Quand les actrices s’excusent de réussir
Zendaya espère que les gens ne seront « pas sick of her » cette année. La déclaration pourrait passer pour de l’humilité, sauf qu’elle s’inscrit dans un schéma systématique. Zendaya, 29 ans, affiche cinq projets en 2026 : The Drama (3 avril), Euphoria saison 3 (12 avril), L’Odyssée de Christopher Nolan (17 juillet), Spider-Man: Brand New Day (31 juillet), et Dune: Troisième Partie (18 décembre). Face à ce planning, elle déclarait fin mars à Fandango : « J’espère juste que les gens ne vont pas se lasser de moi. Après tout ça, je vais disparaître un peu. Je vais devoir me cacher. »

Le même discours, mot pour mot
Zendaya n’est pas la première à le dire. En janvier 2024, après le succès de Barbie (1,4 milliard de dollars au box-office mondial), Margot Robbie déclarait à Deadline : « Tout le monde en a probablement marre de me voir pour l’instant. Je devrais sûrement disparaître des écrans pendant un moment. » Elle ajoutait que si elle tournait un film trop tôt, les gens diraient : « Elle encore ? On vient de passer tout un été avec elle. »
Margot Robbie n’avait plus mis les pieds sur un plateau de tournage en tant qu’actrice depuis octobre 2022, la fin du tournage de Barbie. Sa pause était la plus longue de sa carrière en dehors du Covid. Avant Margot Robbie, il y a eu Jennifer Lawrence. Après The Hunger Games, Silver Linings Playbook et American Hustle, Jennifer Lawrence avait sorti plusieurs films chaque année entre 2012 et 2018, devenant l’actrice la mieux payée au monde deux années de suite en 2015 et 2016.
Puis ses quatre films suivants (Passengers, Mother!, Red Sparrow et Dark Phoenix) ont été mal accueillis par la critique et le public. En 2019, elle a arrêté de tourner. Dans une interview avec Vanity Fair en 2021, elle expliquait : « Je pense que tout le monde en avait marre de moi. Moi-même, j’en avais marre de moi. J’étais arrivée à un point où je ne pouvais plus rien faire correctement. »
Ce qui frappe, chez ces trois actrices qui ont entre elles un Oscar, un film à 1,4 milliard et cinq projets majeurs en un an, elles utilisent presque les mêmes mots pour justifier leur retrait. Toutes trois parlent d’une lassitude du public. Toutes trois imaginent à voix haute que les gens pourraient en avoir assez. Toutes trois se mettent en retrait avant que quelqu’un ne leur dise de le faire.
Ce que les hommes ne disent jamais
En 2023, Tom Holland a lui aussi annoncé une pause d’un an après le tournage de The Crowded Room. Mais sa justification n’avait rien à voir. Il parlait de la difficulté émotionnelle du rôle, de santé mentale, du besoin de « se reconnecter avec la réalité » après avoir incarné un personnage aux troubles dissociatifs de l’identité. « La série m’a brisé. J’avais besoin d’une pause », expliquait-il à Entertainment Weekly en juin 2023. Il n’a jamais dit qu’il avait peur que le public soit lassé de lui.
Et il est loin d’être le seul acteur à n’avoir jamais formulé ce type d’excuse. Dwayne Johnson a sorti cinq films en 2019. Cinq. Hobbs & Shaw, Jumanji: The Next Level, Fighting with My Family (en tant que producteur et acteur), et deux autres projets. Il était à l’époque l’acteur le mieux payé au monde avec 89,4 millions de dollars de revenus annuels, selon Forbes. Il n’a jamais déclaré publiquement espérer que le public ne soit pas « lassé de le voir ». Il n’a jamais annoncé de pause préventive. Il a continué à sortir des films au rythme de deux à trois par an pendant cinq années consécutives.
En 2014, quand Chris Pratt a explosé avec Les Gardiens de la Galaxie et The Lego Movie, il a enchaîné sans interruption avec Jurassic World, Passengers, Avengers: Infinity War, puis les voix de Mario et de Garfield. Le backlash contre Chris Pratt a fini par arriver, mais il ne portait pas sur sa surexposition. Il portait sur ses supposées affiliations politiques et son lien avec une église accusée d’être anti-LGBTQIA+. Personne ne lui a demandé de « disparaître un peu » parce qu’il tournait trop de films.
L’écart se mesure dans les mots. Tom Holland parle de santé mentale. Dwayne Johnson ne parle de rien, il continue. Chris Pratt enchaîne. Zendaya, Margot Robbie et Jennifer Lawrence s’excusent d’être trop vues.
Ce que le succès coûte aux femmes
Dans un essai publié en avril 2024 sur sa newsletter Substack, l’autrice et critique culturelle Meredith Constant analyse le phénomène en partant du cas d’Anne Hathaway, qui a été ciblée par une campagne de haine en ligne après avoir remporté l’Oscar en 2013. La leçon, écrit-elle, c’est que les femmes ont intériorisé la nécessité de gérer elles-mêmes leur propre surexposition, avant que quelqu’un d’autre ne le fasse à leur place.
Elles n’ont pas attendu un changement du système pour se protéger du backlash. Elles ont changé elles-mêmes. En 2023, l’organisation canadienne Women of Influence+ a publié The Tallest Poppy, la première étude internationale sur ce qu’on appelle le Tall Poppy Syndrome : le mécanisme par lequel des personnes sont attaquées, dévalorisées ou rejetées à cause de leurs réussites.
L’étude, menée par la chercheuse Rumeet Billan auprès de plus de 4 500 femmes dans 103 pays, a révélé que 87% des femmes interrogées avaient été pénalisées dans leur environnement professionnel en raison de leurs succès. 77% avaient vu leurs accomplissements minimisés. 85,6% déclaraient que ce phénomène avait augmenté leur niveau de stress. Et 60,5% estimaient qu’elles seraient pénalisées si elles étaient perçues comme ambitieuses.
L’étude a aussi révélé un résultat que beaucoup n’anticipaient pas : contrairement à l’idée reçue selon laquelle « les femmes se tirent entre elles vers le bas », ce sont les hommes en position de leadership qui étaient les plus susceptibles de pénaliser les femmes pour leur succès. Les femmes, elles, étaient plus susceptibles de s’en prendre à des collègues de même niveau. Le mécanisme ne vient pas « des femmes entre elles ». Il vient d’un système dans lequel le succès féminin est perçu comme un espace occupé en trop.
Ce que les actrices anticipent
Quand Zendaya dit qu’elle espère que les gens ne se lasseront pas d’elle, elle ne décrit pas un sentiment personnel. Elle anticipe une réaction qu’elle sait probable. Parce qu’elle a vu Jennifer Lawrence passer du statut d’actrice la plus bankable d’Hollywood à celui de « trop vue » en l’espace de deux ans. Parce qu’elle a vu Anne Hathaway devenir détestable aux yeux du public simplement pour avoir remporté un Oscar et semblé heureuse de le recevoir. Parce qu’elle a vu Margot Robbie se mettre en pause après Barbie, alors que le film venait de rapporter 1,4 milliard de dollars.
Le problème n’est pas la fatigue que ressentent ces actrices. Tom Holland était vraiment épuisé par The Crowded Room. Jennifer Lawrence était vraiment fatiguée après avoir tourné 14 films en 7 ans. Le problème, c’est la façon dont elles formulent leur retrait. Elles ne disent pas « j’ai besoin de repos ». Elles disent « vous devez en avoir marre de moi ». Elles ne disent pas « je veux faire autre chose ». Elles disent « je vais disparaître pour ne pas vous ennuyer ».
La différence est immense. Dans un cas, elles posent des limites. Dans l’autre, elles s’excusent d’exister. Dans un cas, elles nomment leurs besoins. Dans l’autre, elles anticipent qu’on leur reprochera leur visibilité. Dwayne Johnson ne s’excuse jamais d’être partout. Chris Pratt ne promet jamais de « disparaître un peu ». Ils travaillent, ils enchaînent, ils accumulent. Personne ne leur demande de justifier leur présence.
Ce que ça dit du système
Le Tall Poppy Syndrome ne touche pas que les actrices. Il traverse toutes les industries, tous les milieux professionnels. Mais Hollywood en offre une version amplifiée, parce que la visibilité y est structurelle. Une actrice qui travaille beaucoup est forcément très vue. Un acteur qui travaille beaucoup aussi. Mais seules les actrices formulent des excuses préventives.
Le mécanisme se décrit ainsi : quand une femme réussit trop visiblement, trop rapidement, trop fort, on lui fait payer. Pas toujours de façon explicite. Parfois simplement à travers un climat, une fatigue du public, des articles qui commencent à pointer « l’omniprésence » là où on parlait d’« ascension fulgurante » six mois plus tôt. Les femmes qui ont survécu à ça ont appris. Elles gèrent elles-mêmes leur visibilité. Elles se retirent avant qu’on leur demande de le faire.
Ce que Zendaya, Margot Robbie et Jennifer Lawrence ont compris, c’est que leur succès a une date d’expiration. Pas parce qu’elles vieillissent. Pas parce qu’elles ne sont plus bonnes. Mais parce que le système ne tolère le succès féminin qu’en doses contrôlées. Trop de films, trop vite, trop de couvertures de magazines, trop de présence, et le backlash arrive. Alors elles dosent elles-mêmes.
Dwayne Johnson peut être partout pendant cinq ans sans que personne ne bronche. Zendaya sort cinq films en un an et s’excuse d’avance. Le système punit la visibilité féminine quand elle dure trop longtemps, pas le talent ou la fatigue.
Un rappel à toutes celles et ceux qui pensent prendre trop de place : vous pouvez en prendre encore plus.
