Dans Koh-Lanta, les femmes perdent toujours ?

La 28e saison de Koh-Lanta, Les Reliques du destin, est diffusée sur TF1 depuis le 3 mars 2026. Vingt candidats, dix hommes et dix femmes, s’affrontent aux Philippines. En quatre épisodes, la saison a généré plus d’articles sur les accusations de sexisme que sur les épreuves elles-mêmes. Et pour cause, chaque mardi soir depuis le début de la saison, des accusations de sexisme reviennent sur les réseaux après la diffusion des épisodes. Les situations que pointent les téléspectateurs reviennent dans Koh-Lanta depuis des années, et racontent toujours la même chose : des alliances masculines qui se forment tôt dans le jeu, qui protègent les hommes entre eux, et qui éliminent les femmes une par une.
Quand l’expertise des femmes ne vaut rien
Le 17 mars 2026, les candidats de l’équipe rouge affrontent l’épreuve des radeaux, l’une des plus connues du programme. Chaque équipe doit construire un radeau à base de bambou, d’une pirogue et de ficelle, puis s’affronter dans une course. L’exemple le plus récent du problème : Karine, une femme experte en pirogue, qui se fait expliquer comment ramer par des hommes qui n’ont jamais pagayé.
Karine, négociatrice en immobilier de 50 ans originaire des Landes, pratique la pirogue polynésienne en compétition. Elle a participé trois fois à la Hawaiki Nui Va’a, une course de pirogue mondialement connue en Polynésie. Elle prend les commandes, explique la technique de rame, attribue les postes. Daniel, champion de wakeboard, la coupe : « Karine, tu as démarré comme un mulet, là », et donne sa propre méthode de rame. Johan, instructeur militaire de 36 ans, la juge « un peu directive ». Zakariya, maître-nageur de 29 ans : « On a compris, c’est bon, vingt fois qu’on l’a dit. »
Les rouges remportent la première manche grâce au rythme imposé par Karine. Ils perdent les deux suivantes, celles où ses consignes ne sont plus suivies. Au quotidien 20 Minutes, Karine confie : « C’est très compliqué d’avancer dans Koh-Lanta en tant que femme de plus de 45 ans. On va davantage soutenir un homme, comme Daniel qui a 51 ans, qu’une femme. » À TV Actu, elle ajoute à propos de Johan et Zakariya : « Ils pensaient tout savoir. » En interview après son élimination, Karine dit au site Puremédias : « Sur la technique de rame, on ne m’a pas écoutée. Je ne me suis pas du tout sentie prise au sérieux. »
Ulrich ou le sexisme décomplexé
Dans l’autre équipe, celle des jaunes, un autre candidat concentre les critiques depuis le deuxième épisode : Ulrich, conducteur de car. Le 10 mars, Clémence, 25 ans, fait une crise d’angoisse lors d’une épreuve d’apnée et abandonne en quelques secondes. Elle revient s’excuser auprès de son équipe. Ulrich refuse ses excuses : « Tu peux t’excuser cent fois, ce qui est fait est fait. » En confession : « Elle ne sert à rien, elle fait toute la journée la belle sur la plage. Elle n’est bonne qu’à parler et rigoler fort. »
Clémence est éliminée le soir même. Interrogée par Puremédias après son départ, elle refuse l’étiquette de sexisme : « Il n’y avait vraiment rien de sexiste. Juste ma personne, que je sois face à des hommes ou des femmes, les gens pensent en général pareil : on aime, ou on n’aime pas. » Deux semaines plus tard, dans l’épisode du 24 mars, Ulrich déclare après que les jaunes ont remporté du riz : « Les femmes ne mangent pas autant que les hommes. Les hommes se dépensent trois fois plus que les femmes. »
Après les épisodes, Ulrich répond aux critiques sur Instagram. Le 13 mars, en vidéo : « Tu t’embrouilles avec une meuf, t’es misogyne maintenant. » Dans d’autres stories, il va plus loin. Une femme noire lui écrit : « T’es tellement détestable, qu’est-ce qui s’est passé ???? » Ulrich publie une photo d’elle (de dos, en maillot de bain sur une plage, visage masqué par un emoji) et répond : « Jtaime pas non-plus tkt. Avec ton gros ventre et tes faux cheveux là. »
Un autre internaute lui écrit : « T’as pas honte de t’en être pris à une gamine devant tout le monde ? Misogyne +++ » Il répond : « Nan, moi jsuis misogyne Pro max, un cranc au dessus encore. » Le 31 mars 2026, Ulrich a été censuré dans l’épisode diffusé ce soir-là, son temps d’écran minimisé par TF1 et la production Adventure Line Productions. Sur Instagram, Ulrich s’est déclaré soulagé : « Hier, on m’a tellement moins vu, et ça m’a fait du bien. De base, je tourne à 200-300 messages menaçants par épisode. Et hier, j’en ai à peine reçu une vingtaine. »
Le 24 mars, après l’épisode sur le partage de nourriture, Clémence Castel, double gagnante de Koh-Lanta et seule personne à avoir remporté l’émission deux fois, réagit en story : « Un candidat qui dit que les hommes doivent forcément manger plus que les femmes… Pas d’accord du tout. » Ulrich ne répond pas sur le fond. Il ressort des articles de presse sur le pacte financier que Clémence Castel avait conclu avec un autre candidat lors d’une ancienne saison, et lance dans un vocal : « Tu m’étonnes que tu gagnes tous les Koh-Lanta de la terre, tu partages tout à chaque fois. »
Puis : « Si tu pouvais éviter, à l’avenir, de sortir mon nom dans tes stories, ça m’arrangerait bien. » La seule femme à avoir gagné Koh-Lanta deux fois conteste ses propos sur les femmes. Sa réponse : déterrer une vieille polémique pour la décrédibiliser.
Un schéma qui se répète depuis vingt-cinq ans
Ce que documentent les internautes en 2026, des candidates l’ont décrit presque mot pour mot dans des saisons précédentes. En avril 2021, dans la saison Les Armes secrètes, le candidat Arnaud déclare devant Denis Brogniart, au conseil : « Je ne voterai pas un garçon, tant qu’il y aura des filles. » Son coéquipier Frédéric confirme l’alliance entre hommes et concède que ça a « un côté machiste peut-être d’un œil extérieur. »
En octobre 2024, dans La Tribu maudite, les internautes écrivent « Sexisme-Lanta » sur X. Charlotte, candidate de l’équipe jaune, dénonce dans Télé-Loisirs : « Les hommes étaient des hommes forts que l’on valorisait. Les femmes étaient les petites mains. Ce qu’elles faisaient n’était jamais très intéressant. » Elle décrit le candidat Gustin demandant aux femmes de « faire la vaisselle » sur le camp.
Avant même ces trois saisons, en 2014, lors de La Nouvelle Édition, la totalité des femmes avaient été éliminées avant la finale, une première dans l’histoire du programme. En 2021, l’ancienne candidate Coumba Baradji comptait le temps d’écran des femmes et des hommes dans un épisode de la saison anniversaire et trouvait un ratio 60/40 en faveur des hommes. Elle le dénonçait en live Instagram. Les internautes l’avaient accusée de « ne pas aimer les hommes. »
Ce que dit la science
En 2023, les chercheuses Erin M. O’Mara Kunz, Jennifer L. Howell et Nicole Beasley, de l’Université de Californie à Merced et de l’Université de Dayton, ont publié dans la revue Psychological Science une étude sur Survivor, la version américaine dont Koh-Lanta est l’adaptation. Elles ont analysé les parcours de 731 candidats sur 40 saisons.
Résultat : les femmes ont 72% de chances de plus d’être éliminées en premier de leur tribu, moins de chances d’atteindre la réunification, et 63% de chances en moins de gagner en finale face à un homme. Quand elles ont demandé à 182 personnes d’évaluer la force et l’intelligence des candidats sur photo, ces critères n’avaient aucun lien avec le fait d’être éliminé en premier. Les joueurs invoquent la « faiblesse » pour justifier leurs votes, mais la recherche démontre que ça n’a rien à voir avec les compétences réelles.
Sarah Lacina, gagnante de la saison 34 de Survivor, l’avait formulé en 2020 : « Si une femme dans ce jeu ment, triche ou vole, elle est fausse et garce. Si un homme fait la même chose, bon gameplay. » Les mêmes stratégies sont applaudies chez les hommes et punies chez les femmes. Le double standard traverse toute l’histoire du programme.
En France, la statistique parle d’elle-même : en 26 saisons de Koh-Lanta, 65,5% des premiers candidats éliminés étaient des femmes. Ce chiffre n’apparaît pas par hasard. Il dessine un schéma systémique, celui d’alliances masculines qui se forment rapidement et éliminent les femmes en priorité, sous couvert de « faiblesse physique » ou de « problèmes relationnels ».
Ce que la production refuse de voir
Ce mécanisme a déjà été documenté en France, sur Koh-Lanta précisément. En 2020, le Haut Conseil à l’Égalité a analysé sept épisodes du programme dans son deuxième état des lieux du sexisme en France. Il conclut que les femmes y sont « souvent présentées comme stupides », relève « le dénigrement entre candidates » et « l’association des champs lexicaux de la faiblesse et du féminin ».
Il note que les tâches sur le camp sont genrées depuis la création du programme : les femmes comptent le riz et cuisinent, les hommes chassent et font le feu. En vingt-cinq ans, une seule femme, Sara Tallon, a allumé le feu dans Koh-Lanta. Une seule, sur des centaines de candidates, a réussi l’épreuve symbolique du programme.
La production nie les conclusions du rapport. En mars 2020, interrogée par Le Parisien, Alexia Laroche-Joubert, patronne d’Adventure Line Productions, répond : « Un tissu d’approximations et de partialité qui n’a aucune validité statistique. » Quatre ans plus tard, en 2024, Charlotte dénonce le sexisme dans La Tribu maudite. Deux ans après, en 2026, Karine ne se sent pas écoutée sur l’épreuve des radeaux, et Ulrich déclare que les femmes mangent moins et se dépensent moins.
Le problème, quand on refuse de voir un problème, vient qu’il continue. Les candidats reproduisent des schémas dont ils n’ont pas conscience, la production les filme sans les questionner, et le public regarde en se demandant pourquoi, année après année, les femmes sont éliminées en premier, pourquoi leurs compétences sont minimisées, pourquoi leurs stratégies sont punies alors que celles des hommes sont applaudies.
Karine avait raison sur la technique de rame. Les rouges ont gagné quand ils l’ont écoutée. Mais dans Koh-Lanta, avoir raison ne suffit pas quand on est une femme de 50 ans. Il faut aussi être entendue. Et visiblement, vingt-cinq ans après la création du programme, ça n’arrive toujours pas.
