La réaction de Sabrina Carpenter à Coachella révèle (encore une fois) un réflexe très ancré face aux pratiques culturelles non occidentales
Vous l’avez sûrement vu : vendredi soir, la chanteuse américaine Sabrina Carpenter headlinait la première soirée de Coachella 2026. Au milieu d’un passage au piano, une fan dans le public pousse un cri trillé. Sabrina Carpenter s’arrête en plein concert et lance au micro : « Je crois avoir entendu quelqu’un faire du yodel. Tu fais quoi ? Je n’aime pas ça. » La fan lui répond : « C’est ma culture. » Sabrina enchaîne, surprise : « C’est ta culture ? Le yodel ? On est à Burning Man ou quoi ? C’est bizarre. » La fan venait de faire une zaghrouta, un cri de célébration pratiqué depuis des millénaires, largement porté par des femmes dans de nombreuses cultures d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.
Ce qu’est vraiment la zaghrouta
Le site éducatif Arab America la décrit comme un son vocal long et ondulant, produit par une voix forte accompagnée d’un mouvement rapide de la langue. Elle accompagne des moments collectifs forts : célébrations, rituels ou parfois deuils. Mais la zaghrouta ne se limite pas au monde arabe. L’ululation est pratiquée dans toute l’Afrique, au Moyen-Orient, dans les Amériques et jusqu’en Asie centrale et du Sud, selon la page Wikipedia dédiée à la pratique.
En Tanzanie, au Kenya, en Angola, en RDC, au Botswana, en Éthiopie, en Somalie, en Ouganda ou encore en Afrique du Sud, ce type de cri existe sous différentes formes et appellations. La zaghrouta dépasse largement le cadre des événements festifs comme les concerts ou les mariages. Pendant la révolution soudanaise, les youyous faisaient partie de ces sons qui rassemblaient, alertaient et soutenaient les mobilisations dans l’espace public, notamment à Khartoum.
Le 6 avril 2019, ces dynamiques collectives ont contribué à l’occupation du quartier général militaire, quelques jours avant la chute de Omar el-Béchir, au pouvoir depuis 1989.

L’artiste palestinienne Rasha Eleyan, présentée par Artsy, en fait un motif central de son travail. Elle décrit la zaghrouta comme « une forme de défi », un son qui traverse l’histoire des luttes palestiniennes et qui porte la voix des femmes, de la période du mandat britannique jusqu’à aujourd’hui, face à l’occupation coloniale israélienne.
Ce qui a choqué
Ce qui a choqué beaucoup de personnes, pas le fait que Sabrina Carpenter ne connaisse pas la zaghrouta. Personne n’attend d’une artiste états-unienne de 26 ans qu’elle maîtrise toutes les traditions du monde. Ce qui a choqué, c’est l’enchaînement. La fan lui dit « C’est ma culture ». Sabrina l’entend, comprend qu’il s’agit d’une pratique culturelle, et choisit malgré tout de répondre : « C’est bizarre ». Un réflexe qui, pour de nombreuses personnes concernées, s’inscrit dans un schéma raciste et orientaliste.
La séquence compte. La fan ne dit pas « je fais un cri ». Elle dit « c’est ma culture ». Cette précision aurait pu être un moment d’arrêt. Un signal pour reconnaître qu’on est face à quelque chose qu’on ne connaît pas, mais qui a du sens pour quelqu’un d’autre. Sabrina Carpenter entend cette information et poursuit quand même avec « c’est bizarre ». Qualifier de bizarre une pratique culturelle juste après qu’on vous a dit qu’elle avait du sens pour quelqu’un, cela devient un jugement de valeur. Cela dit : ce qui est normal pour toi est étrange pour moi, et mon étrangeté est la référence.
Un schéma qui se répète
La zaghrouta a déjà été moquée lors d’événements planétaires. En février 2020, la chanteuse colombo-libanaise Shakira fait une zaghrouta en direct au Super Bowl devant plus de 100 millions de téléspectateurs américains. Comme le rapporte CBS News, la réaction initiale sur les réseaux est un déluge de moqueries : comparaisons à un dindon, mèmes, incompréhension totale. La pratique est une fois de plus tournée en ridicule, réduite à quelque chose d’étrange plutôt que reconnue comme une expression culturelle.
Et cette réaction est loin d’être isolée. Les pratiques culturelles arabes et africaines ont longtemps été soit folklorisées par un regard orientaliste, soit tournées en dérision. Les qualifier de « bizarres » est d’autant plus blessant qu’elles s’inscrivent dans une histoire où ces cultures ont été dévalorisées, mal comprises ou réduites à des caricatures.
Edward Said, universitaire palestino-états-unien, professeur de littérature comparée à Columbia University, publiait en 1978 Orientalism, un des ouvrages les plus traduits au monde en sciences humaines. Il y décrit un mécanisme précis : la façon dont l’Occident construit « l’Orient » comme un espace fondamentalement différent, inférieur, étrange, un contraste qui permet à la culture occidentale de se définir comme la norme.
Le mécanisme orientaliste
Comme le résume le site éducatif de l’université Reclaiming Identity, l’orientalisme « imagine, accentue, exagère et déforme les différences des peuples et cultures arabes par rapport à celles de l’Europe et des États-Unis ». Ainsi si pour beaucoup la réaction de Sabrina Carpenter est vécue comme une violence raciste, c’est parce qu’elle s’inscrit précisément dans une manière de percevoir les cultures non occidentales comme différentes, difficiles à comprendre, et souvent dévalorisées.
Le cadre orientaliste fonctionne par contraste. Il ne se contente pas de décrire une différence. Il hiérarchise. D’un côté, il y a ce qui est familier, compris, normal. De l’autre, ce qui est exotique, mystérieux, bizarre. Cette grille de lecture traverse les arts, les médias, l’éducation. Elle structure la façon dont beaucoup de gens perçoivent spontanément ce qui ne leur est pas familier.
Quand Sabrina Carpenter dit « c’est bizarre », elle ne fait probablement pas un calcul politique conscient. Elle réagit spontanément. Mais cette spontanéité révèle justement à quel point ce réflexe est ancré. On n’a pas besoin de vouloir être raciste pour reproduire des mécanismes racistes. On n’a pas besoin de théoriser l’orientalisme pour en être porteur. Il suffit d’avoir grandi dans un système qui enseigne implicitement que certaines cultures sont la norme et d’autres des curiosités.
La réponse de Sabrina Carpenter

Le lendemain, Sabrina Carpenter a répondu sur X au tweet d’une fan qui l’accusait d’avoir réagi de manière « insensible » et islamophobe : « Je m’excuse, je n’avais pas bien vu cette personne et je n’entendais pas clairement. Ma réaction relevait simplement de la confusion et du sarcasme, sans aucune mauvaise intention. J’aurais pu mieux réagir. Maintenant, je sais ce qu’est une zaghrouta ! J’accueille désormais avec plaisir tous les youyous et les yodels. »
La confusion et le sarcasme peuvent expliquer le ton, mais ils n’effacent pas le fond. Sabrina Carpenter a entendu « c’est ma culture » et a répondu « c’est bizarre ». La confusion aurait pu mener à une question, pas à un jugement. Le sarcasme révèle une distance, une façon de traiter comme drôle ou absurde ce qui ne nous est pas familier. Dire « je n’avais aucune mauvaise intention » ne règle pas le problème, parce que le racisme et l’orientalisme ne dépendent pas toujours de l’intention. Ils fonctionnent aussi à travers des réflexes, des automatismes, des façons de voir le monde qu’on n’a jamais pensé à remettre en question.
Ce que ça dit de plus large
L’incident à Coachella dépasse largement Sabrina Carpenter. Il pointe un schéma structurel. Combien de fois des pratiques culturelles non occidentales sont qualifiées de bizarres, d’exotiques, de folkloriques, de primitives, alors que des pratiques occidentales équivalentes sont juste considérées comme normales ? Personne ne trouve bizarre qu’on applaudisse à un concert. Personne ne trouve bizarre qu’on crie à un match de football. Mais une zaghrouta, un cri de célébration pratiqué par des millions de personnes à travers le monde depuis des millénaires, devient « bizarre » dès qu’il sort du cadre qu’on lui assigne.
Ce double standard traverse toute l’histoire culturelle occidentale. Les danses africaines étaient qualifiées de sauvages pendant que les ballets européens étaient de l’art. Les langues non européennes étaient des dialectes pendant que le français et l’anglais étaient des langues. Les spiritualités non chrétiennes étaient de la superstition pendant que le catholicisme était une religion. Le mécanisme est toujours le même : ce qui vient d’ailleurs est jugé à l’aune d’une norme qui se présente comme neutre mais qui est en fait culturellement située.
Ce qu’on peut apprendre
Sabrina Carpenter a dit qu’elle savait maintenant ce qu’était une zaghrouta. Tant mieux. Mais l’enjeu dépasse la connaissance factuelle d’une pratique. L’enjeu, c’est la posture qu’on adopte face à ce qu’on ne connaît pas. Quand quelqu’un vous dit « c’est ma culture », la réponse appropriée n’est jamais « c’est bizarre ». La réponse appropriée est : j’écoute, je demande, je respecte, même si je ne comprends pas tout.
L’ignorance en soi ne pose pas de problème. Personne ne peut tout savoir. Le problème commence quand l’ignorance se transforme en jugement. Quand on décide que ce qu’on ne connaît pas est inférieur, étrange, hors norme. Quand on place sa propre expérience culturelle comme la référence universelle et qu’on mesure tout le reste à cette aune.
La zaghrouta continuera d’exister avec ou sans la validation de Sabrina Carpenter. Elle a traversé des siècles, des continents, des luttes, des célébrations. Elle porte la voix de millions de femmes. Elle fait partie d’un patrimoine culturel vivant. Mais l’incident de Coachella rappelle à quel point ces pratiques restent vulnérables au mépris, à la moquerie, à l’incompréhension. Et à quel point il reste du travail pour déconstruire les réflexes orientalistes qui structurent encore trop souvent la façon dont l’Occident regarde le reste du monde.
