« Je ne m’appelle pas Fatou » : quand un prénom devient une assignation
Août 2025. Romy vient de gagner Secret Story 2025 avec 72% des votes. Depuis sa sortie, elle enchaîne les interviews. Dans celle de Konbini, elle revient sur la vidéo qui l’a rendue connue malgré elle et qu’elle demande à faire supprimer depuis seize ans : « La connotation du Fatou m’a fortement dérangée. Je pense même que c’était ça qui me dérangeait le plus. Je ne m’appelle pas Fatou. Donc, pourquoi tu m’appelles Fatou ? »

Ce que le prénom fait
La vidéo originale, tournée quand Romy était adolescente et diffusée sans son consentement, avait été renommée « Fatou veut passer à la télé ». Romy s’appelle Romy. Le diffuseur lui a substitué un autre prénom, choisi en fonction de ce qu’il percevait d’elle.
Fatou est le diminutif de Fatoumata, prénom mandingue courant en Afrique de l’Ouest, porté dans des familles aux trajectoires sociales très diverses. Dans son contexte d’origine, il renvoie à un héritage familial, à une histoire personnelle, et n’a aucune charge négative. En France, il a subi un glissement : il ne désigne plus seulement une personne précise, il est devenu un raccourci pour « femme noire générique », applicable à n’importe quelle femme noire réelle, qu’on la connaisse ou non.
Ce mécanisme transforme un nom propre en catégorie. Attribuer à Romy le prénom Fatou signifie : son nom réel est sans importance, ce qui compte est la case dans laquelle elle entre. Et dans cet imaginaire français, cette case s’accompagne de connotations socio-économiques et migratoires précises : métiers de service, origine perçue comme étrangère, position subalterne dans l’espace social. Des représentations héritées de la division raciale du travail après la colonisation, où les femmes noires étaient assignées aux tâches domestiques. Le prénom devient un rappel : tu es « autre », ton individualité importe moins que la catégorie où on te range.
Deux fois dans la même émission
Le cas de Romy n’est pas isolé, y compris à l’intérieur de Secret Story 2025. Durant l’émission, un candidat a dit à Anita, autre candidate noire, que son « deuxième prénom » était « Fatoumata ». La même logique, appliquée à une autre personne, dans le même espace, quelques semaines plus tôt. Dans la RTBF, la journaliste qui couvre les incidents raciaux de l’édition note que ces moments « relèvent pour beaucoup d’internautes de la misogynoir » : la double peine des femmes noires, cibles simultanées de racisme et de sexisme.
Le concept de misogynoir a été formulé par Moya Bailey, militante et universitaire afro-américaine, en 2010. Il désigne l’articulation spécifique du racisme et du sexisme visant les femmes noires : une oppression qui ne se réduit ni à l’un ni à l’autre, mais qui opère à leur intersection. Le surnom « Fatou » ou « Fatoumata » attribué sans consentement illustre cette dynamique : il efface l’identité individuelle, réduit la personne à un archétype racialisé, et la place dans une hiérarchie implicite où elle est assignée à une position subalterne.
Ce que la culture populaire normalise
La chanson « Fatoumata » de Keen’V sortie en 2011 ou les sketchs qui utilisent « Fatou » comme ressort comique ont fonctionné comme des vecteurs de normalisation. Pas en inventant le mécanisme, mais en le rendant familier, partageable, déclinable à volonté. Un prénom qui devrait appartenir à une personne devient un signal qui déclenche automatiquement un ensemble de représentations. L’humour joue ici un rôle de transport et de légitimation : ce qui fait rire semble anodin, ce qui semble anodin échappe à l’examen critique.
Le même phénomène touche d’autres prénoms. Mamadou pour les hommes noirs. Rachid ou Mohamed pour les hommes arabes. Ces prénoms ont subi le même glissement : d’un identifiant singulier à un signifiant collectif chargé. Mais « Fatou » concentre une double charge, raciale et de genre : il ne désigne pas seulement « quelqu’un de noir » mais « une femme noire dans une position précise », celle qui nettoie, qui sert, qui est disponible. Une position qui a une histoire concrète et documentée.
La France n’est pas seule à organiser des hiérarchies sociales autour des prénoms. Des prénoms comme Kevin ou Kimberly y sont également chargés de connotations classistes, associés à des origines populaires, à des formes de moquerie sociale. Ces mécanismes partagent la même structure : un prénom cesse d’être le nom d’une personne pour devenir le marqueur d’une place dans une hiérarchie sociale. La différence, avec « Fatou », est que la hiérarchie en jeu est racialisée, et que l’assignation se fait sans que la personne concernée ait dit son prénom.
Ce que Romy a nommé
Romy a formulé ce que le mécanisme fait en une phrase : « Je ne m’appelle pas Fatou. Donc pourquoi tu m’appelles Fatou ? » La question est rhétorique mais elle pointe quelque chose de précis. Attribuer un prénom à quelqu’un sans le lui demander, en choisissant ce prénom en fonction de sa couleur de peau, signifie que son vrai prénom ne compte pas. Que son identité réelle est secondaire par rapport à la catégorie qu’on lui assigne. Que son consentement, sur sa propre identité, est facultatif.
Romy est allée sur Secret Story pour reprendre le contrôle de cette image. « On ne va plus me voir comme la fille de la vidéo ‘je vais passer à la télé’. Mais comme Romy. C’était ça que j’étais venue rechercher. » Elle a gagné avec 72% des votes. La vidéo circule toujours avec son titre original.
