Son plus beau projet, c’est un documentaire. Et alors ?
Natoo sort « Le Souffle de vie », un documentaire sur les baleines à bosse tourné en Polynésie. Elle le décrit comme « le plus beau projet de sa vie ». Pour une partie de l’internet, le problème est évident : à 40 ans, le plus beau projet d’une femme devrait être ses enfants. Nathalie Odzierejko a passé un mois en Polynésie à nager avec des baleines à bosse pour un documentaire de 67 minutes sorti en salles début février 2026. La semaine de sa sortie, des hommes lui ont expliqué qu’elle aurait dû faire des enfants à la place.

Ce qui s’est passé
Le 20 janvier 2026, Natoo publie la bande-annonce du « Souffle de vie » sur Instagram. Dans la description : « le plus beau projet de ma vie ». Le documentaire, co-réalisé avec Tom Evrard, suit la youtubeuse dans sa découverte des baleines à bosse de Polynésie, de la culture des habitant·es de Tahiti et Moorea, et d’un écosystème façonné par des récits ancestraux. Durée : 67 minutes. Distribution : YouTube Ciné Club par mk2, avec une sortie en salles le 2 février 2026.
Parmi les commentaires sous l’annonce, le fil documenté par le compte Adelphite France : des hommes expliquant que ce « plus beau projet » aurait dû être ses enfants. Qu’à 40 ans, il est trop tard. Que son vrai travail de femme est passé.
Ça recommence. En mai 2025, sur le plateau de Quotidien, Natoo évoquait déjà avoir reçu « des commentaires qui disent que c’est une honte de ne pas avoir d’enfants à mon âge ». Le même harcèlement, persistant, présent depuis qu’elle est connue.
L’injonction s’applique quel que soit le trajet
Jennifer Aniston a évoqué cette pression dans une interview à Harper’s Bazaar publiée en 2022. Pendant des années, on lui a reproché d’être égoïste, de privilégier sa carrière. Ce qu’elle raconte alors : des FIV, des thés chinois, tout ce qu’elle a essayé pendant vingt ans. « Les gens ne connaissaient pas mon histoire, ni ce que j’avais vécu au cours des 20 dernières années pour essayer de fonder une famille, car je ne vais pas leur raconter mes problèmes médicaux. Cela ne regarde personne. Mais il arrive un moment où on ne peut plus faire la sourde oreille. »
Le cas Aniston est instructif parce qu’il montre que l’absence d’enfant n’est jamais lue comme un fait neutre. Elle est interprétée, jugée, commentée, quelle qu’en soit la cause. Celles qui ne veulent pas d’enfants sont égoïstes. Celles qui ne peuvent pas en avoir subissent la même lecture, en plus de l’épreuve elle-même.
En France, l’infertilité touche 3,3 millions de personnes, soit environ un couple sur quatre. Un couple sur quatre ne parvient pas à une grossesse après douze mois d’essai. Les parcours PMA qui échouent, les fausses couches à répétition, les diagnostics qui tombent et referment des portes : autant de réalités silencieuses que les commentaires sur le « retard » reproductif des femmes ne voient pas et ne cherchent pas à voir.
La double contrainte
L’injonction ne fonctionne pas dans un seul sens. Elle produit une double contrainte qui rend toute décision fautive.
Avoir des enfants jeunes, avant 30 ans : on dit alors que c’est irresponsable, que la carrière est sacrifiée, que la personne n’est pas assez mature pour assumer. Attendre d’être stable professionnellement, après 35 ans : on parle d’égoïsme, de biologie contrariée, de priorités inversées. Le moment juste n’existe pas. Il y a toujours un motif pour juger.
Cette surveillance touche tous les aspects des choix reproductifs, bien au-delà de la question d’avoir ou non des enfants. Comment les avoir : adoption, PMA, grossesse naturelle. Refus de l’un ou de l’autre. Nombre d’enfants. Intervalle entre eux. La liste est longue et chaque point est potentiellement commentable.
Elle varie aussi selon l’origine ethnique dans des logiques de contrôle opposées. Les femmes non-blanches se voient reprocher un nombre d’enfants jugé excessif là où les femmes blanches se voient reprocher de ne pas en avoir assez. Des mêmes mécanismes de surveillance, des stigmates inverses selon les corps visés. L’histoire des stérilisations forcées, des politiques de limitation des naissances ciblant spécifiquement certaines populations, n’est pas un passé lointain.
Ce que le commentaire sur Natoo dit vraiment
La pression sur Natoo n’est pas simplement un jugement sur son timing reproductif. C’est un désaccord sur ce qu’est la vie réussie d’une femme. Son documentaire, la décision d’aller passer un mois en Polynésie pour nager avec des baleines, le travail de réalisatrice sur soixante-sept minutes distribuées en salles et sur YouTube : tout ça ne suffit pas à constituer « le plus beau projet de sa vie » si on part du principe qu’une femme ne s’accomplit vraiment que par la maternité.
C’est ce que le commentaire dit : la réussite d’une femme a une forme précise. Tout le reste, la carrière, les projets artistiques, les aventures, les choix de vie, ne compte que comme substitut ou retard.
Natoo n’a pas à se justifier de son choix, ni à expliquer s’il en est un. Personne ne doit cette explication. Avoir des enfants ou ne pas en avoir, pouvoir en avoir ou ne pas pouvoir, vouloir en avoir plus tard ou décider de ne jamais en avoir : aucun de ces trajets ne demande de validation extérieure.
Et les baleines à bosse de Polynésie ont l’air, d’après ceux qui ont vu le documentaire, absolument magnifiques.
