On peut prendre du poids et aller bien (même si certains refusent toujours de le croire)

On peut prendre du poids et aller bien (même si certains refusent toujours de le croire)

Il y a quelques jours, Vaimalama Chaves, Miss France 2019, publie une vidéo sur Instagram devant ses 532 000 abonnés. Elle y annonce avoir pris 20 kilos en un an et demi, après sa participation à une compétition de Miss Bikini Fitness en septembre 2024. Son message : « Summer body, que nenni. J’ai pris 20 kg et en fait, ça me va bien ! Je suis beaucoup plus heureuse avec du chocolat à manger que des tablettes de chocolat sur le ventre. » Les réactions sur X montrent que pour beaucoup, une femme qui prend du poids et dit aller mieux est forcément dans le déni.

Ce que raconte la compétition

Pour comprendre ces 20 kilos, il faut revenir un an et demi en arrière. En septembre 2024, Vaimalama participe à la compétition Miss Bikini Fitness, à Saint-Cannat, dans les Bouches-du-Rhône. Une année entière de préparation : alimentation mesurée au gramme près, entraînements intensifs, phase de « sèche » pour dessiner les muscles. Elle se classe cinquième dans la catégorie Miss Bikini Fitness (plus de 172 cm) et deuxième en Fitness Model. Pendant onze mois, elle documente tout sur Instagram : les séances à la salle, la pole dance, les restrictions alimentaires, les frustrations, l’impact sur son moral et sa santé mentale.

Dans son post Instagram d’avril 2026, elle écrit : « Un corps de compétition est un corps en carence. Un corps en manque de plaisir, de douceur, de tendresse aussi, ce qui peut entraîner des troubles du comportement alimentaire. » Les troubles du comportement alimentaire (anorexie, boulimie, hyperphagie boulimique) touchent près d’un million de personnes en France, selon le gouvernement français. La prévalence des TCA sur la vie entière est estimée à 8,4% chez les femmes et 2,2% chez les hommes, d’après la Revue du Praticien (janvier 2026). Dans plus de 80% des cas, les personnes atteintes sont des femmes.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, faire du sport et manger « sainement » indique pas forcément une bonne santé mentale. Des études sur les instructeurs de fitness, citées dans la revue scientifique STAPS (2015), ont mis en évidence des prévalences de TCA entre 35 et 40% chez les personnes qui enseignent ces disciplines. L’orthorexie, l’obsession de manger « sainement », touche particulièrement les sportifs pratiquant des disciplines esthétiques. Dans ce milieu, la frontière entre rigueur alimentaire et trouble du comportement alimentaire est souvent invisible.

Ce que disent les réactions

Mais l’idée qu’on puisse prendre du poids et aller bien, notamment pour les femmes, demeure loin d’être acquise. Quelques heures après sa publication, les réactions sur X montrent un schéma récurrent : celle qui dit aller mieux est forcément dans le déni. Prendre du poids, quand on est une femme, ne peut pas être un choix positif. C’est forcément un problème.

D’autres parlent de « glow down », de « downgrade », de « karma », en référence à sa rupture avec Nicolas Fleury en décembre 2024. Le couple avait annoncé publiquement une séparation d’un commun accord dans une vidéo où les deux disaient vouloir se quitter en bons termes : « Il vaut mieux mettre un terme à une relation quand ça va bien plutôt que s’obliger à rester et finir par se détester. » Mais une partie du public refuse cette version et attribue la rupture à Vaimalama. Le sous-entendu devient clair : toute prise de poids chez une femme annonce une chute.

Certains commentaires la comparent à Loana, première gagnante de Loft Story en 2001, qui a été la cible de grossophobie pendant vingt-cinq ans jusqu’à sa mort en mars 2026. Loana a été trouvée morte le 25 mars à Nice. Elle avait 48 ans. Ses obsèques ont eu lieu le 10 avril à la Cathédrale Sainte-Réparate de Nice. L’essayiste Valérie Rey-Robert a écrit : « Loana est morte du sexisme, de la psychophobie, du classisme, de la grossophobie. Nous portons en tant que société une responsabilité dans sa mort. » Paul Sanfourche, auteur d’un ouvrage sur le sexisme dans la téléréalité, souligne : « À 20 ans, quand elle est une bimbo, elle est conspuée comme une fille facile. À 40 ans, quand elle devient obèse, elle est de nouveau raillée, toujours pour son corps. » On retrouve également des commentaires racistes sous la vidéo de Vaimalama.

Ce que montrent les autres exemples

Ce mécanisme, Britney Spears l’a subi pendant des années. Chaque photo d’elle en maillot de bain était analysée, comparée, commentée. En 2007, au moment de sa crise publique, les tabloïds ne parlaient pas de sa santé mentale, de sa mise sous tutelle abusive, de l’épuisement d’une femme exploitée depuis l’adolescence. Ils parlaient de ses kilos. Sa souffrance était réduite à une silhouette qui ne rentrait plus dans les standards.

La vidéo de Vaimalama Chaves arrive début avril, au moment précis où les publicités pour les « cures minceur de printemps » commencent à envahir les écrans. Selon un sondage Ifop de 2024, 68% des Français déclarent ressentir une pression pour avoir un corps mince à l’approche de l’été. Chez les femmes, 57% ressentent au moins un trouble mental lié à cette pression : stress, anxiété, épisodes dépressifs.

Quand la société répète qu’un corps plus gros est forcément un corps qui va mal, les gens finissent par le croire, et par agir en conséquence. La sociologue Solenne Carof, maîtresse de conférences à la Sorbonne, analyse ce phénomène dans un article de La Déferlante publié en janvier 2025 : « La notion de corps d’été pousse à son paroxysme la définition du corps féminin comme étant fait pour être vu. Un corps aliéné par le regard de l’autre, car sa définition est avant tout masculine. »

Ce que cache le mécanisme

Britney Spears, Loana, Jessica Simpson, Vaimalama Chaves. Des parcours différents, des décennies différentes. Mais le même mécanisme : quand une femme prend du poids, on décide à sa place qu’elle va mal. Ce mécanisme ne concerne pas que les stars. Il concerne la collègue à qui on dit « tu te laisses aller, t’as pas le moral ? » quand elle reprend du dessert. L’amie qu’on félicite d’avoir « fondu » après une rupture, sans lui demander si elle mange.

On a appris à lire les corps des femmes comme des bulletins de santé mentale. Sauf qu’en réalité, l’inverse se produit souvent. Oui, on peut prendre du poids et aller bien. Et oui, on peut maigrir et aller mal. Le corps de compétition de Vaimalama en septembre 2024 était le résultat d’une année de restrictions, de carences, de frustrations documentées. Le corps qu’elle montre en avril 2026 est celui d’une femme qui dit manger du chocolat et se sentir mieux.

Mais pour une partie du public, cette équation refuse de fonctionner. Une femme plus grosse devrait forcément être plus malheureuse. Quand elle affirme le contraire, elle ment ou se ment à elle-même. Le problème ne vient pas de ce qu’elle dit, mais de ce que son corps montre. Et ce que son corps montre contredit la norme : une femme doit être mince pour être heureuse. Si elle prend du poids, elle chute. Si elle dit aller bien, elle se trouve dans le déni.

Cette lecture binaire efface toute la complexité de ce que Vaimalama a documenté pendant un an : la violence de la préparation pour Miss Bikini Fitness, les privations, l’impact sur sa santé mentale. Elle efface aussi le fait qu’un trouble du comportement alimentaire peut prendre plusieurs formes. Qu’on peut développer un rapport problématique à la nourriture en mangeant « sainement » et en faisant du sport. Que 35 à 40% des instructeurs de fitness présentent des TCA. Que l’orthorexie existe et que la frontière entre discipline sportive et trouble alimentaire se trouve parfois difficile à tracer.

Ce qu’il faudrait retenir

La sociologue Solenne Carof parle d’un corps « aliéné par le regard de l’autre ». Les réactions à la vidéo de Vaimalama illustrent exactement ça : une femme dit comment elle se sent dans son corps, et on lui explique qu’elle a tort. Qu’elle devrait se sentir mal. Que sa prise de poids est un échec, une chute, un karma. Que son bonheur affiché cache forcément une souffrance réelle.

Ce qui se joue dans ces commentaires dépasse largement le cas de Vaimalama. Ça rejoint ce que Britney Spears, Loana, Jessica Simpson et des milliers de femmes anonymes ont subi : l’impossibilité de posséder leur propre récit sur leur corps. L’obligation de se conformer à une lecture unique : maigre égale bien, grosse égale mal. Entre les deux, aucune nuance, aucune complexité, aucune place pour une femme qui dit : « J’ai pris 20 kilos et en fait, ça me va bien. »

On ne demande pas aux femmes de souffrir pour que leur corps « compte ». On ne leur demande pas non plus de se justifier parce qu’il a changé. On ne leur demande pas de prouver qu’elles vont bien ou qu’elles vont mal. On les laisse tranquilles. Et on laisse leurs assiettes tranquilles aussi.

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