip « Ronnie Kray » raconte une réalité très simple : Tiakola est né à Bondy, Landy à Paris. Tous deux parlent depuis la France, pour la France, à leur manière. Mais cette réalité devient insupportable pour une partie du public.
Landy a répondu à la polémique sans détour : « Les gens étaient archi-fiers d’avoir ce gros drapeau dans leur cité, ça faisait des photos de partout. » Sa réponse pointe ce que beaucoup refusent de voir : ce drapeau appartient aussi aux cités. Il appartient à Bondy, au 93, à tous les territoires français. Vouloir le réserver à une France fantasmée, blanche, où les rappeurs noirs n’auraient pas leur place, revient à nier une partie de ce que la France est réellement.
Ce que le piège révèle
Ce mécanisme ne concerne pas seulement Landy et Tiakola. Il traverse toute l’histoire récente de la France. En 1996, Jean-Marie Le Pen attaquait déjà l’équipe de France de football en déclarant que les joueurs ne chantaient pas la Marseillaise « tout simplement parce qu’ils ne la savent pas, étant pour la plupart des étrangers naturalisés français aux seules fins de faire partie de la sélection ». Christian Karembeu, né en Kanaky, refusait politiquement de chanter la Marseillaise en hommage à l’histoire de son peuple, dont plusieurs aïeux furent exposés lors de l’Exposition coloniale de 1931 à Paris. Mais le seul de cette génération dorée à qui ce fut reproché publiquement fut Karembeu.
Les Français d’origines extra-européennes sont constamment sommés de prouver qu’ils sont français. Quand ils ne manifestent pas assez leur attachement aux symboles, on les accuse de ne pas aimer la France. Quand ils le manifestent, on les accuse de s’approprier ce qui ne leur appartient pas. Le piège se referme systématiquement. Quelle que soit leur attitude, ils perdent.
Quand des Français sifflent la Marseillaise au Stade de France en 2001, on pourrait se demander pourquoi ils le font. Qu’est-ce qui pousse une partie de la population à rejeter un symbole censé les représenter ? Au lieu de cette question, on a créé un délit. Au lieu d’écouter, on a pénalisé. Au lieu de chercher à comprendre pourquoi des gens se sentent exclus du récit national, on a renforcé l’exclusion.
Ce que disent ceux qui se réapproprient le symbole
Aujourd’hui, nombre de Français d’origines extra-européennes souhaitent se réapproprier le drapeau, pour qu’il redevienne ce qu’il est censé être : celui de tous les Français. Loubna Reguig, présidente des Étudiants musulmans de France, Salimata Sylla, fondatrice de la ligue de basket Ball’Her, et Hiba Latreche, vice-présidente du FEMYSO, ont posé ensemble avec un drapeau français pour un reportage du magazine Dazed. Le message : ce drapeau est aussi le nôtre.
Avec « Ronnie Kray », Landy et Tiakola ont fait exactement la même chose. Ils ont repris à ceux qui veulent le garder pour eux seuls un symbole qui appartient à tous. Le drapeau français avec le 93 dessus dit quelque chose de simple : la France, le 93 en fait partie. Bondy en fait partie. Paris en fait partie. Les rappeurs noirs en font partie. Personne n’a volé ce symbole. Personne ne se l’approprie indûment. Certains le reprennent juste à ceux qui ont passé cinquante ans à le confisquer.
Le hold-up symbolique dont parle Luc Gwiazdzinski a fonctionné parce que personne ne s’y est opposé assez fort. Pendant des décennies, la gauche a laissé le drapeau à l’extrême droite. Pendant des décennies, une partie de la population française s’est sentie exclue du symbole national. Aujourd’hui, quand des rappeurs décident de le brandir, la violence des réactions montre à quel point ce hold-up est protégé.
Landy et Tiakola ne demandent pas la permission. Ils prennent ce qui leur appartient déjà. Et la rage que ça suscite dit tout de ceux qui voudraient garder le monopole d’un symbole censé nous rassembler tous.
